Enseignant, auteur, Noumane Rahouti met les pieds dans le plat de l’IA et nous pousse à nous poser une question déterminante : dans quoi le temps dégagé par l’IA sera-t-il investi ? La réponse à lire sur Mizane.info.
J’enseigne depuis 17 ans. Aujourd’hui, dire que j’utilise l’IA, c’est comme dire qu’un enseignant utilise un stylo : cela fait simplement partie du métier. Je m’en sers pour préparer mes cours et affiner mes supports. Mais au-delà de l’IA dans la salle de classe, je m’intéresse au rôle de l’IA dans l’avenir de notre profession. Oui, certains de mes collègues craignent que l’IA nous remplace. Mais laissez-moi vous dire une chose : ce n’est pas l’IA qui remplacera les enseignants, ce sont les décisions budgétaires.
Un statut enseignant fragilisé par effet domino
Nous assistons à une convergence de facteurs, une sorte d’effet domino, qui fragilise de plus en plus le statut de l’enseignant. En France, la profession devient moins attractive et plus stressante : rémunération jugée insuffisante, attentes toujours plus élevées, et moyens qui ne suivent pas. Cela se traduit concrètement par des classes surchargées, davantage de tâches administratives et une pression constante pour individualiser les apprentissages sans ressources supplémentaires.
Cette situation entraîne une pénurie d’enseignants. En 2025, M. Courtial indiquait que 56 % des établissements du second degré manquaient d’au moins un professeur à la rentrée (Sénat, 2025). Face à cela, le système s’adapte : les conditions d’accès sont assouplies, avec un concours désormais accessible dès la licence, alors qu’un master était auparavant requis.
Derrière ces ajustements se trouve aussi une logique économique : recruter des profils moins expérimentés coûte moins cher et permet de maintenir les postes. On apporte ainsi une réponse à court terme, mais au prix d’une baisse de la qualité de l’enseignement, ce que Clément Beaune, Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, appelle des « déficits jumeaux ».
C’est dans ce contexte que l’essor rapide de l’intelligence artificielle, apparaît non pas comme un sauveur, mais comme une forme de soupape pour les enseignants.
L’IA et les profs, une nouvelle histoire d’amour
L’IA se présente un peu comme une ruée vers l’or. Tous les domaines remarquent le même bénéfice : on travaille plus vite et le résultat est souvent meilleur (même si je reste convaincu que l’IA comporte aussi des effets négatifs, mais ce n’est pas l’objet de cet article).
Dans le domaine de l’éducation, l’argument central est celui de l’« AI dividend », le gain de temps. Une étude de la Walton Family Foundation et Gallup montre que les enseignants qui utilisent régulièrement l’IA gagnent en moyenne près de six heures par semaine, principalement sur la préparation des cours, la création de supports et certaines tâches administratives. Six heures, ce n’est pas rien…

Mais c’est là que se trouve le danger. Ce gain de temps, au lieu d’alléger durablement la charge enseignante, risque de devenir un argument budgétaire. Si un enseignant peut faire en 30 heures, voire moins, ce qu’il faisait en 36, certains décideurs pourraient en conclure qu’on peut faire tourner la machine avec moins de monde. C’est exactement le glissement qu’il faut nommer avant qu’il ne se produise.
La question qui va se poser
Les décideurs vont très vite se retrouver face à une alternative simple :
Premier scénario : on garde les enseignants et on intègre l’IA (de manière structurée et informée). Le temps libéré est réinvesti dans la relation pédagogique, l’accompagnement, la différenciation de la pédagogie individuelle. Le coût reste le même, mais la qualité progresse.
Deuxième scénario : on utilise le gain de temps, et l’IA, comme justification pour réduire les effectifs. Moins d’enseignants, moins de postes, moins de masse salariale. Le coût baisse, mais l’éducation s’appauvrit.
Ce deuxième scénario n’est pas hypothétique. Aux États-Unis, par exemple, le réseau Alpha School a déjà remplacé les enseignants par des IA pour l’instruction de base : deux heures par jour devant un écran, le reste du temps encadré par de simples « guides ». Des chercheurs de Stanford soulignent que les preuves de son efficacité sont inexistantes. Le modèle se vend pourtant comme le futur de l’éducation.
La technologie, en elle-même, n’est pas la menace. Ce sont les calculs comptables, encore et toujours. L’IA ne fait que ressortir un fléau qui existe depuis déjà trop longtemps : la logique du profit qui ne se soucie de rien d’autre qu’elle-même.
Le mot de la fin
Cet article cherche à nommer un problème pour mieux le comprendre et le contrer. Car trop souvent, ce sujet reste murmuré entre collègues, jamais vraiment dit à voix haute. Or un problème qu’on ne nomme pas est un problème qu’on ne peut pas combattre. Et une fois nommé, ce problème laisse apparaître une opportunité. L’IA ne peut pas reproduire ce qui fait le cœur du métier enseignant : la relation, la confiance, le moment où un élève comprend enfin quelque chose et où vous le voyez dans ses yeux. C’est précisément cela qui rend les enseignants irremplaçables, et c’est précisément cela qu’aucun tableau Excel ne pourra jamais chiffrer.
Et c’est dans la collaboration IA-enseignant que se jouera l’avenir de l’éducation, pas dans un arbitrage comptable. Aux syndicats, aux parents d’élèves, aux élus : posez la question. Pas « combien de temps l’IA fait-elle gagner ? » mais « à quoi ce temps sera-t-il réinvesti ? ». La réponse à cette question dira tout sur la conception que nous avons de l’école.
Noumane Rahouti
