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L’Aïd al-Adha, «un moment d’intensification du lien social»

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Samir Amghar, sociologue et directeur de recherche au CRLCA (Béjaia). Sur Mizane.info, il nous propose une analyse sociologique de l’aïd al-adha, l’une des deux grandes fêtes islamiques, pour mieux comprendre ce que l’aïd produit comme dynamique de lien et de différenciation sociale, en partant de l’étude de la société algérienne.

Chaque année, lorsque le mois de Dhu al-Hijja approche, des scènes se répètent dans l’ensemble du monde musulman : les marchés connaissent une effervescence, les conversations portent sur le prix du mouton et tous s’affairent aux préparatifs du sacrifice. D’Istanbul à Tunis, de Riyad aux quartiers populaires de Marseille ou de Paris, des millions de musulmans se préparent à célébrer l’Aïd al-Adha, l’Aïd al-Kabîr ou la « fête du mouton ». L’Algérie ne fait pas exception. Bien au contraire. Rarement un événement religieux n’aura autant débordé le seul champ du sacré pour s’imposer comme un phénomène social total. Certes, l’Aïd al-Adha célèbre le sacrifice d’Ibrâhîm. Mais réduire cette fête à sa dimension strictement religieuse nous empêcherait de prendre la mesure de toute la complexité de cet événement.

Une fabrique du lien social

Parce que l’Aïd al-Adha mobilise à la fois des dimensions religieuses, économiques, juridiques, familiales et symboliques, il incarne parfaitement ce que Marcel Mauss désigne par son concept de « fait social total » (Mauss, 2012). En ce sens, le sacrifice du mouton ne saurait se réduire uniquement à l’expression d’une pratique de piété religieuse puisqu’il s’inscrit dans un ensemble de pratiques collectives impliquant l’ensemble du corps social. Il constitue ainsi un moment où la société algérienne se cale temporairement au rythme d’un même événement collectif.

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L’Aïd transforme les pratiques quotidiennes, réorganise les relations sociales, modifie les habitudes de consommation et mobilise aussi bien les familles que les institutions publiques, les commerçants, les médias et les autorités politiques. Comme durant le mois du Ramadan, l’Aïd participe à la structuration des cycles de consommation : il influence les marchés agricoles et mobilise des réseaux économiques complexes, y compris les pouvoirs publics. C’est pourquoi elles ont mis en place des dispositifs pour empêcher les pratiques spéculatives. Ainsi, le président Abdelmadjid Tebboune a fixé, il y a quelques semaines, le prix du mouton importé à 50 000 DA.

L’Aïd participe également à la production d’une effervescence collective, un moment d’intensification du lien social durant lequel on profite de cette occasion pour visiter ses proches, échanger de la nourriture ou encore exprimer des gestes de solidarité (Durkheim, 1991). À une époque où la société s’individualise, cette fête contribue par conséquent à réactiver les appartenances communautaires et à renforcer la cohésion sociale.

«Comme l’Aïd al-Fitr ou encore Yennayer, l’aïd al adha constitue un moment de réaffirmation du « nous collectif ». C’est l’occasion d’exprimer une solidarité entre voisins, proches et membres de la famille grâce à des formes d’entraide discrètes. Ainsi, la distribution de la viande aux plus pauvres constitue un élément central de la dimension intégrative de l’Aïd. En effet, partager la viande est l’occasion d’aider les familles les plus fragiles, mais également de maintenir leur intégration symbolique dans le groupe social en évitant leur exclusion du rituel collectif.»

Il est très fréquent, autant dans les zones rurales que dans les grandes villes, que plusieurs proches participent collectivement à l’achat d’un mouton, d’un veau ou d’un bœuf. Cette stratégie de mutualisation des dépenses traduit l’existence de formes de solidarité pratique fondées sur l’entraide familiale et le soutien communautaire. Durant les jours qui suivent le sacrifice, cette fête est également l’occasion de réactiver le lien social à travers des visites prolongées et des repas collectifs qui rassemblent plusieurs générations.

L’Aïd rythme également la vie économique du pays, notamment autour des secteurs du transport des bêtes, de la vente de charbon, de couteaux, de congélateurs ou encore du commerce de vêtements pour enfants. La télévision, la radio et la presse consacrent de nombreux articles à la question du prix du mouton, devenue un véritable enjeu politique et social.

Marqueur social et capital symbolique

Au-delà de sa dimension religieuse, l’Aïd el-Adha constitue un moment de « forte pression sociale et de conformisme collectif » durant lequel les regards réciproques et les comparaisons permanentes entre familles, voisins et proches sont omniprésents. Dans de nombreux cas, réaliser le sacrifice n’est pas seulement l’expression d’un devoir et une forme d’adoration religieuse, mais aussi l’intériorisation d’une contrainte sociale fortement ancrée. L’incapacité d’acheter un animal peut être vécue comme un écart à la norme collective. Cette situation peut être ressentie par certaines familles comme le risque de faire l’objet d’un jugement implicite de la part de leur entourage. Ainsi, la fête constitue un moment privilégié durant lequel, non seulement les individus cherchent à se conformer aux attentes du groupe, mais également tentent d’affirmer et de marquer leur statut social.

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L’Aïd el-Adha est souvent l’occasion d’exprimer sa position dans l’espace social. À ce titre, il constitue, comme peut l’affirmer le sociologue français Pierre Bourdieu, à l’instar de nombreuses pratiques sociales, un puissant mécanisme de distinction et d’affirmation de la différenciation sociale (Bourdieu, 1979). Dès lors, le mouton sacrifié peut apparaître, au-delà de la dimension religieuse, comme un levier permettant d’exprimer son statut social. C’est pourquoi, pour certains, acquérir une bête « prestigieuse » permet d’affirmer sa position sociale et de préserver une certaine respectabilité au sein du voisinage ou de la famille élargie. Dans ce cadre, le sacrifice d’une « belle bête » devient un indicateur de performance sociale : son objectif est de maintenir ou d’améliorer sa position dans la hiérarchie locale. Les familles les plus aisées, et pas seulement elles, auront donc une préférence pour des races réputées plus nobles, plus prestigieuses ou connues pour leur taille et leur apparence imposante (bête de grande taille, bélier aux belles cornes, veau ou encore bœuf). Le choix de l’animal n’est ainsi pas déterminé uniquement par des critères religieux, mais également par des logiques de reconnaissance symbolique (Veblen, 1970). Sacrifier une bête devient alors un levier de visibilité sociale et un outil permettant d’éviter toute forme de disqualification symbolique au sein du groupe.

«Dans certaines familles, ce sont les enfants eux-mêmes qui participent à cette logique de hiérarchie symbolique en poussant les parents à acheter « la plus belle bête », que le jeune aimera exhiber dans les rues de son quartier. L’Aïd devient alors l’occasion d’exprimer une forme de « consommation ostentatoire », pour reprendre la formule du sociologue et économiste américain Thorstein Veblen (Veblen, 1970). Le sacrifice tend dès lors à devenir un impératif social plus qu’une simple obligation religieuse.»

Par conséquent, il n’est pas étonnant de constater le soin particulier que certains mettent à valoriser esthétiquement leur animal en le couvrant de henné, en le promenant dans les rues ou encore en organisant avec d’autres des combats de moutons. Cette « logique de théâtralisation » est amplifiée par la visibilité sociale du rituel. Comme l’a montré le sociologue américain Erving Goffman, les individus mettent en œuvre des stratégies de présentation et de mise en scène de soi (Goffman, 1973). Ainsi, l’Aïd el-Adha constitue précisément un moment de forte exposition sociale, où les pratiques sont observées, comparées et jugées. Le regard de l’entourage devient alors déterminant dans la manière de vivre et d’organiser la fête. Facebook, Instagram, TikTok ou encore Snapchat participent désormais à cette « mise en scène » de la fête à travers la diffusion de photographies des moutons ou des repas familiaux.

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Les réseaux sociaux amplifient ainsi les logiques de comparaison et accentuent les dynamiques de conformisme social. Cette exposition numérique pousse certains ménages à s’inscrire dans des logiques de comparaison sociale. Le regard des voisins, l’envie de se conformer à des logiques de groupe ou encore le désir de faire plaisir à ses proches peuvent conduire à des comportements économiquement contraignants. C’est pourquoi certains ménages, même lorsqu’ils ne disposent pas des moyens nécessaires, décident d’emprunter de l’argent pour acheter un mouton afin d’éviter ce qu’ils perçoivent comme une forme de déchéance symbolique. Conscients de cette situation, les pouvoirs publics ont ainsi mis en place un dispositif facilitant l’achat d’une bête et permettant au plus grand nombre de célébrer cet événement grâce à la plateforme « Adhahi ».

Pour conclure, l’Aïd al-Adha n’apparaît dès lors pas seulement comme une fête religieuse : il révèle également les transformations profondes que connaît actuellement la société algérienne.

 Samir Amghar

Bibliographie

-Bourdieu, PierreLa Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.

-Durkheim, ÉmileLes Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Livre de Poche, 1991.

-Goffman, ErvingLa Mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Minuit, 1973.

-Mauss, MarcelSociologie et anthropologie, Paris, PUF, 2013.

-Veblen, ThorsteinThéorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970.

 

 

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