Catégories
Articles récents
28/03/2020
AccueilAnalyseMohammed Hamdouni : “Une lecture qui élèvera le Texte au sens du fondement peut nous servir de paradigme pour repenser notre rapport au monde”

Mohammed Hamdouni : “Une lecture qui élèvera le Texte au sens du fondement peut nous servir de paradigme pour repenser notre rapport au monde”

Mohammed Hamdouni est doctorant-chercheur en sociologie et anthropologie. Dans le cadre du dossier de Mizane.info consacré aux rapports entre islam et (post)modernité, Mohammed Hamdouni questionne cette problématique à partir d’une interrogation heideggerienne sur le temps. L’auteur estime que l’émergence d’une pensée islamique contemporaine ne pourra se faire “qu’à travers une herméneutique du texte coranique qui émane d’un logos musulman”.

Comment définissez-vous les rapports entre l’islam et la (post)modernité ?

Le monde est l’ensemble des compromis symboliques et matériels entre l’homme et la nature dans son aspect le plus absolu.

Dans cette perspective, la conscience dans sa dimension phénoménologique est un appareil réceptif traducteur.

Il traduit l’immensité pour en faire un mendus habitable.

Afin de tenter de répondre à cette question, il est important de définir les concepts sous-entendus dans la question.

« Après nous, le déluge », ses mots qui résonnaient dans la bouche de Mme Pampadour, maîtresse cynique de Louis XV, peuvent dans un premier temps nous faire comprendre l’égoïsme d’une monarchie condamnée au péril et à la disparition.

Ces mots nous révèlent aussi le devenir de la France et l’Europe au lendemain de la révolution.

Le déluge comme catastrophe naturelle est un événement inattendu qui détruit en premier lieu l’édifice de la civilisation et l’enracinement, et par conséquence l’événement étiologique du déluge est un accident politique qui annoncera la fuite vers l’avant de la modernité.

« Après nous, le déluge », veut dire aussi une tabula rasa constante, une sorte de hiatus symbolique dans l’histoire des idées comme l’expliquait très bien Peter Sloterdijk dans ses essais sur la modernité[1].

La modernité comme rupture continue

Dans ce sens, la modernité est une fuite qui veut se débarrasser de toute constance sauf celle du déluge de la critique rationnelle.

On ne peut pas penser le hiatus symbolique sans la référence à l’Histoire de l’Europe.

Depuis les Grecs, le dépassement constitue une caractéristique de la pensée européenne.

Il fallait à chaque stade de l’Histoire créer une rupture de pensée pour pouvoir construire un système philosophique adéquat à l’explication du monde, cette rupture se basant sur un héritage de pensée pour construire un nouveau paradigme.

La modernité est un événement d’une rupture spéciale, elle est en quelque sorte la rupture continue, l’abysse de la coupure qui se base sur l’objectivation de toute forme d’existence.

Dieu n’est plus au centre de la sphère du mundus et le destin est terrestre par essence.

Tout monde se base au premier degré sur la vision du temps qui fait de la narration, c’est-à-dire de la culture, un moteur possible de transmission et de devenir.

Aussitôt, l’utopie philanthropique assassinera la communauté au profit de l’unité la plus atomique et fragile qu’est l’individu.

La modernité, cette négation constante, est le fruit du momentum des chutes politiques et culturelles de l’Europe des lumières.

À la veille de la révolution et des enthousiastes fondements d’un mythe de commencement sans Dieu, les marteaux qui ont servis à la destruction des idoles seront vénérés pour reprendre la métaphore de Nietzsche ; les constances qui vont résister au remplacements intellectuels et rationnels sont bien la technologie et le capital. Le reste est livré au déluge.

Une course vers l’abîme

Les temps modernes invitent à la pensée de la permanente nouveauté qui régit le rapport au monde.

Depuis les Lumières, nous pouvons dire en guise d’anecdote que la course s’est annoncée d’abord vers l’avant non pas contre la tradition seulement mais contre la vitesse de la lumière aussi.

Il faut désormais après la chute des piliers de l’enracinement se lancer vers une direction abyssale à la vitesse des « lumières ».

Les baptistes de la modernité n’ont pas pu anticiper qu’à la fin du chemin ces mêmes lumières serviront, après l’écrasement des rayons lumineux de la raison sur la surface de la monstruosité humaine, à refléter le néant.

La course se fera contre l’humanité elle-même et l’abysse répandra les échos de l’échec de la pensée moderne.

Les mêmes esprits désormais, après le crépuscule de toute lumière, vont chercher avec désespoir quelque chose de plus profond que le fond de l’abysse, sans outils, le langage les trahira…

Postmodernité est le nom donné aux radiations explosives qui se trouvent dans la terre de l’abîme de la pensée qui ne peut que se livrer à la décomposition.

Dans cette perspective, l’épistémè moderne est un paradigme de la négation conceptuelle, l’endophage (qui pénètre un organisme et se nourrit de celui-ci, ndlr) du sens et de l’abstraction ne peuvent mener qu’au néant. La postmodernité est une impasse conceptuelle.

Du même auteur, lire : Qu’est-ce que la “Fitra”? Introduction à une autre ontologie de l’Homme

Quel rapport entre la modernité et l’islam ? Si l’on prend comme méthode l’investigation heideggérienne sur le questionner : pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ?

La question portera toujours des présupposés axiomatiques qu’elle admet implicitement.

Nous pouvons tenter de retraduire la question : quel rapport entre la rupture constante et le pacte enraciné ?[2]

Comment concilier donc entre ce qui est résistance à l’oubli dans son essence[3] et la course vers l’oubli au profit d’un présent éternel ?

Le Coran est un texte qui accompagne Oulou Al Albab (les sages, les hommes de la raisons), c’est pourquoi sa forme est figée pour se préserver et son sens est mouvant pour l’accompagner.

De cette traduction on peut tirer deux remarques :

Les directions spatio-conceptuelles opposées 

Le religare [4] est un mouvement circulaire qui privilégie le retour au point de départ comme pour mieux voir/revoir.

Le modo (juste maintenant) est mouvement unilatéral qui a tendance à oublier le point de départ, il est un non-retour assumé.

Les temporalités du sens et le sens de la temporalité 

Le credere sulla parola est une vision qui se fonde sur le devenir du sens vis à vis du devenir du monde partant d’un principe originel qui régit la flêche du temps comme retour éternel de l’idée principale du roman de l’existence.

Le skeptikós est une constante éradication qui se base sur l’incertitude. Tout ce qui tombe entre ses mains devient néant ou narration ou imagination.

Seul le langage abstrait peut le fuir, en tant que référant à sa propre structure inhérente, et valider tout ce qui se conjugue au « présent de l’éternel ».

On remarque ici que le souci de la temporalité représente un dénominateur commun entre la modernité et l’esprit de l’Islam.

A lire aussi : Faouzia Zebdi-Ghorab : «La Transcendance replace l’homme frappé du syndrome de l’autosuffisance dans sa véritable dimension»

D’ailleurs, cette digression nous montre que le rapport entre les deux ne peut se faire/se comprendre/se défaire que par le prisme de la temporalité et le temps comme vision du monde.

Car il est important de mentionner que tout monde se base au premier degré sur la vision du temps qui fait de la narration, c’est-à-dire de la culture, un moteur possible de transmission et de devenir.

Le texte coranique comme fondement

Quel possible à imaginer entre les deux alors ? La contemporanéité.

Le fait que les deux mundus/modus deviennent un héritage, dans notre époque, qui se prolonge et qui se vit sous différentes formes et engendre plusieurs modus operandi en termes de gestion sociale et politique, nous invite à penser qu’il y a un parallélisme temporel qui peut se faire.

Dans ce sens la modernité a pris son cours dans l’histoire des idées et des organisations.

L’islam est censé reproduire et redécouvrir sa vision du monde pour permettre une émergence civilisationnelle contemporaine et non moderne.

L’émergence ne peut se faire qu’à travers une herméneutique du texte coranique qui émane d’un logos musulman.

Le travail est dur mais pas impossible, il faut devoir comprendre le socle conceptuel de la structure sémantique coranique.

Procéder d’une lecture qui élèvera le texte au sens du fondement et non au sens de la narration peut nous servir de paradigme pour repenser notre rapport au monde contemporain[5].

Cela ne peut se faire qu’à travers la mise en avant du principe du ‘aql (raison immanente) comme outil de lecture des sens du même texte.

Le Coran est un texte qui accompagne Oulou Al Albab (les sages, les hommes de la raisons), c’est pourquoi sa forme est figée pour se préserver et son sens est mouvant pour l’accompagner.

Mohammed Hamdouni

Notes :

[1] Peter Sloterdijk Après nous le déluge Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Payot

[2] Le pacte : Al Ahed / Al Amana pour reprendre Taha Abderrahmane et sa théorie Al’Itmania qui conceptualise le pacte oublié entre l’homme et Dieu, étant le Khalifa de ce dernier sur terre. Voir aussi : l’Esprit de la religion, TAHA Abderrahmane

[3] Ce qui est alètheia

[4] Dans le sens latin de relier/relire entre les choses et le sens Zénonien de la récitation de ce qui peut être oublié

[5]Ilm  Al-oussoul est un exemple de mouvement conceptuel qui a pu nous servir de règles d’organisation qui constituaient une avancée par rapport à l’époque…