
2019-12-30
Ăcrit par Bahrif
Que faut-il penser des rapports entre (post)modernité et islam ? Pour Fouad Bahri, journaliste, écrivain et rédacteur en chef de Mizane.info, il importe de définir rigoureusement et préalablement les termes de la problématique avant d'apporter une réponse convaincante à cette question. S'appuyant sur le constat partagé de crise actuelle de la postmodernité, l'auteur propose dans ce texte les prémisses d'une orientation et d'un rÎle que l'islam pourrait jouer dans la refonte intellectuelle de la pensée contemporaine.
"Comment dĂ©finissez-vous les rapports entre lâislam et la modernitĂ© ?"
Il y a deux façons de rĂ©pondre Ă cette question. La premiĂšre est descriptive. Elle se veut une analyse des interactions positives ou nĂ©gatives observĂ©es entre ce quâil convient dâappeler lâislam, et tout ce qui sây rattache directement, avec la (post)modernitĂ©.
Cette réponse descriptive suppose de définir et délimiter le plus clairement possible les termes de la comparaison.
La seconde rĂ©ponse, de nature plus prescriptive, consisterait Ă Ă©noncer des souhaits ou des attentes sur ce que devraient ou pourraient ĂȘtre ces rapports. De la premiĂšre rĂ©ponse sera dĂ©duite trĂšs logiquement la seconde.
En fonction des disciplines (sociologue, historien, philosophe, thĂ©ologien), des profils et des relations de proximitĂ© ou de distance, dâempathie ou dâantipathie avec lui, la dĂ©finition ou lâusage du terme islam revĂȘtira des formes naturellement et relativement diverses.
Lâislam dĂ©signe, dans cet article, la religion musulmane, ses rites, ses dogmes, ses valeurs, ses principes, ses pratiques, et lâensemble des idĂ©es qui peuvent se dĂ©duire de ses Textes fondateurs (Le Coran et la tradition prophĂ©tique) et qui ont trouvĂ© des applications plus ou moins fidĂšles, plus ou moins Ă©loignĂ©es, dans le corps socio-spirituel des musulmans (oumma), Ă travers lâespace et le temps.
Cette dĂ©finition exclut lâidĂ©e dâune identitĂ© musulmane 1, notion subjective ou particuliĂšre trop Ă©troitement corrĂ©lĂ©e Ă son contexte dâĂ©nonciation.
Elle exclut Ă©galement lâidĂ©e dâune dĂ©finition sociologique ou culturelle de lâislam, la premiĂšre aboutissant Ă des apories convictionnelles (comme le fait dây intĂ©grer des athĂ©es « musulmans »), la seconde relevant davantage de lâacception dâIslam avec une majuscule, autrement dit Ă lâapport et lâhĂ©ritage historique des diverses civilisations, empires et nations musulmanes.
L'anthropocentrisme radical de la modernité
La modernitĂ© dĂ©signe quant Ă elle le changement de paradigme qu'a connu l'Europe dans la pĂ©riode historique amorcĂ©e entre la Renaissance (par la mĂ©diation dâun retour Ă lâantiquitĂ© grĂ©co-latine) et les rĂ©volutions modernes (amĂ©ricaine et française), un changement multifactoriel dĂ©fini comme le passage dâune vision du monde thĂ©ocentrĂ©e Ă une vision radicalement anthropocentrĂ©e obtenu par la mĂ©diation d'un processus de sĂ©cularisation.
Ce changement de paradigme ne sâest pas fait brutalement et en une seule Ă©tape. Il existe plusieurs analyses de ce processus. Certains penseurs ont fait valoir que la modernitĂ© Ă©tait contenue en germe dans le christianisme et reprĂ©sentait le dĂ©roulement temporel de sa vision thĂ©ologique (Gauchet).
Dâautres ont soutenu ce que Carl Schmitt a nommĂ© le thĂ©orĂšme de la sĂ©cularisation selon lequel les concepts de la modernitĂ© Ă©taient, sous une forme ou une autre, des concepts chrĂ©tiens sĂ©cularisĂ©s, thĂšse dĂ©fendue par Schmitt lui-mĂȘme dans le domaine juridique, par Karl Lowith pour la philosophie de lâhistoire, par Max Weber pour le capitalisme et dans un autre rapport, par Alexandre KojĂšve pour la science moderne.
Une thÚse contestée par le philosophe Hans Blumenberg.
Ce changement du monde ne sâest pas rĂ©duit Ă une modification des mentalitĂ©s et des croyances mais a produit une refonte complĂšte des institutions sociales, et un bouleversement des rapports Ă la nature, au monde, Ă la connaissance, au temps, Ă la vie.
En ce sens, la modernitĂ© est un rĂ©fĂ©rentiel, une Weltanschauung qui sâest accomplie dans lâHistoire.
Dans le narratif consacrĂ© par les promoteurs de la modernitĂ©, ce changement sâest Ă©tabli Ă la dĂ©faveur de tensions, de violence et de conflit ouvert entre les valeurs clĂ©ricales portĂ©es par lâancien monde chrĂ©tien et les exigences du nouveau monde profane.
A lire du mĂȘme auteur : Ibrahim, destructeur dâidoles et figure hĂ©roĂŻque du monothĂ©isme
La modernitĂ© a Ă©tĂ© ainsi marquĂ©e par le processus dâĂ©mergence de lâEtat civil au dĂ©triment des monarchies de droit divin et au terme des guerres de religions qui ont embrasĂ© lâEurope Ă la suite de la RĂ©forme.
Elle trouvera son accomplissement au cours de la RĂ©volution française, avec la crĂ©ation de lâEtat-Nation et lâexportation de ce modĂšle vers l'Europe par les guerres napolĂ©oniennes et dans le reste du monde par la colonisation.
Sur le plan de la connaissance, la prééminence de la raison sur les vĂ©ritĂ©s rĂ©vĂ©lĂ©es a Ă©tĂ© consolidĂ©e, au XVIIe siĂšcle, par lâĂ©pisode galilĂ©en, la condamnation au bĂ»cher dâun Giordano Bruno, et la fin du gĂ©ocentrisme cosmique.
Les limites de la postmodernité
Il est nĂ©anmoins indispensable de souligner deux autres points : la modernitĂ© a Ă©tĂ© elle-mĂȘme remise en cause dĂšs la fin du XIXe siĂšcle par toutes sortes de philosophes et de courants de pensĂ©es idĂ©ologiques.
Les idĂ©es communistes Ă©tablirent le caractĂšre dâexploitation inhumain du capitalisme, de sa vision libĂ©rale, et les deux guerres mondiales, les camps de concentration nazi, la violence systĂ©matique des idĂ©es et les atrocitĂ©s commises par les rĂ©gimes totalitaires achevĂšrent pour leur part de dĂ©montrer le danger des conceptions fondĂ©es sur un ultra-rationalisme dĂ©connectĂ© des rĂ©alitĂ©s humaines, de lâĂ©thique et de la sacralitĂ© de la vie.
L'évaporation du mythe du progrÚs et le pessimisme philosophique firent progresser le nihilisme.
La croyance en une vĂ©ritĂ© objective a Ă©tĂ© remise en cause (dĂ©construction), la mort de lâhumanisme a mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ©e et une forme de relativisme moral sur fond de triomphe planĂ©taire du consumĂ©risme sâest installĂ©e.
Tous ces Ă©lĂ©ments et dâautres ont fourni les ingrĂ©dients dâune postmodernitĂ© ou modernitĂ© en crise dont nous ne sommes pas sortis.
On ne peut sortir d'un cadre de pensĂ©e que pour aller vers un autre et la libĂ©ration d'un paradigme ne peut ĂȘtre portĂ©e que par la force d'une vision alternative. Câest prĂ©cisĂ©ment la place et le rĂŽle que lâislam pourrait, selon nous, jouer dans cette affaire.
De ce point de vue, la modernitĂ© a donc dĂ©jĂ vĂ©cu et la question prĂ©liminaire pourrait sembler anachronique. Elle lâest en un certain sens, mais en un certain sens seulement.
LâarriĂšre-plan nuclĂ©aire est demeurĂ© le mĂȘme, bien que le rĂ©trĂ©cissement de lâhorizon intellectuel se soit intensifiĂ© par des sciences humaines gangrenĂ©es par la division du travail, lâatomisation de la connaissance et la perte intellectuelle du sens global.
TiraillĂ© entre les visions qui pensent lâHomme comme un animal et celles qui annonce son dĂ©passement vers un surhomme bio-technologique (transhumanisme) lâHomme postmoderne voit paradoxalement son autonomie humaine remise en cause par le dĂ©veloppement de ses propres postulats portĂ©s Ă leurs extrĂ©mitĂ©s et que la modernitĂ© contenait en germe 3.
Le second point rejoint notre remarque sur la caducité relative des débats sur la modernité.
Une simple observation nous amĂšne Ă penser que, en dehors des Ă©tudes historiques, la question de la modernitĂ© relĂšve dâun passĂ© rĂ©volu 4 ne trouvant plus son espace de discussion quâau sein des dĂ©bats relatifs Ă la question de la place, du retour et de lâinfluence du religieux Ă lâĂ©poque contemporaine.
En ce sens, les discussions souvent polĂ©miques autour de lâislam ont jouĂ© un rĂŽle de premier plan autour de cette sectorisation.
C'est ainsi que pour les Ă©lites europĂ©ennes hostiles Ă la prĂ©sence des musulmans ou inquiĂštes de leur influence, lâancrage lĂ©gitime de lâislam ne sera possible quâaprĂšs un aggiornamento prĂ©alable et un passage par le filtre purificateur de la modernitĂ© occidentale (individualisme, laĂŻcisme, subjectivation de la foi, dĂ©-communautarisation, sĂ©cularisation complĂšte des institutions et des individus, etc).
Cet aggiornamento établissant le signe discriminant entre une modernité endogÚne (la modernité occidentale) et une modernité exogÚne (la modernité occidentale imposée au modÚle islamique).
Une premiĂšre lecture mĂšnerait donc logiquement Ă postuler la tension et la conflictualitĂ© irrĂ©versible entre islam et (post)modernitĂ©, conflictualitĂ© dâune certaine façon inhĂ©rente Ă leur identitĂ© conceptuelle respective.
DĂ©fendre la possibilitĂ© dâun rapport apaisĂ© et constructif entre islam et (post)modernitĂ©, sans modification de leurs paradigmes, ne pouvant relever dans ces conditions que de lâillusion et du vĆu laĂŻc pieux.
L'islam et le nouveau paradigme de la connaissance
Faut-il pour autant en rester lĂ ? Tout dĂ©pend du jugement qui sera portĂ© sur la valeur de la postmodernitĂ©, sur lâapprĂ©ciation et le positionnement quâil faut avoir sur ses rĂ©sultats, sur ses prĂ©supposĂ©s et sur les finalitĂ©s que lâHomme est en droit de postuler pour lui-mĂȘme.
En ce qui nous concerne, les dĂ©veloppements et les rĂ©sultats idĂ©ologiques, sociĂ©taux, et Ă©cologiques de la (post)modernitĂ© parlent dâeux-mĂȘmes et se passent de tout commentaire : anthropocĂšne, nihilisme, aliĂ©nation technologique, dĂ©clin gĂ©nĂ©ral de la pensĂ©e, dislocation des identitĂ©s, scepticisme radical en matiĂšre de connaissance, etc.
Quant au rĂŽle et Ă la place de lâislam dans cette Ă©quation, ils dĂ©pendent Ă©galement des positionnements et des orientations en vigueur et de leur champ dâapplication, la question ne se posant pas dans les mĂȘmes termes ou selon la mĂȘme perspective en Europe ou dans le monde musulman.
Ajoutons que cette question des rapports entre islam et (post)modernité a déjà été largement sur-investie sans qu'aucune réponse satisfaisante n'ait été pour autant formulée, la plupart des avis plaidant pour une modernisation de l'islam, une islamisation de la modernité ou l'affirmation stérile d'une irréductible inconciliabilité entre eux, sans autre forme de proposition.
Ce rĂŽle ne sera rempli quâau moment oĂč nous serons parvenus Ă recrĂ©er une approche thĂ©ocentrĂ©e de la pensĂ©e, de la pratique et de la vie contemporaine par la mĂ©diation eidĂ©tique dâun arriĂšre-plan thĂ©iste, ce qui implique un retournement complet de la perspective contemporaine.
On ne doit néanmoins pas perdre de vue que les principales lignes de fractures entre islam et (post)modernité sont situés sur les terrains suivants : théocentrisme radical/anthropocentrisme exclusif, morale personnelle et sociale/libertarisme individuel et social, perspective spirituelle et transcendantale/ clÎture immanente et réductionnisme matérialiste.
En philosophie comme en science de la nature, le fossĂ© conceptuel et ontologique sur ce quâest lâHomme parle de lui-mĂȘme : lâHomme est une crĂ©ature physique dotĂ© de lâesprit divin/lâHomme est un animal accidentel et pur produit du hasard Ă©volutionniste.
Il est nĂ©anmoins difficile dâadmettre, mĂȘme pour les plus ardents dĂ©fenseurs de la (post)modernitĂ©, que la dĂ©composition gĂ©nĂ©rale observĂ©e soit satisfaisante, ou seulement tolĂ©rable.
Un changement de vision semble inĂ©vitable, ce qui ne signifie pas encore quâil soit imminent ou prĂ©visible, aucun systĂšme de pensĂ©e ne pouvant produire les conditions nĂ©cessaires Ă son propre dĂ©passement.
Un paradigme a toujours une histoire, un contexte d'énonciation, un champ d'extension théorique et pratique bien défini.
Toutes ces caractéristiques mentionnées fixent les limites naturelles et marquent les frontiÚres indépassables de cette conception du monde.
On ne peut sortir d'un cadre de pensĂ©e que pour aller vers un autre et la libĂ©ration d'un paradigme ne peut ĂȘtre portĂ©e que par la force d'une vision alternative.
Câest prĂ©cisĂ©ment la place et le rĂŽle que lâislam pourrait, selon nous, jouer dans cette affaire.
Ce rĂŽle ne sera vĂ©ritablement rempli quâau moment oĂč nous serons parvenus Ă recrĂ©er une approche thĂ©ocentrĂ©e de la pensĂ©e, de la pratique et de la vie contemporaine par la mĂ©diation eidĂ©tique dâun arriĂšre-plan thĂ©iste, ce qui implique un retournement complet de la perspective matĂ©rialiste et naturaliste de la pensĂ©e et de la psychĂ© contemporaine europĂ©enne. « A Dieu appartient l'Orient et l'Occident. OĂč que vous vous tourniez, lĂ est la face de Dieu » ÙÙÙÙÙÙÙÙÙ Ù±ÙÙÙ
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ÙÙ ÙÙŰŹÙÙÙ Ù±ÙÙÙÙÙÙ (Coran, S2, V115).
Une rĂ©volution paradigmatique de cette nature ne signifierait pas le retour Ă une quelconque forme de totalitarisme religieux opĂ©rĂ© par la formulation dâune doctrine messianique fusse-t-elle sĂ©cularisĂ©e, qui disqualifierait et jetterait le temporel dans le registre des pertes et profits thĂ©ologiques.
Le temporel a une place, un rĂŽle et une fonction bien dĂ©finis dans une doctrine thĂ©iste. Câest mĂȘme le seul type de doctrine capable de lui confĂ©rer un sens, comme lâimpasse nihiliste lâa prouvĂ©.
Le retour à un théocentrisme de la pensée ne doit pas non plus nous enfermer dans des catégories qui ne font que manifester sa réalité et non la figer ou la circonscrire.
En ce qui nous concerne, ce retour passe sur le plan intellectuel par au moins trois niveaux et une fonction : un fondationnalisme (principologie), une onto-sémiologie et une téléologie 5 ouverte au service d'une fonction symétrique de la religion (créer les conditions d'un point de rencontre axiologique entre verticalité transcendantale et horizontalité historique).
Ce retour implique également la restauration d'un humanisme d'inspiration prophétique. Telle est l'ambition affichée de notre entreprise de pensée 6.
Cette tĂąche laborieuse, audacieuse et que la plupart jugeront improbable a, pour ces raisons mĂȘmes, toutes les chances de succĂšs.
Lâislam est conceptuellement porteur dâun renouveau philosophique, ontologique, Ă©thique et mĂ©taphysique de la connaissance et de la pensĂ©e dont les intellectuels musulmans eux-mĂȘmes ne soupçonnent pas toujours l'ampleur (ÙÙŰŻÙ ŰŹÙۧÙŰĄÙÙÙÙ
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ÙÙŰšÙÙÙÙÛ Â« Une lumiĂšre de Dieu est venue vers vous ainsi qu'un Livre Ă©difiant », Coran, S5, V15).
A lire également : Manifeste pour un islam radical
Un renouveau de cette nature implique, pour ce faire, un engagement créatif en faveur de la connaissance et une dynamique spirituelle capable de porter un tel effort révolutionnaire.
Mais rĂ©volution ne signifie pas recommencement. Et dans le domaine politique comme dans celui des idĂ©es, un nouveau cycle ne sâaccomplit pas sans annonciateurs (rĂ©volutionnaires).
Cette opĂ©ration de la pensĂ©e et de la pratique serait certainement vouĂ©e Ă lâĂ©chec si elle nâĂ©tait pas elle-mĂȘme prĂ©cĂ©dĂ©e dâune mĂ©ditation profonde sur lâexpĂ©rience de la modernitĂ© europĂ©enne, sa genĂšse, son sens, ses finalitĂ©s, les causes de ses succĂšs et les raisons de sa faillite.
En ce sens au moins, la modernitĂ© est pourvue dâune positivitĂ© Ă©pistĂ©mique que mĂȘme une lecture pĂ©rennialiste 7 ne pourra lui refuser.
Une rĂ©volution ne peut faire lâĂ©conomie dâune rĂ©flexion aboutie qui intĂšgre les erreurs et les excĂšs du christianisme institutionnel et ecclĂ©sial sur la vie sociale et intellectuelle de lâEurope.
La condamnation du dogmatisme en matiĂšre de connaissance et lâintolĂ©rance en matiĂšre religieuse, en font partie.
Tout comme la rĂ©flexion sur une gestion Ă©thique rĂ©aliste des divergences, la question du rapport entre foi et raison, vĂ©ritĂ© et violence 8, et le respect de la libertĂ© de conscience, notion qui nâest pas rĂ©ductible Ă la modernitĂ©.
Sur ce dernier point, il conviendra de discerner, sur les questions religieuses, entre ce qui relÚve du régime de vérité des croyances, du régime de liberté de conscience (adhésion personnelle à la croyance) et du régime de gestion légal et publique des manifestations de la foi.
Tous ces Ă©lĂ©ments et dâautres devront, dâune maniĂšre ou dâune autre, ĂȘtre intĂ©grĂ©s Ă la rĂ©flexion radicale que nous espĂ©rons et Ă laquelle nous appelons.
Fouad Bahri
Notes :
1-On voit toute la difficultĂ© soulevĂ©e par cette notion dâidentitĂ© musulmane. Sa portĂ©e gĂ©nĂ©rale est contredite par les spĂ©cificitĂ©s doctrinales des courants musulmans. Le contenu de lâidentitĂ© musulmane nâĂ©tant pas exactement le mĂȘme pour un sunnite que pour un chiite, pour un juriste (dĂ©formation professionnelle oblige) que pour un spiritualiste, etc. Soulignons que pour cette derniĂšre catĂ©gorie, la notion dâidentitĂ© qui renvoie Ă lâidentitĂ© avec le Transcendant (les Ă©tats spirituels dĂ©crits par le tassawuf rendent compte Ă diffĂ©rents degrĂ©s de cette communion identitaire ou effacement/sublimation dans la DivinitĂ©) revĂȘt un sens ontologique et mĂ©taphysique dâune portĂ©e exceptionnelle qui dĂ©borde les limites sociales de la notion courante dâidentitĂ©. L'identitĂ© musulmane existe donc mais sa polysĂ©mie rend son emploi problĂ©matique.
2-Nous considĂ©rons que la modernitĂ© et la postmodernitĂ© sont deux Ă©tapes ou deux rapports successifs du mĂȘme paradigme, la premiĂšre dĂ©signant sa phase ascensionnelle et positive (la modernitĂ©) quand la seconde marque sa phase nĂ©gative de remise en cause radicalement critique (la postmodernitĂ©). On peut aussitĂŽt sâinterroger sur le fait que la postmodernitĂ© soit rĂ©ellement porteuse dâune fonction paradigmatique dĂšs lors quâelle ne propose aucune vision alternative du monde se contentant de critiquer les thĂ©ories alternatives, passĂ©es ou prĂ©sentes.
3-Câest toute la difficultĂ© de penser le rapport instable de la postmodernitĂ© avec lâHomme, relĂ©guĂ© Ă la fonction de passerelle vers le Surhomme par Nietzsche, dĂ©crĂ©tĂ© mort par Foucault, et fantasmĂ© comme « Immortel » bio-humain par les transhumanistes. La restauration d'un humanisme thĂ©ophanique sera l'un des enjeux d'une contribution islamique.
4-Câest en substance le sens des propos du penseur et fondateur de lâĂ©cole de Cambridge Quentin Skinner : « La gĂ©nĂ©ration actuelle a renoncĂ© Ă parler de modernitĂ©, ce qui me semble, dans lâensemble, ĂȘtre un bĂ©nĂ©fice. Nous sommes aujourdâhui habituĂ©s Ă lâidĂ©e que nous vivons Ă lâĂšre post-moderne. » https://laviedesidees.fr/Ce-que-la-philosophie-veut-dire.html En 1949, dans son ouvrage phare Histoire et salut, le philosophe Karl Löwith Ă©crivait ces mots Ă propos de lâhistoire : « Nos concepts sont devenus trop faibles et trop obsolĂštes pour que nous puissions espĂ©rer prendre appui sur eux. Nous avons appris Ă attendre sans espĂ©rer, « car l'espoir serait l'espoir de l'inverse » ».
5-MĂȘme un philosophe de la technique comme Bernard Stiegler a reconnu la nĂ©cessitĂ© de revenir Ă une forme de tĂ©lĂ©ologie en philosophie et l'erreur qu'avait consistĂ© son abandon.
6-Ces points seront rediscutés dans la seconde partie de l'article.
7-En rĂ©fĂ©rence Ă la philosophie pĂ©rennialiste ou sophia pĂ©rennis ou encore lâĂ©cole traditionnelle dĂ©veloppĂ©e par GuĂ©non, Schuon et tous leurs successeurs.
8-Le procĂšs malhonnĂȘte que des intellectuels athĂ©es ou anticlĂ©ricaux font Ă la religion qui aurait Ă©tĂ© le plus grand facteur de violence ne rĂ©siste pas aux faits historiques. Non pas que la religion nâait pas Ă©tĂ© prĂ©texte Ă des violences et des guerres sanguinaires, ce que nul ne peut historiquement contester. Mais les idĂ©ologies athĂ©es du XXe siĂšcle ont fait largement pire en bilan de meurtres et dâatrocitĂ©s. La violence est en lâHomme et peut revĂȘtir toutes les formes auxquelles il consentira. En gardant Ă lâesprit cette remarque, nous soulignerons que les religions ont manifestĂ© dans leurs histoires respectives des positions parfois communes ou proches, et souvent divergentes ou contradictoires. La relation entre foi et raison relĂšve de la seconde catĂ©gorie tel que ce rapport a pu se manifester positivement dans les premiers siĂšcles de lâĂąge dâor civilisationnel de lâislam et lâinfluence que ce dĂ©veloppement aura dans la Renaissance europĂ©enne. Sur lâintolĂ©rance, le constat diffĂšre selon lâĂ©poque et le lieu. Etant donnĂ© lâampleur spatiale et historique de lâIslam, il sera donc toujours possible de soutenir des exemples historiques de tolĂ©rance ou dâintolĂ©rance, de dogmatisme ou de rationalisme. Les dĂ©veloppements contemporains dâun laĂŻcisme en France ont nĂ©anmoins rappelĂ©, lĂ -encore, que lâintolĂ©rance et lâexclusion pouvaient se draper des meilleurs sentiments inspirĂ©s par la modernitĂ© en crise.