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Fouad Bahri : «L'islam est porteur d'un renouveau de la pensée dont les intellectuels musulmans ne soupçonnent pas l'ampleur»

Fouad Bahri : «L'islam est porteur d'un renouveau de la pensée dont les intellectuels musulmans ne soupçonnent pas l'ampleur»

2019-12-30

Écrit par Bahrif

Que faut-il penser des rapports entre (post)modernité et islam ? Pour Fouad Bahri, journaliste, écrivain et rédacteur en chef de Mizane.info, il importe de définir rigoureusement et préalablement les termes de la problématique avant d'apporter une réponse convaincante à cette question. S'appuyant sur le constat partagé de crise actuelle de la postmodernité, l'auteur propose dans ce texte les prémisses d'une orientation et d'un rÎle que l'islam pourrait jouer dans la refonte intellectuelle de la pensée contemporaine.

"Comment dĂ©finissez-vous les rapports entre l’islam et la modernitĂ© ?" Il y a deux façons de rĂ©pondre Ă  cette question. La premiĂšre est descriptive. Elle se veut une analyse des interactions positives ou nĂ©gatives observĂ©es entre ce qu’il convient d’appeler l’islam, et tout ce qui s’y rattache directement, avec la (post)modernitĂ©. Cette rĂ©ponse descriptive suppose de dĂ©finir et dĂ©limiter le plus clairement possible les termes de la comparaison. La seconde rĂ©ponse, de nature plus prescriptive, consisterait Ă  Ă©noncer des souhaits ou des attentes sur ce que devraient ou pourraient ĂȘtre ces rapports. De la premiĂšre rĂ©ponse sera dĂ©duite trĂšs logiquement la seconde. En fonction des disciplines (sociologue, historien, philosophe, thĂ©ologien), des profils et des relations de proximitĂ© ou de distance, d’empathie ou d’antipathie avec lui, la dĂ©finition ou l’usage du terme islam revĂȘtira des formes naturellement et relativement diverses. L’islam dĂ©signe, dans cet article, la religion musulmane, ses rites, ses dogmes, ses valeurs, ses principes, ses pratiques, et l’ensemble des idĂ©es qui peuvent se dĂ©duire de ses Textes fondateurs (Le Coran et la tradition prophĂ©tique) et qui ont trouvĂ© des applications plus ou moins fidĂšles, plus ou moins Ă©loignĂ©es, dans le corps socio-spirituel des musulmans (oumma), Ă  travers l’espace et le temps. Cette dĂ©finition exclut l’idĂ©e d’une identitĂ© musulmane 1, notion subjective ou particuliĂšre trop Ă©troitement corrĂ©lĂ©e Ă  son contexte d’énonciation. Elle exclut Ă©galement l’idĂ©e d’une dĂ©finition sociologique ou culturelle de l’islam, la premiĂšre aboutissant Ă  des apories convictionnelles (comme le fait d’y intĂ©grer des athĂ©es « musulmans Â»), la seconde relevant davantage de l’acception d’Islam avec une majuscule, autrement dit Ă  l’apport et l’hĂ©ritage historique des diverses civilisations, empires et nations musulmanes.

L'anthropocentrisme radical de la modernité

La modernitĂ© dĂ©signe quant Ă  elle le changement de paradigme qu'a connu l'Europe dans la pĂ©riode historique amorcĂ©e entre la Renaissance (par la mĂ©diation d’un retour Ă  l’antiquitĂ© grĂ©co-latine) et les rĂ©volutions modernes (amĂ©ricaine et française), un changement multifactoriel dĂ©fini comme le passage d’une vision du monde thĂ©ocentrĂ©e Ă  une vision radicalement anthropocentrĂ©e obtenu par la mĂ©diation d'un processus de sĂ©cularisation. Ce changement de paradigme ne s’est pas fait brutalement et en une seule Ă©tape. Il existe plusieurs analyses de ce processus. Certains penseurs ont fait valoir que la modernitĂ© Ă©tait contenue en germe dans le christianisme et reprĂ©sentait le dĂ©roulement temporel de sa vision thĂ©ologique (Gauchet). D’autres ont soutenu ce que Carl Schmitt a nommĂ© le thĂ©orĂšme de la sĂ©cularisation selon lequel les concepts de la modernitĂ© Ă©taient, sous une forme ou une autre, des concepts chrĂ©tiens sĂ©cularisĂ©s, thĂšse dĂ©fendue par Schmitt lui-mĂȘme dans le domaine juridique, par Karl Lowith pour la philosophie de l’histoire, par Max Weber pour le capitalisme et dans un autre rapport, par Alexandre KojĂšve pour la science moderne. Une thĂšse contestĂ©e par le philosophe Hans Blumenberg. Ce changement du monde ne s’est pas rĂ©duit Ă  une modification des mentalitĂ©s et des croyances mais a produit une refonte complĂšte des institutions sociales, et un bouleversement des rapports Ă  la nature, au monde, Ă  la connaissance, au temps, Ă  la vie. En ce sens, la modernitĂ© est un rĂ©fĂ©rentiel, une Weltanschauung qui s’est accomplie dans l’Histoire. Dans le narratif consacrĂ© par les promoteurs de la modernitĂ©, ce changement s’est Ă©tabli Ă  la dĂ©faveur de tensions, de violence et de conflit ouvert entre les valeurs clĂ©ricales portĂ©es par l’ancien monde chrĂ©tien et les exigences du nouveau monde profane.

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La modernitĂ© a Ă©tĂ© ainsi marquĂ©e par le processus d’émergence de l’Etat civil au dĂ©triment des monarchies de droit divin et au terme des guerres de religions qui ont embrasĂ© l’Europe Ă  la suite de la RĂ©forme. Elle trouvera son accomplissement au cours de la RĂ©volution française, avec la crĂ©ation de l’Etat-Nation et l’exportation de ce modĂšle vers l'Europe par les guerres napolĂ©oniennes et dans le reste du monde par la colonisation. Sur le plan de la connaissance, la prééminence de la raison sur les vĂ©ritĂ©s rĂ©vĂ©lĂ©es a Ă©tĂ© consolidĂ©e, au XVIIe siĂšcle, par l’épisode galilĂ©en, la condamnation au bĂ»cher d’un Giordano Bruno, et la fin du gĂ©ocentrisme cosmique.
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Galilée.
L’homme et la Terre ne sont plus le centre du monde, l’espace est prĂ©sentĂ© comme infini, la prĂ©tention biblique Ă  l’explication du monde est dĂ©finitivement compromise. La perte du gĂ©ocentrisme et de l’idĂ©e chrĂ©tienne selon laquelle l’Homme est le centre du monde a créé un sĂ©isme intellectuel et une angoisse dont l’Ɠuvre de Pascal, mathĂ©maticien, philosophe et religieux français, a brillamment tĂ©moignĂ©. Le paradoxe Ă©tant que ce dĂ©centrement a servi Ă  un renforcement de l’humanisme, cette fois-ci laĂŻc (ou paĂŻen) et non chrĂ©tien. L’Eglise s’opposant Ă  la rĂ©vision du thomisme et des thĂšses physiques de l’aristotĂ©lisme, la religion est devenue dans ce narratif, l’obstacle Ă  une quĂȘte de la connaissance fondĂ©e sur la suprĂ©matie de la raison. La scolastique et la physique antique, obsolĂštes, sont relĂ©guĂ©es aux archives, le rationalisme cartĂ©sien, l’empirisme baconien prennent le pouvoir sur les idĂ©es. Cette dynamique se cristallisera au XVIIIe siĂšcle par la philosophie des LumiĂšres qui incarne le zĂ©nith thĂ©orique de la modernitĂ©. Il est impossible de poursuivre en quelques lignes le rĂ©sumĂ© d’un processus Ă  la fois plurisĂ©culaire et polymorphe.
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Le serment du Jeu de paume.
Ce qu’il faudra pourtant retenir au-delĂ  des variables contingentes est la permanence d’une constante nuclĂ©aire : la dĂ©clamation protagorasienne de l'Homme mesure de toutes choses, ou plus fondamentalement encore celle de l’Homme promĂ©thĂ©en Ă©mancipĂ© de la tutelle divine (le modĂšle faustien en est la formulation chrĂ©tienne), ont fourni Ă  la modernitĂ© son leitmotiv. Quelles qu’aient Ă©tĂ© les formes et les conceptions de la modernitĂ©, toutes ont consacrĂ© Ă  un degrĂ© ou Ă  un autre la mise au ban de la religion de tout ce qui relevait dĂ©sormais de la politique, de la connaissance, de la lĂ©gislation, de la philosophie, de l’histoire, etc.

Les limites de la postmodernité

Il est nĂ©anmoins indispensable de souligner deux autres points : la modernitĂ© a Ă©tĂ© elle-mĂȘme remise en cause dĂšs la fin du XIXe siĂšcle par toutes sortes de philosophes et de courants de pensĂ©es idĂ©ologiques. Les idĂ©es communistes Ă©tablirent le caractĂšre d’exploitation inhumain du capitalisme, de sa vision libĂ©rale, et les deux guerres mondiales, les camps de concentration nazi, la violence systĂ©matique des idĂ©es et les atrocitĂ©s commises par les rĂ©gimes totalitaires achevĂšrent pour leur part de dĂ©montrer le danger des conceptions fondĂ©es sur un ultra-rationalisme dĂ©connectĂ© des rĂ©alitĂ©s humaines, de l’éthique et de la sacralitĂ© de la vie. L'Ă©vaporation du mythe du progrĂšs et le pessimisme philosophique firent progresser le nihilisme. La croyance en une vĂ©ritĂ© objective a Ă©tĂ© remise en cause (dĂ©construction), la mort de l’humanisme a mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ©e et une forme de relativisme moral sur fond de triomphe planĂ©taire du consumĂ©risme s’est installĂ©e. Tous ces Ă©lĂ©ments et d’autres ont fourni les ingrĂ©dients d’une postmodernitĂ© ou modernitĂ© en crise dont nous ne sommes pas sortis.
On ne peut sortir d'un cadre de pensĂ©e que pour aller vers un autre et la libĂ©ration d'un paradigme ne peut ĂȘtre portĂ©e que par la force d'une vision alternative. C’est prĂ©cisĂ©ment la place et le rĂŽle que l’islam pourrait, selon nous, jouer dans cette affaire.
De ce point de vue, la modernitĂ© a donc dĂ©jĂ  vĂ©cu et la question prĂ©liminaire pourrait sembler anachronique. Elle l’est en un certain sens, mais en un certain sens seulement. L’arriĂšre-plan nuclĂ©aire est demeurĂ© le mĂȘme, bien que le rĂ©trĂ©cissement de l’horizon intellectuel se soit intensifiĂ© par des sciences humaines gangrenĂ©es par la division du travail, l’atomisation de la connaissance et la perte intellectuelle du sens global. TiraillĂ© entre les visions qui pensent l’Homme comme un animal et celles qui annonce son dĂ©passement vers un surhomme bio-technologique (transhumanisme) l’Homme postmoderne voit paradoxalement son autonomie humaine remise en cause par le dĂ©veloppement de ses propres postulats portĂ©s Ă  leurs extrĂ©mitĂ©s et que la modernitĂ© contenait en germe 3. Le second point rejoint notre remarque sur la caducitĂ© relative des dĂ©bats sur la modernitĂ©. Une simple observation nous amĂšne Ă  penser que, en dehors des Ă©tudes historiques, la question de la modernitĂ© relĂšve d’un passĂ© rĂ©volu 4 ne trouvant plus son espace de discussion qu’au sein des dĂ©bats relatifs Ă  la question de la place, du retour et de l’influence du religieux Ă  l’époque contemporaine. En ce sens, les discussions souvent polĂ©miques autour de l’islam ont jouĂ© un rĂŽle de premier plan autour de cette sectorisation. Image content C'est ainsi que pour les Ă©lites europĂ©ennes hostiles Ă  la prĂ©sence des musulmans ou inquiĂštes de leur influence, l’ancrage lĂ©gitime de l’islam ne sera possible qu’aprĂšs un aggiornamento prĂ©alable et un passage par le filtre purificateur de la modernitĂ© occidentale (individualisme, laĂŻcisme, subjectivation de la foi, dĂ©-communautarisation, sĂ©cularisation complĂšte des institutions et des individus, etc). Cet aggiornamento Ă©tablissant le signe discriminant entre une modernitĂ© endogĂšne (la modernitĂ© occidentale) et une modernitĂ© exogĂšne (la modernitĂ© occidentale imposĂ©e au modĂšle islamique). Une premiĂšre lecture mĂšnerait donc logiquement Ă  postuler la tension et la conflictualitĂ© irrĂ©versible entre islam et (post)modernitĂ©, conflictualitĂ© d’une certaine façon inhĂ©rente Ă  leur identitĂ© conceptuelle respective. DĂ©fendre la possibilitĂ© d’un rapport apaisĂ© et constructif entre islam et (post)modernitĂ©, sans modification de leurs paradigmes, ne pouvant relever dans ces conditions que de l’illusion et du vƓu laĂŻc pieux.

L'islam et le nouveau paradigme de la connaissance

Faut-il pour autant en rester lĂ  ? Tout dĂ©pend du jugement qui sera portĂ© sur la valeur de la postmodernitĂ©, sur l’apprĂ©ciation et le positionnement qu’il faut avoir sur ses rĂ©sultats, sur ses prĂ©supposĂ©s et sur les finalitĂ©s que l’Homme est en droit de postuler pour lui-mĂȘme. En ce qui nous concerne, les dĂ©veloppements et les rĂ©sultats idĂ©ologiques, sociĂ©taux, et Ă©cologiques de la (post)modernitĂ© parlent d’eux-mĂȘmes et se passent de tout commentaire : anthropocĂšne, nihilisme, aliĂ©nation technologique, dĂ©clin gĂ©nĂ©ral de la pensĂ©e, dislocation des identitĂ©s, scepticisme radical en matiĂšre de connaissance, etc. Quant au rĂŽle et Ă  la place de l’islam dans cette Ă©quation, ils dĂ©pendent Ă©galement des positionnements et des orientations en vigueur et de leur champ d’application, la question ne se posant pas dans les mĂȘmes termes ou selon la mĂȘme perspective en Europe ou dans le monde musulman. Ajoutons que cette question des rapports entre islam et (post)modernitĂ© a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© largement sur-investie sans qu'aucune rĂ©ponse satisfaisante n'ait Ă©tĂ© pour autant formulĂ©e, la plupart des avis plaidant pour une modernisation de l'islam, une islamisation de la modernitĂ© ou l'affirmation stĂ©rile d'une irrĂ©ductible inconciliabilitĂ© entre eux, sans autre forme de proposition.
Ce rĂŽle ne sera rempli qu’au moment oĂč nous serons parvenus Ă  recrĂ©er une approche thĂ©ocentrĂ©e de la pensĂ©e, de la pratique et de la vie contemporaine par la mĂ©diation eidĂ©tique d’un arriĂšre-plan thĂ©iste, ce qui implique un retournement complet de la perspective contemporaine.
On ne doit nĂ©anmoins pas perdre de vue que les principales lignes de fractures entre islam et (post)modernitĂ© sont situĂ©s sur les terrains suivants : thĂ©ocentrisme radical/anthropocentrisme exclusif, morale personnelle et sociale/libertarisme individuel et social, perspective spirituelle et transcendantale/ clĂŽture immanente et rĂ©ductionnisme matĂ©rialiste. En philosophie comme en science de la nature, le fossĂ© conceptuel et ontologique sur ce qu’est l’Homme parle de lui-mĂȘme : l’Homme est une crĂ©ature physique dotĂ© de l’esprit divin/l’Homme est un animal accidentel et pur produit du hasard Ă©volutionniste. Image content Il est nĂ©anmoins difficile d’admettre, mĂȘme pour les plus ardents dĂ©fenseurs de la (post)modernitĂ©, que la dĂ©composition gĂ©nĂ©rale observĂ©e soit satisfaisante, ou seulement tolĂ©rable. Un changement de vision semble inĂ©vitable, ce qui ne signifie pas encore qu’il soit imminent ou prĂ©visible, aucun systĂšme de pensĂ©e ne pouvant produire les conditions nĂ©cessaires Ă  son propre dĂ©passement. Un paradigme a toujours une histoire, un contexte d'Ă©nonciation, un champ d'extension thĂ©orique et pratique bien dĂ©fini. Toutes ces caractĂ©ristiques mentionnĂ©es fixent les limites naturelles et marquent les frontiĂšres indĂ©passables de cette conception du monde. On ne peut sortir d'un cadre de pensĂ©e que pour aller vers un autre et la libĂ©ration d'un paradigme ne peut ĂȘtre portĂ©e que par la force d'une vision alternative. C’est prĂ©cisĂ©ment la place et le rĂŽle que l’islam pourrait, selon nous, jouer dans cette affaire. Ce rĂŽle ne sera vĂ©ritablement rempli qu’au moment oĂč nous serons parvenus Ă  recrĂ©er une approche thĂ©ocentrĂ©e de la pensĂ©e, de la pratique et de la vie contemporaine par la mĂ©diation eidĂ©tique d’un arriĂšre-plan thĂ©iste, ce qui implique un retournement complet de la perspective matĂ©rialiste et naturaliste de la pensĂ©e et de la psychĂ© contemporaine europĂ©enne.  Â« A Dieu appartient l'Orient et l'Occident. OĂč que vous vous tourniez, lĂ  est la face de Dieu Â» وَلِلَّهِ Ù±Ù„Ù’Ù…ÙŽŰŽÙ’Ű±ÙÙ‚Ù وَٱلْمَŰșÙ’Ű±ÙŰšÙ Ûš ÙÙŽŰŁÙŽÙŠÙ’Ù†ÙŽÙ…ÙŽŰ§ ŰȘÙÙˆÙŽÙ„Ù‘ÙÙˆŰ§ÛŸ ÙÙŽŰ«ÙŽÙ…Ù‘ÙŽ ÙˆÙŽŰŹÙ’Ù‡Ù ٱللَّهِ (Coran, S2, V115). Une rĂ©volution paradigmatique de cette nature ne signifierait pas le retour Ă  une quelconque forme de totalitarisme religieux opĂ©rĂ© par la formulation d’une doctrine messianique fusse-t-elle sĂ©cularisĂ©e, qui disqualifierait et jetterait le temporel dans le registre des pertes et profits thĂ©ologiques. Le temporel a une place, un rĂŽle et une fonction bien dĂ©finis dans une doctrine thĂ©iste. C’est mĂȘme le seul type de doctrine capable de lui confĂ©rer un sens, comme l’impasse nihiliste l’a prouvĂ©. Le retour Ă  un thĂ©ocentrisme de la pensĂ©e ne doit pas non plus nous enfermer dans des catĂ©gories qui ne font que manifester sa rĂ©alitĂ© et non la figer ou la circonscrire. En ce qui nous concerne, ce retour passe sur le plan intellectuel par au moins trois niveaux et une fonction : un fondationnalisme (principologie), une onto-sĂ©miologie et une tĂ©lĂ©ologie 5 ouverte au service d'une fonction symĂ©trique de la religion (crĂ©er les conditions d'un point de rencontre axiologique entre verticalitĂ© transcendantale et horizontalitĂ© historique). Ce retour implique Ă©galement la restauration d'un humanisme d'inspiration prophĂ©tique. Telle est l'ambition affichĂ©e de notre entreprise de pensĂ©e 6. Image content Cette tĂąche laborieuse, audacieuse et que la plupart jugeront improbable a, pour ces raisons mĂȘmes, toutes les chances de succĂšs. L’islam est conceptuellement porteur d’un renouveau philosophique, ontologique, Ă©thique et mĂ©taphysique de la connaissance et de la pensĂ©e dont les intellectuels musulmans eux-mĂȘmes ne soupçonnent pas toujours l'ampleur (Ù‚ÙŽŰŻÙ’ ŰŹÙŽŰ§Ù“ŰĄÙŽÙƒÙÙ… مِّنَ ٱللَّهِ Ù†ÙÙˆŰ±ÙŒÛ­ وَكِŰȘÙŽÙ°ŰšÙŒÛ­ Ù…Ù‘ÙŰšÙÙŠÙ†ÙŒÛ­ « Une lumiĂšre de Dieu est venue vers vous ainsi qu'un Livre Ă©difiant », Coran, S5, V15).

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Un renouveau de cette nature implique, pour ce faire, un engagement crĂ©atif en faveur de la connaissance et une dynamique spirituelle capable de porter un tel effort rĂ©volutionnaire. Mais rĂ©volution ne signifie pas recommencement. Et dans le domaine politique comme dans celui des idĂ©es, un nouveau cycle ne s’accomplit pas sans annonciateurs (rĂ©volutionnaires). Cette opĂ©ration de la pensĂ©e et de la pratique serait certainement vouĂ©e Ă  l’échec si elle n’était pas elle-mĂȘme prĂ©cĂ©dĂ©e d’une mĂ©ditation profonde sur l’expĂ©rience de la modernitĂ© europĂ©enne, sa genĂšse, son sens, ses finalitĂ©s, les causes de ses succĂšs et les raisons de sa faillite. En ce sens au moins, la modernitĂ© est pourvue d’une positivitĂ© Ă©pistĂ©mique que mĂȘme une lecture pĂ©rennialiste 7 ne pourra lui refuser. Image content Une rĂ©volution ne peut faire l’économie d’une rĂ©flexion aboutie qui intĂšgre les erreurs et les excĂšs du christianisme institutionnel et ecclĂ©sial sur la vie sociale et intellectuelle de l’Europe. La condamnation du dogmatisme en matiĂšre de connaissance et l’intolĂ©rance en matiĂšre religieuse, en font partie. Tout comme la rĂ©flexion sur une gestion Ă©thique rĂ©aliste des divergences, la question du rapport entre foi et raison, vĂ©ritĂ© et violence 8, et le respect de la libertĂ© de conscience, notion qui n’est pas rĂ©ductible Ă  la modernitĂ©. Sur ce dernier point, il conviendra de discerner, sur les questions religieuses, entre ce qui relĂšve du rĂ©gime de vĂ©ritĂ© des croyances, du rĂ©gime de libertĂ© de conscience (adhĂ©sion personnelle Ă  la croyance) et du rĂ©gime de gestion lĂ©gal et publique des manifestations de la foi. Tous ces Ă©lĂ©ments et d’autres devront, d’une maniĂšre ou d’une autre, ĂȘtre intĂ©grĂ©s Ă  la rĂ©flexion radicale que nous espĂ©rons et Ă  laquelle nous appelons. Fouad Bahri Notes : 1-On voit toute la difficultĂ© soulevĂ©e par cette notion d’identitĂ© musulmane. Sa portĂ©e gĂ©nĂ©rale est contredite par les spĂ©cificitĂ©s doctrinales des courants musulmans. Le contenu de l’identitĂ© musulmane n’étant pas exactement le mĂȘme pour un sunnite que pour un chiite, pour un juriste (dĂ©formation professionnelle oblige) que pour un spiritualiste, etc. Soulignons que pour cette derniĂšre catĂ©gorie, la notion d’identitĂ© qui renvoie Ă  l’identitĂ© avec le Transcendant (les Ă©tats spirituels dĂ©crits par le tassawuf rendent compte Ă  diffĂ©rents degrĂ©s de cette communion identitaire ou effacement/sublimation dans la DivinitĂ©) revĂȘt un sens ontologique et mĂ©taphysique d’une portĂ©e exceptionnelle qui dĂ©borde les limites sociales de la notion courante d’identitĂ©. L'identitĂ© musulmane existe donc mais sa polysĂ©mie rend son emploi problĂ©matique. 2-Nous considĂ©rons que la modernitĂ© et la postmodernitĂ© sont deux Ă©tapes ou deux rapports successifs du mĂȘme paradigme, la premiĂšre dĂ©signant sa phase ascensionnelle et positive (la modernitĂ©) quand la seconde marque sa phase nĂ©gative de remise en cause radicalement critique (la postmodernitĂ©). On peut aussitĂŽt s’interroger sur le fait que la postmodernitĂ© soit rĂ©ellement porteuse d’une fonction paradigmatique dĂšs lors qu’elle ne propose aucune vision alternative du monde se contentant de critiquer les thĂ©ories alternatives, passĂ©es ou prĂ©sentes. 3-C’est toute la difficultĂ© de penser le rapport instable de la postmodernitĂ© avec l’Homme, relĂ©guĂ© Ă  la fonction de passerelle vers le Surhomme par Nietzsche, dĂ©crĂ©tĂ© mort par Foucault, et fantasmĂ© comme « Immortel » bio-humain par les transhumanistes. La restauration d'un humanisme thĂ©ophanique sera l'un des enjeux d'une contribution islamique. 4-C’est en substance le sens des propos du penseur et fondateur de l’école de Cambridge Quentin Skinner : « La gĂ©nĂ©ration actuelle a renoncĂ© Ă  parler de modernitĂ©, ce qui me semble, dans l’ensemble, ĂȘtre un bĂ©nĂ©fice. Nous sommes aujourd’hui habituĂ©s Ă  l’idĂ©e que nous vivons Ă  l’ùre post-moderne. » https://laviedesidees.fr/Ce-que-la-philosophie-veut-dire.html  En 1949, dans son ouvrage phare Histoire et salut, le philosophe Karl Löwith Ă©crivait ces mots Ă  propos de l’histoire : « Nos concepts sont devenus trop faibles et trop obsolĂštes pour que nous puissions espĂ©rer prendre appui sur eux. Nous avons appris Ă  attendre sans espĂ©rer, « car l'espoir serait l'espoir de l'inverse Â» Â». 5-MĂȘme un philosophe de la technique comme Bernard Stiegler a reconnu la nĂ©cessitĂ© de revenir Ă  une forme de tĂ©lĂ©ologie en philosophie et l'erreur qu'avait consistĂ© son abandon. 6-Ces points seront rediscutĂ©s dans la seconde partie de l'article. 7-En rĂ©fĂ©rence Ă  la philosophie pĂ©rennialiste ou sophia pĂ©rennis ou encore l’école traditionnelle dĂ©veloppĂ©e par GuĂ©non, Schuon et tous leurs successeurs. 8-Le procĂšs malhonnĂȘte que des intellectuels athĂ©es ou anticlĂ©ricaux font Ă  la religion qui aurait Ă©tĂ© le plus grand facteur de violence ne rĂ©siste pas aux faits historiques. Non pas que la religion n’ait pas Ă©tĂ© prĂ©texte Ă  des violences et des guerres sanguinaires, ce que nul ne peut historiquement contester. Mais les idĂ©ologies athĂ©es du XXe siĂšcle ont fait largement pire en bilan de meurtres et d’atrocitĂ©s. La violence est en l’Homme et peut revĂȘtir toutes les formes auxquelles il consentira. En gardant Ă  l’esprit cette remarque, nous soulignerons que les religions ont manifestĂ© dans leurs histoires respectives des positions parfois communes ou proches, et souvent divergentes ou contradictoires. La relation entre foi et raison relĂšve de la seconde catĂ©gorie tel que ce rapport a pu se manifester positivement dans les premiers siĂšcles de l’ñge d’or civilisationnel de l’islam et l’influence que ce dĂ©veloppement aura dans la Renaissance europĂ©enne. Sur l’intolĂ©rance, le constat diffĂšre selon l’époque et le lieu. Etant donnĂ© l’ampleur spatiale et historique de l’Islam, il sera donc toujours possible de soutenir des exemples historiques de tolĂ©rance ou d’intolĂ©rance, de dogmatisme ou de rationalisme. Les dĂ©veloppements contemporains d’un laĂŻcisme en France ont nĂ©anmoins rappelĂ©, lĂ -encore, que l’intolĂ©rance et l’exclusion pouvaient se draper des meilleurs sentiments inspirĂ©s par la modernitĂ© en crise.

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