
2025-06-06
Écrit par Bahrif
La commémoration de la fête du sacrifice (aïd al-adha) est une tradition étroitement associée au pèlerinage (hajj) à la Maison sacrée (Bayt al Haram), elle-même bâtie par Ibrahim (Abraham) et son fils Ismaël. Mais quels enseignements peuvent être tirés de cet événement central et fondateur du monothéisme abrahamique ? Retour sur la figure paradigmatique d’Abraham.
Dans les mosquées du monde musulman, l’accomplissement de la prière de l’aïd al-adha est suivi d’un prêche de rappel sur le sacrifice, son récit, ses rites et ce qu’il signifie.
Généralement, il est retenu de ce récit le sens coranique de la soumission à Dieu dans sa forme radicale et accomplie.
Dieu inspire en songe à Ibrahim 1 d’immoler son fils.
L’Homme partage ce songe avec son fils et, après avoir constaté sa propre soumission à cette inspiration divine, se prépare à sacrifier son fils.
Au moment fatal, le geste du Messager est remplacé par une offrande sacrificielle de grande valeur dit le Coran. Ce sens est bien évidemment juste.
Il correspond en tous points au récit de la sourate 37, versets 102 à 108 (as-sâffât).
Mais le rappel qui en est fait ne témoigne pas précisément de la profondeur et de l’intensité de l’épreuve abrahamique.
Le cataclysme intérieur du sacrifice
Ce que l’on peut remarquer de prime abord est la modalité de transmission de l’injonction ou de la mise à l’épreuve divine : le songe.
L’expression coranique « fi manami » indique tout autant le lieu que le temps du repos ou du sommeil.
Cela peut évoquer un songe, une rêverie ou un état latent survenu au moment où Ibrahim se met en marche avec son fils.
En lui inspirant de commettre un infanticide, en lui suggérant de Lui sacrifier sa progéniture, une partie de lui-même, sa descendance, sa postérité, son héritage et son avenir, le songe inspiré met à l’épreuve tout l’édifice de sa foi, toute sa conception personnelle de Dieu, sa confiance en son Jugement et en sa Bonté et tout le fondement de sa morale et de sa connaissance du Bien et du Mal.
Cette modalité de l’inspiration divine a donc transité par l’image vivante, la représentation vivace d’une action suggérée, et non par un commandement oral explicite.
Si le songe est bien une modalité de l’inspiration divine reconnue comme telle par l’Ecriture (al Kitab), sa nature symbolique lui confère déjà une singularité qui la distingue en tant que telle de l’inspiration orale.
Elle témoigne certainement de la pédagogie divine et de la délicatesse face à un ordre qui choque 2 et bouleverse la conscience.
Le songe est aussi ce qui fait songer, penser l’Homme et c’est ce que démontre le récit coranique dans l’appel du père au fils : « Regardes ce que tu y vois » au sens de « Qu’en penses-tu ? ».
Le songe divin a constitué de ce fait une approche appropriée destinée à réveiller en Abraham (Ibrahim) et son fils une interrogation métaphysique profonde.
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En ce sens, ce songe qui est chez le prophète un langage divin, est en soi un cataclysme.
En lui inspirant de commettre un infanticide, en lui suggérant de Lui sacrifier sa progéniture, une partie de lui-même, sa descendance, sa postérité, son héritage et son avenir, le songe inspiré met à l’épreuve tout l’édifice de sa foi, toute sa conception personnelle de Dieu, sa confiance en son Jugement et en sa Bonté et tout le fondement de sa morale et de sa connaissance du Bien et du Mal.
Ibrahim, le destructeur d’idoles
Les quatre étapes du cheminement abrahamique
Cette fonction a été l’œuvre de sa vie et le Coran rappelle ce qui en furent les différentes étapes, chaque épreuve étant plus difficile que la précédente.
La méditation et l’interrogation profonde ont initié la première de ces étapes.
Abraham s’interroge sur Dieu et après avoir successivement constaté qu’il ne se trouvait ni dans l’astre, ni dans la lune, ni même dans le Soleil, c’est sur la route spirituelle qui mène vers l’Infini qu’il finit par rencontrer son Seigneur.
Cette première étape, cardinale, est celle de l’éradication des germes de l’idolâtrie naturaliste dans son esprit.
Dieu n’est ni un phénomène, ni un astre, ni une chose quelconque.
Il Transcende absolument tout, par essence et par excellence.
L’idole filiale est défaite. La seule et authentique filiation est spirituelle car elle ne meurt jamais. C'est en renonçant à cette filiation temporelle que le Messager la sauva spirituellement.
L’apostolat exercé au sein de son peuple a été la seconde de ces étapes. Elle inaugure la vie de témoignage du Divin porté par le prophète/messager et se définit par le combat mené contre l’absurdité de l’idolâtrie et du paganisme.
Un combat d’abord mené par la rhétorique sollicitant la raison et le bon sens de ses compatriotes.
L’interpellation verbale ne suffisant pas, face à l’aveuglement de ses pairs, Abraham, joignant l’acte à la parole, détruit les idoles du temple et place l’outil utilisé sur la tête de la principale statue vénérée par son peuple.
Questionné sur sa responsabilité, l’homme recourt à l’ironie en rejetant la faute sur la statue.
Le recours au stratagème et à l’ironie sont les modalités choisies par Abraham pour mettre à nu l’absurdité païenne dans l’esprit même de ses congénères, son père Azar en tête.
Le prix de la vérité
Mais la victoire symbolique de la Vérité sur l’erreur a un prix : le peuple de Ibrahim ne lui pardonne pas d’avoir détruit l’image de ses divinités de marbre et d’en avoir aboli l’illusion.
Les appels du fils au père n’y changeront rien : Ibrahim doit choisir la route de l’exil car « nul n’est prophète en son pays. »
Les attaches au pays natal et au père sont rompues. Ce qui est fondé sur l’illusion et le mensonge est sans postérité.
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Une filiation spirituelle est rompue, pour en bâtir bientôt une autre, plus pérenne.
La troisième étape qui finalise la seconde, a été la lutte intellectuelle et spirituelle du Messager contre la tyrannie de Nemrod et de son propre peuple.
Le sacrifice du fils : sens et finalités
La dernière étape est donc celle du sacrifice du fils. Après avoir été éprouvé par son père, son peuple, son roi, Ibrahim l’est par son fils.
Ici, l’épreuve consiste à déraciner l’amour du fils pour le replacer à sa juste position de fleur ou de fruit de l’arbre.
La racine est le fondement, l’équivalent du principe spirituel, et cette racine et ce principe ne peuvent être que l’amour de Dieu, ou autrement dit, l’amour de l’Amour, le fruit ou la fleur ne pouvant se substituer à la racine qui les a fait naître.
En s’associant à la décision de son père, le fils obtient par conséquent lui-même le privilège de la racine prophétique qui enfantera d’autres racines.
L’idole filiale est défaite. La seule et authentique filiation est spirituelle car elle ne meurt jamais. C'est en renonçant à cette filiation temporelle que le Messager la sauva spirituellement.
Toute quête de la connaissance implique des sacrifices. Les sacrifices sont des clés qui ouvrent à l’itinérant la voie vers la Vérité. Elles en forment les conditions d’accès car toute chose possède ses conditions et la Vérité a ses droits.
Cette dernière observation nous amène à rappeler que le sacrifice factice du fils est amené à clore définitivement la pratique idolâtre des sacrifices humains.
Le fils, c’est-à-dire l’enfant, symbolise l’innocence et le substitut final de l’offrande signifie l’interdiction catégorique de tout meurtre sacrificiel, et au-delà, du meurtre des innocents.
Au terme de toutes ces étapes, en complétant son abandon confiant et patient en Dieu, en s’en remettant radicalement à Lui, en allant au bout de son épreuve ultime, Abraham a gagné le statut insigne de modèle prophétique des Nations que Dieu lui accorde dans la Bible et le Coran.
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Il fonde avec son fils le premier Temple consacré au Dieu unique (la Kaaba, cube, symbole du fondement solide et l'une des formes géométriques parfaites, avec le cercle et la sphère 4) qui deviendra, à l'image de son fondateur, la pierre de touche du monothéisme universel.
La vérité comme accomplissement
Ce n’est pas un hasard si le terme « sadaqta » (Tu as « authentifié » la vision, en référence au songe, c’est-à-dire, tu as reconnu sa vérité) est employé dans le verset 105 de la sourate 37. Ce verbe signifie dire la vérité, avoir raison ou ajouter foi en quelqu’un.
Mais sa forme verbale active (صدّق), comporte une connotation plus marquée qui signifie réaliser et accomplir la chose.
Ce sens se prête ici parfaitement au cheminement spirituel du prophète/messager qui a réalisé au cours de ces différentes étapes la Vérité divine dans toutes ses dimensions (introspective, méditative, spirituelle, intellectuelle et spéculative, psychologique et éthique, physique, etc.)
