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29/07/2021
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Charte de l’islam de France : un échec pour le gouvernement

Le passage en force d’Emmanuel Macron et Gérald Darmanin n’a pas convaincu la plupart des clercs musulmans. Les initiatives dénonçant à travers la charte de l’islam de France une ingérence de l’Etat dans les affaires du culte se sont multipliées. Analyse.

Cela était prévisible. La mise au pas de l’islam de France, des mosquées et des institutions religieuses accomplie par le haut et par un savant mélange de carotte et de bâton n’a pas fonctionné. Depuis le discours des Mureaux prononcé par le président de la République et le contexte des attentats qui ont endeuillé la France, la politique active de convocation, de persuasion et de mise en garde des fédérations musulmanes du CFCM, et par extension des acteurs musulmans de France, pour entériner la feuille de route du gouvernement sur l’islam s’est donc traduite par un échec significatif. De toutes les régions de France, communiqué, texte, tribune et rassemblements portés et signés par différentes associations et imams ont dénoncé une ingérence de l’Etat et une violation caractérisée de la laïcité dans les affaires religieuses du culte musulman, l’absence de consultation des imams, l’exercice de pressions…

Déficit démocratique, absence de laïcité : les raisons d’une opposition

La principale critique récurrente concerne le déficit démocratique de l’opération. Injonction de l’Elysée, menaces voilées ou mises en garde du ministre de l’Intérieur, non prise en compte de l’opinion des imams, les griefs énumérés sont nombreux.

« Nous regrettons vivement que le CFCM n’ait pas jugé bon de consulter les imams et les responsables des institutions musulmanes de France – malgré de nombreuses sollicitations – avant la ratification de cette charte qui les concerne directement » avaient déjà conjointement déclaré le président du Conseil des mosquées du Rhône, Kamal Kabtane et le porte-parole du Conseil théologique des imams du Rhône, Azzedine Gaci. Les deux hommes regrettant par ailleurs les pressions exercées contre les réfractaires à la charte. « On entend dire ici et là que les non signataires de cette charte seraient pointés du doigt, voire même associés au radicalisme et exclus du conseil national des Imams. En somme, ils seraient étiquetés comme “mauvais citoyens” et considérés comme “mauvais représentants des musulmans”. »

Du côté des principaux intéressés, les imams, la fronde s’est manifestée par une tribune signée par plusieurs centaines d’imams, d’enseignants religieux et d’étudiants, titrée la tribune de la dignité.

Les fonctionnaires du culte y expriment leur critique de la représentativité du CFCM et des conditions dans lesquelles ce texte a été décidé.

« Cette démarche a été réalisée sans la moindre concertation avec les imams comme avec les fidèles musulmans, à qui certains veulent imposer une fois de plus une manière de s’organiser. »

Les signataires de cette tribune dénoncent également les incohérences de la charte et considèrent que cette charte créerait un dangereux précédent de contrôle idéologique et politique du religieux par la République.

« Pour « défendre la laïcité », on s’ingère directement et explicitement dans les modalités d’organisation de la deuxième religion de France, alors que selon les lois en vigueur, la République devrait rester neutre vis à vis des convictions théologiques de chacun. Pour « promouvoir l’égalité », on crée une exception musulmane, puisqu’aucun autre culte ne subit le même traitement ni la même criminalisation, qui se traduit par la mise en cause d’associations, de lieux de cultes et de dignitaires religieux, pour « faire passer un message ». »

« La radicalisation n’est pas dans les mosquées »

En Gironde, l’imam, essayiste et recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou avait pour sa part déploré le fait que des responsables associatifs décident des critères et des missions incombant aux imams, ce qui ne relève pas de leurs compétences. L’homme regrettait également le contexte d’émergence de cette charte. « C’est dommage que le CFCM produise ce texte sous la pression politique » a-t-il confié à nos confrères de France.info. Pour le théologien bordelais, le CFCM aurait dû prendre l’initiative d’une telle charte de son propre chef. Tareq Oubrou estime par ailleurs que la motivation politique derrière cette charte, la lutte contre le terrorisme et le séparatisme, ne concerne pas les mosquées et les associations musulmanes. « La radicalisation aujourd’hui est véhiculée à travers les réseaux sociaux, ce n’est pas dans les mosquées ni dans les associations cultuelles », a-t-il déclaré.

Ces critiques avaient trouvé, on s’en souvient, leur canal d’expression interne au CFCM à travers les objections exprimées par trois des neuf fédérations, CIMG, CCMTF et Foi et pratique. Les trois fédérations ont soumis, depuis, le texte à des modifications qui n’ont pas encore été avalisées par le bureau du CFCM.

Le président du CIMG avait déjà déclaré dans les colonnes de Mizane.info que « si nous signons ce texte sous pression, cela est inadmissible ».

Du même auteur, lire : «L’islam est porteur d’un renouveau de la pensée dont les intellectuels musulmans ne soupçonnent pas l’ampleur»

Deux autres dynamiques associatives ont emboîté le pas à ces prises de positions émanant d’acteurs religieux.

La coordination nationale contre la loi « séparatisme » qui comporte parmi ses signataires des associations antiracistes et des organisations confessionnelles dénonçait la mise sous tutelle du culte musulman en France et exigeait le double abandon à la fois de la charte de l’islam de France et de la loi contre le séparatisme.

« L’État français déploie sans vergogne un arsenal afin de vouloir contrôler l’exercice du culte musulman jusque dans les mosquées par la mise en place d’une police des imams (…) La Coordination exige un coup d’arrêt à cette logique politique et médiatique érigeant les musulmans en « ennemis de la République », alors qu’ils n’aspirent qu’à vivre en toute dignité et à égalité avec l’ensemble de leurs concitoyens. »

Le serpent de mer de la République

Une autre dynamique publiait dans le même temps un texte titré « Non à la loi islamophobe et liberticide » soutenu par des structures telles que le Front Uni des Immigrations et des quartiers populaires, Lallab, la Coordination contre le racisme et l’islamophobie et dénonçant l’instrumentalisation par le gouvernement du terrorisme, des inégalités de genre ou de la laïcité.

« Avec un cynisme démesuré, le gouvernement instrumentalise le terrorisme, ses victimes et nos émotions pour faire de chaque musulman.e un ennemi de l’intérieur. De la chasse à de prétendus « signaux faibles » à la focalisation sur le port du foulard, à travers une pluie d’amendements à ce projet de loi, nos vies, nos coutumes, nos pratiques, notre foi sont épiées, traquées, disséquées, essentialisées, stigmatisées et infériorisées. »

Cet ensemble de coalitions hétéroclites et dispersées a ainsi marqué avec force son opposition tranchée contre la « charte des imams » et en arrière-plan, contre la loi « confortant les principes républicains ». Quinze ans après la tentative avortée du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy de mettre en forme et en ordre le CFCM crée sous sa magistrature, Emmanuel Macron et Gérald Darmanin se sont donc heurtés à leur tour au serpent de mer anarchique et incontrôlable de l’islam de France. Les deux hommes ayant visiblement sous-estimé la capacité réactionnelle des citoyens de confession musulmane et l’attachement des clercs religieux à leur liberté, tout comme leur défiance envers les politiques de gestion successives de l’islam par l’Etat.

Un échec non synonyme de victoire

Cette convergence des critiques et ce rejet de la charte des imams rebaptisée charte de l’islam de France constituent-ils pour autant une victoire des cadres musulmans ? Certainement pas.

Nous le disions, la mobilisation des acteurs associatifs a été dispersée. Une prolifération de communiqués disant presque la même chose, souvent avec les mêmes mots, a atomisé la dynamique de protestation.

Le manque de préparation, d’anticipation, de mobilisation s’est traduit par l’échec du rassemblement de ce dimanche 14 février, réduit à peau de chagrin (une centaine de personne !).

Les divergences de lignes entre les acteurs et les organisations, et certains vieux conflits personnels entre militants, ont achevé de renforcer cet éclatement global des organisations.

Le cloisonnement de la mobilisation, centrée exclusivement sur l’islamophobie, a été politiquement et stratégiquement préjudiciable en isolant ses promoteurs, alors que la loi contre le séparatisme comporte dans la société de nombreux opposants non-musulmans comme les catholiques ou les protestants qui ont exprimé leurs critiques et leurs réserves sur la loi, et certaines fédérations scolaires opposées aux entraves faites à l’enseignement à domicile. Un isolement ne pouvant que « conforter » à son tour les accusations de séparatisme.

Après le temps hégélien de la thèse (charte de l’islam) et celui de l’antithèse (mobilisation contre la charte), celui de la nécessaire synthèse se fait encore attendre. Une synthèse qui passera inévitablement par une double révolution culturelle. Révolution de la culture d’état sur l’islam qui implique un changement de regard radical de la sphère médiatico-politique sur les musulmans, passant du statut de menace intérieure à celui de citoyens de droit légitimement français. Révolution culturelle des segments religieux et militants musulmans vers une autre vision théologique de l’islam, une vision universelle et non sectorielle, vivante et non immobiliste, généreuse et non rigoriste, une vision centrée sur la fonction essentielle du religieux qui est de relier l’Homme à Dieu et non de l’en éloigner. Cette double révolution culturelle pourrait peut-être créer dans l’opinion publique les conditions d’un dépassement de la défiance mutuelle qu’une politique discriminatoire envers les citoyens musulmans de ce pays et la série d’attentats terroristes commis par des extrémistes auront creusé.

Fouad Bahri

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