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18/10/2021
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Azzedine Gaci : « Une grande proportion d’imams ne joue pas leur rôle »

Porte-parole du Conseil théologique des imams du Rhône, recteur et imam de la mosquée Othman de Villeurbanne, Azzedine Gaci travaille également sur les questions bioéthiques. Dans le cadre d’un dossier consacré à la jeunesse et aux questions de sexualité, la rédaction de Mizane.info s’est aussi entretenu avec lui sur la fonction des imams et les difficultés auxquelles ils sont confrontés.  

Mizane.info : Comment voyez-vous, en tant qu’imam, la thématique de l’éducation sexuelle des jeunes, des violences auxquelles ils peuvent être confrontés et le rôle de la mosquée dans ce travail ?

Azzedine Gaci : Il y a cinq niveaux d’influence qui interviennent dans votre question. Les parents, l’école, les réseaux sociaux, la rue et pour nous musulmans, la mosquée. La question touche essentiellement les parents, j’y reviendrais, et les réseaux sociaux. Les mosquées sont limitées dans leur influence car elles touchent peu de jeunes comparativement à l’ensemble de la jeunesse. Par ailleurs, et c’est une autre question, les jeunes sont pris en charge dans la mosquée de 6 à 12 ans (en référence aux cours d’arabe, ndlr). C’est-à-dire qu’au moment où nous devrions intervenir auprès d’eux sur cette question, ils ne sont plus pris en charge. Le pourcentage de mosquées s’occupant de la fourchette des 12/17 ans est très réduite, peut être autour de 5 %. Le moment où les jeunes se posent ce type de question sur la sexualité mais aussi des questions sur leur présence en France, est-ce qu’ils se définissent comme Français, c’est quoi être Français musulman, etc, à ce moment-là ils ne sont plus accompagnés dans les mosquées. Ce n’est d’ailleurs pas seulement un problème de mosquée. On retrouve le même problème dans les autres lieux de culte et religions pour en avoir discuter avec les juifs et les chrétiens.

Qu’est-ce qui explique ce vide éducatif sur cette tranche d’âge ? Est-ce lié à des tabous ?

Non, c’est un problème de qualification et de financement. A cet âge-là, ce ne sont pas les activités proposées par les mosquées qui les intéressent mais sortir, aller au cinéma ou discuter des sujets qui les préoccupent.

Pourquoi les sujets de la violence sexuelle contre les jeunes, l’inceste ou le viol ne sont pas abordés dans les prêches du vendredi ?

Ce sont des sujets tabous et j’ajouterais que les imams ne sont pas réellement qualifiés pour en parler. La grande majorité d’entre eux sont incapables de parler de ces sujets. Les autres vont aborder ce sujet seulement sous l’angle halal/haram alors que la question est bien au-delà de cela. Il suffit qu’un enfant soit en contact avec un écran pour être agressé et se retrouver en contact avec tout et n’importe quoi. Ma méthode en tant qu’imam est d’aborder les khotbas par thème et de consacrer pour chaque thème 3, 4, 5 voire 6 khotbas s’il le faut à un sujet.

Azzedine Gaci.

Je l’ai fait pour le dernier sujet que j’ai traité à propos du divorce. Et une femme à cette occasion m’a posé la question : pourquoi vous ne parlez pas de l’inceste ? Elle avait elle-même été victime d’inceste par des neveux. Elle doit avoir une quarantaine d’année. Quand elle a essayé d’en parler avec ses parents, ils ont été dans le déni, ils ne voulaient absolument pas en parler. Elle m’a également dit que le fait que nous n’en parlions pas favorisaient les adultes qui pratiquaient ces sévices. Le fait est que nous n’avons pas de visibilité et d’information sur l’importance ou non de ce phénomène dans la communauté musulmane française. En Algérie, et le même problème se retrouve au Maroc, il y a eu des cas relativement répandus sur des enfants qui dorment dans les zawiyas et qui ont été abusés par des adultes. Le problème est que sur 2500 imams sur le territoire national, combien sont réellement compétents et ont réfléchi la question ?

Les mosquées, si elles manquent de compétence pour accompagner les victimes, peuvent tout de même les écouter et les orienter vers des professionnels…

Oui bien sûr, c’est déjà le cas. Mais vous savez, en tant qu’imams nous sommes aussi confrontés à d’autres questions comme celle de l’homosexualité.  Des parents viennent nous voir et sont choqués, tristes ou en colère de voir leurs enfants avoir des tendances homosexuelles et nous demandent ce qu’ils doivent faire. Nous manquons là-encore d’informations pour comprendre les facteurs socio-psychologiques ou familiaux qui déterminent ces tendances. Autre problème auquel j’ai été confronté à deux reprises, celui de jeunes qui ne veulent plus croire parce qu’ils ont été déçus par la communauté musulmane, alors que les parents sont pratiquants et engagés ! Les gens viennent voir systématiquement l‘imam car ils ont confiance en lui, raison pour laquelle la formation de l’imam devient très importante car certains imams ont une fermeture d’esprit et ne veulent même pas entendre parler de ces problèmes ou n’imaginent même pas qu’ils se posent.

A l’époque du Prophète, sur lui la paix, on osait parler de ces sujets. Une tradition rapporte qu’un jeune est venu demander l’autorisation d’avoir un rapport sexuel alors qu’il n’était pas marié ! Le Prophète ne l’a pas rejeté ou culpabilisé mais lui a parlé avec sagesse et a fait preuve de pédagogie pour lui enseigner la règle éthique.

Plusieurs mosquées et imams ne savent pas comment gérer ces situations et nous envoient les fidèles ici à la mosquée Othmane ! En fonction des situations et lorsque nous ne sommes pas compétents, nous les orientons vers des spécialistes, des psychologues, etc. Aujourd’hui, le métier de psychologue est un métier d’avenir, surtout s’il est doublé d’un cursus en théologie pour comprendre les interactions entre les problématiques religieuses et psychologiques.

La solution ne passe-t-elle pas par la mise en place d’imams référents qui se formeraient sur ces sujets et produiraient des khotbas argumentées et travaillées qui seraient enregistrées et serviraient de modèles aux imams ?

Au-delà des imams, il faudrait un travail collégial, un ijtihad collectif. Les imams ont besoin d’être soutenus et appuyés par des psychologues ou des spécialistes en fonction des questions. Les jeunes ont complètement décroché des khotbas qui s’adressent aux personnes âgées. Il faut planifier les khotbas sur des thèmes réfléchis. Il n’est pas normal qu’avec 52 khotbas dans l’année, aucun objectif ne soit fixé.

Pour revenir à la question des jeunes, comment les protéger des abus sexuels et d’une culture capitaliste fondée sur la consommation à outrance ?  

Il faut en discuter avec eux, ouvrir une réflexion et libérer la parole sur ces sujets qui sont tabous dans la communauté musulmane. La spiritualité peut être d’une grande aide, cultiver un cœur vivant et une intériorité, transmettre à nos enfants la présence de Dieu. Ce n’est pas une présence répressive mais aimante et protectrice, une présence de sens. La spiritualité musulmane fournit des repères éthiques. Les parents sont souvent débordés par ces problèmes car ils ne les traitent pas et les délèguent parfois à la mosquée qui ne le fait pas non plus, au final personne ne le fait. Les jeunes sont livrés à eux-mêmes et découvrent ces sujets à l’extérieur à travers leur fréquentation, avec les conséquences qu’on connait. L’éthique reste malgré tout une aide et un soutien pour résoudre ces difficultés.

Comment aborder une éducation sexuelle dans une société sans repères et permissive ?

Cette éducation, et c’est l’imam qui parle, est fondée sur des règles et des principes religieux. La règle éthique principale est la détermination d’un cadre pour les rapports sexuels qui est celui du mariage. Les rapports avant le mariage ou en dehors du cadre marital sont prohibés. Le problème est que l’âge moyen du mariage est autour de 29/30 ans. Rare sont ceux qui se marient avant. Comment fait-on jusque-là ? Le fait de leur dire « jeûnez » n’est pas une réponse car le propos attribué au Prophète, sur lui la paix, n’a pas ce sens-là. Il faut revoir notre rapport culturel au mariage et créer les conditions d’un mariage qui arrive plus tôt dans la vie des adultes.

Le problème est que les conditions d’accès au mariage se sont complexifiées et durcies dans les familles musulmanes. Exigence sociale et financière, exigence religieuse, exigence parfois ethnique. Le cadre même des rencontres n’est pas toujours adapté aux réalités de la société. La solitude devient un problème social.

Telle est l’équation que nous devons résoudre. En compliquant l’accès au licite, c’est-à-dire le mariage, nous avons facilité l’accès à l’illicite. Ensuite, il faut assumer derrière. Le mariage est simple en islam, ne le compliquons pas. Il faut trouver une solution et un équilibre car je comprends aussi les parents qui font attention et qui réclament des garanties sociales lorsqu’un jeune de 20 ans veut se marier. Il n’y a pas de réponse magique. Il y a un travail personnel à mener. Les insuffisances ne sont pas seulement du côté des imams, c’est tout un système qu’il faut revoir. Il nous faut mobiliser des psychologues, des sociologues, des philosophes. Nous manquons cruellement de production écrite sur ce sujet en France.

En France, parler de morale est compliqué, surtout pour des religieux. Comment refaire de la morale un sujet de discussion publique qui soit apaisé ?  

Cela relève de l’impossible. Dès que nous parlons publiquement de morale, les politiques nous accusent de nous immiscer dans les affaires de l’Etat ou de la sphère publique ou même d’enfreindre le domaine privé. Il est impossible pour eux que des religieux s’expriment librement sur ces sujets.

Je vais vous raconter une anecdote. Il y a un vrai problème qui est celui de la radicalisation de certains de nos jeunes qui sont partis rejoindre Daesh, garçons ou filles, les réseaux sociaux étant passés par-là. Nous en parlons même dans le dialogue interreligieux. Eh bien, nous avons proposé comme proposition de prévention d’aller en discuter avec un imam, un rabbin et un prêtre dans les écoles publiques. Je l’ai fait deux fois dans le passé, dans des interventions qui ont duré jusqu’à deux heures dans des écoles privées. Quand on demandait aux élèves ce qu’ils avaient retenu, ce n’était pas tant ce que nous avions dit mais le fait de nous avoir vu ensemble parler, rire, échanger. Cela leur a fait du bien. Nous sommes ici dans l’ordre de la symbolique. Eh bien, il est impossible qu’on puisse faire la même chose dans les écoles publiques. C’est de l’ordre de l’impensable pour les institutions. Ce n’est même pas les chefs d’établissements qui refusent, ce sont les enseignants. Au nom d’une certaine lecture de la laïcité, les religieux n’ont pas leur place dans les écoles publiques, surtout les musulmans car leur ouvrir la porte, pense-t-on, serait ouvrir la porte aux islamistes ! Donc ils refusent. Et pourtant, la spiritualité est un sujet qui est même abordé par des philosophes qui parlent de spiritualité laïque. Cela peut-être un point de départ pour reparler d’éthique et de règles communes pour des personnes qui sont sans religion mais qui sont sensibles à certaines approches comme la méditation de pleine conscience par exemple. En France, le faire dans un cadre religieux est impossible.

Finalement, en s’autocensurant, les clercs musulmans ne remplissent plus leur fonction qui est entre autre de connecter les Hommes à Dieu et de transmettre une parole et des repères moraux…   

Une grande proportion d’imams ne joue pas du tout leur rôle d’imam. Ils ne s’attaquent pas aux problèmes de la société, aux problèmes que vivent les fidèles. La société n’a plus d’interdit tandis que la communauté musulmane est, elle, pleine d’interdits. On ne leur explique pas comment respecter ces interdits dans une société qui est permissive. Et cela nécessite une relecture des Textes dans le contexte que nous vivons, mais ce travail, hélas, n’est pas fait.  

Qu’est-ce qui empêche que ce travail soit fait ?

Nous avons un conseil des imams en Rhône Alpes mais les imams s’autocensurent. De plus, notre structure est récente et nous faisons ce qui est en notre pouvoir avec le niveau des imams dont nous disposons. Je pense que globalement en France la grande majorité des imams sont actuellement incapables de produire une littérature en phase avec notre contexte et de mener une réflexion sur ces sujets-là. La plupart ne font que reproduire ce que disent les orientaux ou les maghrébins. Il faudrait peut-être réfléchir à la possibilité d’une école juridique dans les sociétés européennes.

La grande mosquée de Lyon.

C’est ce que voulait faire le Conseil européen de la fatwa mais il lui a été reproché de n’avoir en son sein que des savants étrangers vivant dans les pays arabes et déconnectés des réalités européennes.

Exactement, mais à terme c’est ce dont nous avons besoin. Le bilan du Conseil européen de la fatwa est mince. Les sujets que nous avons abordés dans notre discussion n’ont jamais été traités. Même chose pour les conseils théologiques qui fleurissent ici et là : ils ne produisent aucune littérature. Il y a aussi un problème de compétence. Un des succès du Conseil européen de la fatwa était qu’il avait intégré des femmes au projet et également des spécialistes dans des domaines particuliers. Ce qui soulève la question de la place des non religieux dans ces conseils. Par exemple, sur la bioéthique, nous parlons de PMA, GPA, don d’organes. Sur quelle base un savant musulman peut répondre à ces questions ? Il ne le peut pas sans recours à des spécialistes.

Propos recueillis par la rédaction

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