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28/10/2021
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‘Achoura, les sunnites et l’héritage de Hussayn

Dernière partie de notre dossier exclusif consacré à ‘Achoura. Dans un article de fond publiée par la rédaction, Fouad Bahri analyse sur Mizane.info les causes du silence des institutions sunnites sur Karbala et propose quelques pistes de réforme pour un authentique rapprochement sunnites-chiites autour de l’institution des Ahl al Bayt.

La rédaction de Mizane.info a consacré cette année tout un dossier à la commémoration de ‘Achoura. Cette commémoration est, comme chacun sait, double dans le monde musulman et cette dualité s’est institutionnellement divisé en deux groupes : pour les sunnites, ‘Achoura célèbre le jeûne commémorant la sortie d’Égypte des Hébreux sous la houlette de Moussa (sur lui la paix) et pour les chiites, l’effroyable massacre qui a décimé la famille du Prophète (PBDSL) à Karbala.

Moïse, Hussayn et la théologie de la liberté

Nous avions précédemment proposé une lecture conjointe de ces deux événements de ‘Achoura dans un article soulignant l’identité de leur enseignement : la même, unique et éternelle lutte contre la tyrannie, l’idolâtrie, le despotisme (Pharaon/Yazid) et l’aspiration à la liberté suprême se trouvant dans l’accomplissement de la voie de Dieu. Dans des circonstances différentes, ces deux événements majeurs se rejoignent. La volonté de Pharaon d’ôter la vie à tous les nouveaux nés mâles afin de priver la terre de celui qui le destituerait de son pouvoir, selon la prophétie, tout comme celle d’Hérode dans le massacre des innocents marqua la fuite de Marie et Jésus en Égypte, anticipe la folie sanguinaire du gouverneur OubaïdAllah de tuer tous les enfants mâles de la descendance de Hussayn afin de tarir définitivement la source de vie capable de destituer l’imposture politique mu’awiyyenne et yazidienne. L’affrontement victorieux de Moïse (Moussa) face au tyrannique Pharaon et la sortie des fils d’Israël vers la terre promise précède l’affrontement de Hussayn et de ses proches contre l’usurpation du califat prophétique par Yazid, après celle de son père contre ‘Ali, et leur sortie définitive vers la terre promise de l’au-delà pour les martyrs et vers celle de l’Égypte pour Zaynab (sœur de Hussayn, fille d’Ali et Fatima) et les survivants de cette holocauste. ‘Achoura c’est aussi la mère des batailles, le combat du discernement entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, l’équivalent pour le califat prophétique de ce qu’a été Badr pour le destin de l’islam.

Nous n’avons pas changé d’avis et cette grille de lecture mériterait d’être approfondie par les savants, exégètes, théologiens, étudiants et intellectuels musulmans, dans la mesure où, primo, elle rend possible religieusement parlant une convergence doctrinale à l’occasion de ‘Achoura entre les deux courants antagonistes, et secundo où elle fonde, par-delà ces deux écoles, les ferments d’une théologie islamique de la liberté.

Les causes du silence sunnite sur Karbala

Ceci étant dit, il nous faut aller beaucoup plus loin. L’objet de notre présente contribution se situera ailleurs. Elle interrogera la constatation suivante : pourquoi les musulmans de tradition sunnite n’évoquent pas, dans bon nombre de pays et de mosquées, la tragédie de Karbala ? A chaque célébration de ‘Achoura, beaucoup de musulmans se posent cette question.

Plusieurs réponses peuvent expliquer ce silence. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la plupart des sunnites de base ne savent pas réellement ce qui s’est passé à Karbala ou en ont vaguement entendu parler, n’ayant aucunement conscience des enjeux. Ce qui n’est pas le cas des imams, des prédicateurs et de certains responsables de mosquées, qui connaissent ces événements. Pour ces derniers, la crainte d’être associé au chiisme explique sans aucun doute leur silence.

Les événements de Karbala ont constitué un vaste traumatisme de la conscience islamique dont on peine à mesurer l’ampleur. Il semble que les sunnites ont refoulé l’événement dans leur inconscient historique tandis que les chiites n’ont pas cessé de réactiver la mémoire de ce trauma, inaugurant un deuil qui ne s’est plus jamais terminé. Le slogan « chaque jour est ‘Achoura, chaque terre est Karbala » témoigne de cette réalité. Au fil du temps, la sanctuarisation et la ritualisation processionnelle de la ‘Achoura chiite a produit une forme d’OPA de Karbala par les chiites, ce qui a contribué a alimenté la distanciation entre les deux groupes. Les sunnites craignant de ré-ouvrir les abîmes du passé et se sentant peut-être incapable de faire face à une telle tragédie ont choisi de l’ignorer, de l’oublier, de l’occulter, accomplissant à leur manière leur propre occultation de l’imam. Les images de processions effrayantes de certains groupes chiites (condamnées par la plupart des chiites) se flagellant mutuellement et fanatiquement à coups de fouet cloutés ont certainement achevé de les convaincre qu’il valait décidément mieux se réfugier dans le mutisme. Aux confins des siècles, cette situation s’est invétérée, a pris racine et a donné les fruits amers que l’on connaît.

L’explication, aussi valable soit-elle, reste insuffisante. Certains groupes sunnites ont été plus loin et, partageant les risques de réouverture d’un passé plus que douloureux de leurs coreligionnaires, l’ont accompagné en outre de considérations canoniques malheureuses sur le prétendu statut de compagnon de Mu’awwiyah et l’immunité quasi diplomatique que ce statut lui conférerait, car il faut bien le dire, derrière la responsabilité de Yazid dans l’un plus grands massacres religieux de l’Histoire se trouve inévitablement associée celle de son père qui l’a porté au pouvoir par la force que seul le glaive et l’argent confèrent à ceux qui sont privés de la légitimité et du droit. Nous y reviendrons plus loin.

Karbala, un cataclysme

Les événements de Karbala dépassent l’entendement à tout point de vue. Il s’agit d’un cataclysme dont la communauté islamique ne s’est jamais remise. Le récit de la tragédie de Hussayn et de sa famille, depuis l’alliance fallacieuse des partisans de Hussayn à Koufa, en passant par leur défection au moment ultime du combat, la soif brûlante qui a précédé le martyr successif des fils et des frères de Hussayn, les cris et les lamentations des femmes s’élevant jusqu’aux cieux, les larmes de Hussayn suivies de sa détermination et de sa vaillance au combat jusqu’au moment fatidique où il rendit son dernier souffle, transpercé par la lance de l’oppression, les répliques cinglantes et bouleversantes de Zaynab, son courage et sa lucidité face aux meurtriers de la famille du Prophète (PBDSL), tous ces événements provoquent chez ceux qui en prennent connaissance un frisson certain. Personne ne ressort indemne de la lecture de cet événement dramatique sans égal dans l’histoire de l’islam, et sans doute dans l’histoire tout court. A ses côtés, les drames les plus sombres de Shakespeare sont relégués au rang de comédie burlesque.

Karbala est un volcan intarissable et les voies que sa coulée de feu a tracé ne cesse plus de brûler la conscience islamique. Ceci explique pourquoi Karbala est devenu le cœur du chiisme et a simultanément scellé l’amnésie du sunnisme, la douleur des chiites s’alimentant de l’ignorance ou du silence des sunnites. ‘Achoura cristallise ce clivage.

Notre souci n’est pas d’incriminer dans ce texte qui que ce soit, ou d’inaugurer un quelconque tribunal destiné à établir la responsabilité et à prononcer la culpabilité de ses auteurs. Pour toute conscience croyante, le jugement n’appartient qu’à Dieu et le jugement de Dieu est suffisant. Il s’agit plutôt de comprendre la nature de ce phénomène et de dresser un diagnostic avant de proposer quelques solutions.

Les Ahl al Bayt et l’essence du sunnisme

Nous avons exposé les raisons du silence sunnite relatif à l’autre ‘Achoura (Karbala) : l’ignorance ; la peur et l’incapacité de gérer la violence inouïe de cette mémoire ; la crainte d’être associé au chiisme. Ces raisons sont-elles acceptables ? Elles ne le sont franchement pas et il est important de le souligner ici, elles ne le sont pas du point de vue sunnite lui-même. Expliquons-nous. L’essence du sunnisme peut-être selon nous défini ainsi : l’attachement indéfectible à l’unité de la oumma islamique autour de ses dogmes et de ses pratiques, dogmes et pratiques fondés sur le Coran et la sunna (tradition du Prophète définie comme l’ensemble de ses propos, de ses actes et de ses consentements), cette dernière occupant une place essentielle, et pour finir l’attachement aux Compagnons du Prophète, qui ont transmis la sunna et l’ont institutionnalisé à des degrés divers, en particulier dans les tout premiers temps du califat prophétique.

Or, il se trouve que l’attachement aux gens de la demeure prophétique (Ahl al Bayt) est une tradition prophétique éminente appuyée par le verset coranique (33/33) qui mentionne, et par cette mention, attribue aux gens de la demeure prophétique un statut particulier. « Acquittez-vous de la prière; faites l’aumône; obéissez à Dieu et à Son Prophète ! Ô vous, les Gens de la Maison! Dieu veut seulement éloigner de vous la souillure et vous purifier totalement ».

Dans le détail, sunnites et chiites divergent sur la liste précise des membres composant la demeure prophétique, les chiites restreignant cette liste, outre le Prophète, à ‘Ali, Fatima, al Hassan, Al Hussayn et leur descendance. Les sunnites y ajoutent les épouses du Prophète qui ont, en outre, le statut de mères des croyants, le début du verset les citant explicitement.

Dans la tradition prophétique des recueils sunnites, les mérites des Ahl al Bayt, notamment ‘Ali et ses fils, sont nombreux.

« Tu (Ali) es pour moi ce que Aaron était pour Moïse » (Bukhari), « Je vous laisse les Deux Poids (al-Thaqalayn) : le Livre d’Allah, et ma Famille, les Gens de ma Maison (Ahl ul Bayt). Celui Qui est Doux [Allah] m’a informé qu’ils ne se sépareront pas jusqu’à ce qu’ils reviennent vers moi près du Bassin [le Jour du Jugement]. Regardez donc bien comment vous les traiterez après moi » (Ahmad). Les traditions mentionnant l’amour du Prophète pour sa fille et ses deux petits-fils, maîtres des jeunes du Paradis selon une tradition connue, sont nombreuses. Aimer le prophète c’est aimer Dieu et aimer les Ahl al Bayt c’est aimer le Prophète. Ajoutons que ce lien est si important qu’il est mentionné dans la formule du tashahhud qui conclue la dernière unité de prière.

Cet amour des Ahl al Bayt n’est pas exclusif aux musulmans chiites. Dans la tradition sunnite ésotérique (soufisme), il est très présent. Il l’est dans les sources mais aussi dans les rites confrériques, la plupart des tourouq remontant au Prophète via ‘Ali. Les pays où le soufisme populaire a été une composante importante de la culture musulmane expriment dans leurs chansons, leurs récits, leur conscience, cet amour à des degrés divers.

Restaurer l’institution baytique

Cet attachement aux enseignements et à la pratique des Ahl al Bayt n’a pas néanmoins été institutionnalisé en pratique comme il le fut dans la tradition chiite, ce qui explique l’absence de son ancrage dans les prêches du vendredi, dans les mosquées françaises par exemple. Le cas de ‘Achoura est emblématique de cette lacune qui vire au négationnisme lorsqu’on entend parler des multiples événements qui se sont produits ce jour-là (le jour où le repentir d’Adam fut accepté, où Noé et son équipage furent sauvés, où Moïse libéra les Hébreux), sans aucune mention de Karbala !!!

Cette occultation consciente de la tragédie de Karbala le jour de ‘Achoura est indigne et inacceptable car elle se rend complice des actions qui furent entreprises dans le passé pour détruire physiquement et spirituellement l’existence et la mémoire de l’institution consacrée des Ahl al Bayt.

L’islam comporte plusieurs institutions, complémentaires les unes des autres. Les Ahl al Bayt en sont une, tout comme l’institution de la sohba (compagnonnage) en est une autre ou celle plus tardive de la futuwwah (chevalerie). Cette institution baytique est demeurée, chez les sunnites, en puissance mais non traduite en acte (sauf dans le soufisme).

La réforme que les musulmans sunnites doivent donc entreprendre, et nous arrivons au moment des propositions, est de réactualiser cette institution des Ahl al Bayt en allant plus loin que les invocations traditionnelles qui leur sont faites. Il s’agit de restituer toute leur place et leur importance aux gens de la demeure prophétique dans l’enseignement populaire, public et institutionnel de l’islam.

L’ignorance et la peur ne sont pas des arguments. Pas plus que la crainte d’être associé au chiisme, notamment à certains textes ou avis irrecevables, marginaux ou pas, sur les grands compagnons ou sur ‘Aïcha. A titre analogique (et non comparatif), autant renoncer à parler de ‘Issa (Jésus) ou de Maryam (La Vierge Marie) au prétexte que les chrétiens considéraient le premier comme le fils de Dieu et la seconde comme la mère de Dieu, expressions tout à fait sacrilège pour les musulmans, à ceci près que les chiites sont eux-mêmes musulmans.

Toutes ces raisons ne sont en aucune manière des arguments recevables. Les musulmans de tradition sunnite doivent renouer avec leurs fondements et les Ahl al Bayt en font incontestablement partie. Et donc ‘Achoura.

Le cas Mu’awiyyah

Karbala doit être enseigné et transmise aux musulmans car ce qui s’y est déroulé les concernent au premier plan. Ces faits tragiques et bouleversants doivent susciter une réflexion profonde et offrir un exemple concret de la notion de sacrifice et de lutte héroïque. A mi-chemin entre le Golgotha des chrétiens et les Thermopyles des Grecs, Karbala est la parfaite synthèse vivante et réalisée de la résistance à l’oppression et à l’imposture des tyrans. Les chiites ont porté historiquement la transmission de cette mémoire douloureuse, ce qui doit être mis à leur crédit. Les sunnites doivent à présent tracer leur propre voie vers Karbala et c’est en renouant avec la sunna prophétique relative aux gens de la demeure prophétique qu’ils y parviendront.

Sur ce chemin, ils butteront infailliblement sur le cas Mou’awiyyah. Le fils d’Abou Soufiane, grand ennemi du Prophète avant sa conversion tardive à la Mecque, a fait l’objet de plusieurs avis dans la littérature sunnite allant des plus complaisants aux plus critiques.

Ceci nous amène à l’institution sohbatique (l’institution des Compagnons) dont les termes doivent être revus selon le Coran. Tout comme les Ahl al Bayt, dont la dénomination et le statut général est évoqué dans le Coran, les Compagnons du Prophète sont eux-aussi mentionnés sous les deux termes précis de Mouhajjiroun mecquois (exilés) et Ansar médinois (auxiliaires). Le terme de sahaba n’est pas mentionné mais il synthétise en réalité ces deux catégories. Rappelons l’éloge que Dieu fait des Mouhajiroun et des Ansars en leur attribuant son agrément et en qualifiant les premiers de véridiques !

« Les tout-premiers [croyants] parmi les Emigrés (Mouhajjiroun) et les Auxiliaires (Ansars) et ceux qui les ont suivis dans un beau comportement, Allah les agrée, et ils L’agréent. Il a préparé pour eux des Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, et ils y demeureront éternellement. Voilà l’énorme succès ! » (Coran, 9/100).

« [Il appartient aussi (référence au butin de guerre, ndlr)] aux émigrés (mouhadjiroun) qui ont été expulsés de leurs demeures et de leurs biens, tandis qu’ils recherchaient une grâce et un agrément d’Allah, et qu’ils portaient secours à (la cause d’) Allah et à Son Messager. Ceux-là sont les véridiques. (Coran, 59/8). »

Une réforme de l’institution sohbatique doit permettre de se recentrer sur ceux qui ont réellement accompagné, soutenu et défendu le Prophète et le Message de l’islam, les convertis bon gré de la première heure et non ceux, malgré, de la dernière heure ! Une telle réforme purifiera moralement le patrimoine sunnite des éléments exogènes qui n’y ont pas leur place.

La double réforme sunnite/chiite

La sunna ne fait pas référence, comme certains le pensent parfois, à l’expression ahl al sunna wal jama’a (gens de la tradition et du consensus) née historiquement durant la période omeyyade. Le terme de sunna est linguistiquement et religieusement rattachée à la vie et aux enseignements même du Prophète. Il est employé par les savants chiites également. Dans le chiisme, l’accès à la sunna prophétique passe exclusivement par les Ahl al Bayt, qui sont perçus comme une sorte d’extension vivante du Prophète. L’essence du chiisme peut être défini en ce sens comme l’amour et la fidélité exclusive à la vie et aux enseignements des Ahl al Bayt. Pour les sunnites, toutes les portes qui conduisent au Prophète, toutes les voies qui transmettent ses paroles et ses actes relèvent de la sunna (au filtre des sciences du hadith).

Cette réforme est attendue, elle est nécessaire bien que non suffisante. Pour avoir une portée réelle, cette réforme doit s’inscrire, nous le pensons, dans une réforme globale des écoles sunnites et chiites, de certaines de leurs positions 1 à tout le moins car les croyances et positions doctrinales sont reliées entre elles et forment des dispositifs globaux. En impactant, l’une on impacte nécessairement les autres.

Les musulmans chiites doivent revoir leurs positions et évoluer sur leur rapport aux premiers califes, compagnons et parâtres du Prophète. L’accusation d’usurpation du pouvoir qui leur est attribuée est grave et elle ne permet pas sur cette base l’ouverture sérieuse d’un dialogue intracommunautaire. Rappelons la définition du verbe usurper : « S’approprier par ruse, fraude ou violence une chose à laquelle on n’a pas droit. » Cette accusation, outre qu’elle implique un complot et une malveillance caractérisée fondés sur aucun élément probant, contredit d’autres données fondamentales telles que l’agrément et l’attribution divine du qualificatif de véridique aux exilés (mouhajirouns), précédemment cités, dont participent les premiers califes. Elle rejaillit en outre sur le Prophète lui-même qui a fait l’éloge dans de nombreuses traditions authentiques de ces compagnons, les a associés à sa mission, leur a confié des responsabilités. Elle remet ipso facto en cause le statut d’infaillibilité qui est attribué au Prophète, alors même que des traditions montrent qu’il n’ignorait pas la grande discorde qui surviendrait après sa mort. Une source chiite, assez peu connue, indique a fortiori que telle ne semblait pas être l’opinion tardive de l’imam ‘Ali, premier des imams chiites, selon les termes de la première lettre à Mou’awiyya qui lui est attribuée, et qui figure dans le recueil célèbre Nahj al Balagha (voir illustrations en note 2 de bas de page). Cette lettre ouvre un espoir de réconciliation entre chiites et sunnites et devrait permettre la redéfinition de cette position qui puisse a minima la ranger dans les termes d’une divergence acceptable entre écoles. Des clercs chiites et sunnites se sont déjà engagés dans cette voie du dialogue et de la nécessaire réconciliation, voie restée inachevée et dont les avancées sont inconnues des masses sunnites et chiites.

Les sunnites, pour leur part, doivent sérieusement reconsidérer leur rapport à Mou’awiyyah et faire un travail de relecture critique de ces avis complaisants l’élevant au rang de sahabi ! Il est vrai que la plupart des savants sunnites considère que les 4 premiers califes sont rachidoun (bien-guidés), ce qui induit que les autres (Mou’awwiya, Yazid) sont égarés ! Mais ce n’est pas suffisant. Les fautes et les crimes imputés aux fondateurs de la dynastie omeyyade doivent être publiquement évoqués dans les mosquées, et parmi eux, le plus grand des crimes : la destruction physique de la famille prophétique à Karbala le jour de ‘Achoura. Le terme malheureux de calife qui leur est attribué contribue en outre à nourrir l’amalgame de cette corruption morale entre eux et leurs illustres prédécesseurs.

Vers une convergence bayto-sohbatique

La sohba est une institution du compagnonnage prophétique qui doit être abordée dans sa globalité et dans les faits et gestes illustres de l’élite des compagnons. Elle porte une mémoire, un esprit et une pratique qui a sa coloration et son identité particulière et qui ne doivent pas être confondus avec cette autre illustre institution que sont les Ahl al Bayt, forme d’aristocratie nobiliaire de l’esprit qui n’a pas son pareil. Chez les musulmans sunnites, la première a souvent éclipsé la seconde, ‘Ali étant lui-même désigné comme un compagnon, ce qui témoigne de la confusion de ces deux institutions.

Une réforme ambitieuse et sérieuse permettrait de colmater la brèche de la succession du Prophète (PBDSL) en demeurant fidèle à l’essence des deux courants que nous avons définie car aucune réforme ne peut aboutir si elle n’est pas en phase avec l’esprit de ceux qui l’entreprennent. Elle créera dans un second temps les conditions d’une communion religieuse sur les événements qui ont marqué ce que l’Histoire a appelé Al fitna al kubra, la Grande discorde, de l’assassinat de Othman à la chute du califat prophétique à Karbala le jour de ‘Achoura.

Il est grand temps de mettre un terme à cette mise en opposition radicale 3 faite entre les membres honorables de ces deux institutions coraniques et prophétiques. L’éloge et le mérite des uns ne doivent jamais être perçus comme étant faits au détriment des autres. L’enthousiasme et le charisme inspirés par tous ces pionniers de l’islam ne doivent pas non plus virer à l’idéalisme, pécher par manque de réalisme ou conduire vers une forme déguisée d’idolâtrie. L’essence du religieux est de relier les Hommes vers Dieu et seulement Dieu. Celle de l’entreprise satanique est de les diviser entre eux.

Dieu fasse que nous soyons définitivement parmi les premiers.

Fouad Bahri

Notes :

1-Les points de divergence entre sunnites et chiites sont nombreux et déborde le cadre de cet article déjà long sur ‘Achoura. Nous nous sommes concentrés sur les deux points les plus saillants de cette divergence qui, une fois résolus, faciliteront celle des autres. La volonté sunnite de ne pas être associé au chiisme mentionnée dans notre analyse sur Karbala faisant, entre autre, référence à la position chiite sur Abou Bakr et Omar, cette dernière question est nécessairement convoquée dans la discussion.

2-

3-D’autres narratifs montrant la communion symboliquement forte de ces deux piliers que sont l’institution baytique et sohbatique sont possibles et peuvent être développés. La sortie symbolique de Hamza et Omar, deux piliers de l’islam mecquois, a symbolisé la force des premiers fidèles proclamant publiquement l’attestation de l’unicité divine (La ilaha ilallah) et allant prier ensemble en défiant les hommes de Quraysh. A l’autre extrémité du spectre, le refus commun des fils de Omar (Abdallah ibn Omar), Zubayr (Abdallah ibn Zubayr), Al ‘Abbas (Abdallah ibn ‘Abbas) et ‘Ali (Hussayn) d’accorder leur allégeance à Yazid témoigne des liens profonds qui les unissaient et de la solidarité commune à la cause divine qui les liaient. Autre lien en miroir à mentionner entre les deux institutions : aux 14 infaillibles de la tradition chiite duodécimaine (Le Prophète, Fatima, Ali, Hassan, Hussayn, Ali ibn Hussayn, Muhammad al Baqir, Djafar Sadiq, Moussa ibn Djafar, Ali ibn Moussa, Muhammad ibn ‘Ali, Ali ibn Muhammad, Hassan ibn Ali, Muhammad ibn Al Hassan) font écho analogiquement les 14 véridiques de Badr, en référence aux quatorze compagnons (6 Mecquois et 8 Médinois) tombés en martyr pour la cause de Dieu à la bataille de Badr où le sort historique de l’islam s’est joué. Citons-les également : Umayr bin Abi Waqqas, Safwan bin Wahb, Zish Shamalain ibn ‘Abdi ‘Amr, Mihja’ bin Salih, Aaqil bin al-Bukayr, Oubayda ben al-Harith, Sa’d bin Khaythama, Mubashshir bin ‘Abdi’l Mundhir, Haritha bin Suraqa, Rafi’ bin al-Mu’alla, Umayr bin al-Humam, Yazid bin al-Harith, Mu’awwidh bin al-Harith, Awf bin al-Harith. Citons enfin les deux traditions prophétiques convergentes entre ces deux institutions : celle précédemment citée sur al-Thaqalayn, les deux poids que sont le Coran et les Gens de la demeure prophétique et celle du sermon de l’adieu à ‘Arafat où le Prophète annonce laisser le Coran et sa sunna, recommandant aux membres présents de la transmettre aux absents. La proximité est frappante.