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Un calendrier musulman universel ne peut pas être fondé sur la vision 2/4

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Seconde partie de l’article de l’imam Ahmadou Makhtar Kanté sur le calendrier musulman universel. L’écrivain sénégalais expose les raisons qui rendent impossible le recours à l’observation visuelle dans la détermination des dates de début et de fin de mois lunaire qui ont une importance de premier plan pour les fêtes et événements religieux.  

Limites théoriques et pratiques de l’observation visuelle du croissant de Lune

L’observation visuelle est le moyen ou le mode de détermination des mois lunaires utilisé par les musulmans depuis les premières générations. Selon la plus part des oulémas anciens comme contemporains, cette pratique découle de l’application de hadiths authentiques cités dans la partie 1 de cette contribution dont celui-ci : « Jeûnez si vous le voyez et cessez de jeûner si vous le voyez. Si les nuages vous gênent, estimez-le à trente (30) jours ».

Sur cette base et par extrapolation, la pratique traditionnelle consiste à scruter le ciel le 29e jour du mois en cours, au soir. Si le nouveau croissant est aperçu à l’œil nu, le mois compte alors 29 jours, sinon notamment en raison de ciel nuageux, il est estimé à 30 jours. Déjà, une difficulté pratique relative à l’observation visuelle peut survenir. En effet, s’il y a eu erreur dans le comptage du premier jour du mois en cours (donc la fin du mois précédent), celle-ci se répercute sur la suite[1]. Cette pratique fondée sur le hadith susmentionné est l’objet de consensus « ijma »[2] selon les défenseurs du recours exclusif à l’observation visuelle pour la détermination des mois « musulmans ».

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L’imam Ahmadou Makhtar Kanté.

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Toutefois, ce consensus a fait l’objet de remise en cause par des oulémas respectés pour leur connaissance du hadith et du Fiqh comme al Ghimari, le Qadi Ahmad Ibn Muhammad chakir, le Cheikh Moutapha Zahra, Youssouf al Qaradawi, Le Cheikh Tantawi, et Faysal al mawlawi. Les principaux arguments de ces oulémas sont les suivants :

1) Depuis les premières générations de musulmans, la possibilité du recours au calcul astronomique a été envisagée[3];

2) L’observation visuelle est un des moyens[4] ou mode de détermination des mois « musulmans », et son utilisation au temps du prophète (saws) n’en fait ni le seul ni le définitif dans ce domaine

3) La détermination des débuts et fins des mois « musulmans » basée sur le cycle lunaire est l’objectif, pas l’observation visuelle en tant que telle, et à cette fin, tout moyen approprié pour y arriver est acceptable du point de vue de la Charia[5] ;

4) L’observation visuelle n’est pas toujours possible, ni fiable et n’a pas empêché les divergences entre pays et au sein des pays ;

5) Entre plusieurs moyens légaux du point de vue de la Charia, il faut recourir au plus fiable.

Des savants musulmans critique les limites de l’observation

Déjà, au XVIe siècle, de grands jurisconsultes comme Subki et Ramli plaident pour la prise en compte du calcul astronomique et pour le respect des fondements astronomiques du mois lunaire. Le premier adresse une correspondance aux gouvernants pour leur recommander de ne pas valider un témoignage visuel qui contredit des données astronomiques fiables et le second rejette toute distinction entre « mois lunaire de la Charia » et « mois lunaire des astronomes »[6]

L’observation visuelle se heurte aussi au problème des saisons et des parties du monde où l’alternance du jour et de la nuit ainsi que sa durée sont très différentes des autres pays. C’est ainsi que plus on s’approche du cercle polaire, plus la distinction entre le jour et la nuit s’estompe certaines périodes de l’année, ce qui fait que l’observation visuelle devient impossible

D’autres problèmes viennent s’ajouter aux susmentionnés relativement à la fiabilité de l’observation visuelle. C’est ainsi que Karim Meziane et Nidhal Guessoum ont mené des études sur une série de dates officielles du culte musulman en Algérie et ont trouvé nombre d’incohérences avec les données astronomiques[7]. Des résultats similaires ont été trouvés dans le cas de l’Arabie Saoudite.[8] Dans la même veine, il est arrivé que les dates officielles du culte ou de fêtes musulmanes s’étalent sur 3 voire 4 jours grégoriens.[9]

Aussi l’utilisation de deux calendriers, un pour la vie civile et administrative comme en Arabie Saoudite basé sur les données astronomiques et un autre pour les mois du culte musulmans notamment le Ramadan et le pèlerinage déterminés exclusivement par l’observation visuelle[10] ne manque pas de poser problème de temps à autre. Toujours dans la problématique des limites pratiques de l’observation visuelle, il importe de noter qu’on se retrouve avec des pays qui observent sur leur territoire national alors que cet espace ne correspond pas toujours à une zone géographique de première visibilité du croissant de Lune[11]. Cela pose problème au plan astronomique mais aussi du point de vue du Fiqh si l’on considère que l’expression prophétique « Jeunez si vous le voyez…» vaut pour tous les musulmans partout sur terre.[12]

Le calcul est utilisé pour les heures de prières

Un autre problème est lié au statut des témoins visuels. Même si les jurisconsultes ne sont pas tous d’accord sur qui est témoin juste et combien ils doivent être, dès que des musulmans adultes respectés ou des pays musulmans annoncent officiellement que le nouveau croissant de Lune a été vu, il devient difficile d’aller à contre-courant sur la base des données astronomiques[13]. L’observation visuelle se heurte aussi au problème des saisons et des parties du monde où l’alternance du jour et de la nuit ainsi que sa durée sont très différentes des autres pays. C’est ainsi que plus on s’approche du cercle polaire, plus la distinction entre le jour et la nuit s’estompe certaines périodes de l’année, ce qui fait que l’observation visuelle devient impossible. On verra que l’un des avantages justement du calcul astronomique, c’est de pouvoir donner à l’avance les débuts et fins de chaque mois « musulman » dans le monde entier. C’est ce qui se fait pour les temps légaux de prières.

Ahmadou Makhtar Kanté

Première partie

 Notes

[1] C’est ainsi qu’il arrive que le nouveau croissant de Lune soit visible au soir du 28e jour du mois en cours et que l’on se rende compte d’une erreur sur le mois précédent.

[2] Ce terme est utilisé par les jurisconsultes musulmans (fuqahas) pour désigner un accord de toutes parties prenantes sur la compréhension d’un sujet ou d’une règle de Charia, qu’il s’agisse des compagnons du prophète (saws) ou des oulémas d’une époque donnée.

[3] Des oulémas des premières générations comme Mutarrif ibn chikhîr (Tâbi ‘iy, – qui a rencontré un compagnon du prophète (saws), m.87H, qutayba (m.267H), ibn surayj (m.306H), ont compris ladite expression comme une autorisation du calcul astronomique au sens de la détermination du mois musulman à travers le suivi des phases de la Lune. Quant au comptage à 30 jours le mois « faqdurû lahû thalâthîn» (estimez-le à 30) en cours, ce serait un procédé optionnel pour les musulmans incompétents en matière de calcul astronomique.

[4] « Wasîla » est le terme utilisé par les jurisconsultes. Ils sont classés en trois types : l’obligatoire ; l’interdit et l’autorisé. Dans un article sur ce sujet, voir son site « maison-islam. » Anas Ahmed Lala explique que les oulémas ont considéré qu’il y a consensus sur ceci que l’observation visuelle est le seul moyen « al-wassîlat ul-mu’ayyana » prévu par la Charia pour déterminer les mois du culte musulman, cela aboutit à l’exclusion du calcul astronomique. D’ailleurs cet auteur cite la position tranchée d’Ibn Taymiya à ce sujet. Voir ce lien « https://www.maison-islam.com/articles/?p=710 »

[5] Pour ces oulémas, on est bien dans le registre de la Charia qui traite des moyens contrairement à d’autres qui considèrent que l’observation visuelle est un culte en soi. Pourtant l’adoption des heures de prières perpétuelles rejoint le point de vue des oulémas qui pensent qu’on est dans le registre des moyens, alors que les opposants au calcul astronomique n’y voient pas d’inconvénients !

[6] Voir mon ouvrage « Astronomie et Charia », 2016, Dakar

[7] Article publié la première fois dans le Magazine « La Recherche » et republié par le site « lescahiersdelislam.com », voir le lien « https://www.lescahiersdelislam.fr/La-visibilite-du-croissant-lunaire-et-le-Ramadan_a362.html »

[8] Voir articles de Khalid CHRAIBI sur le site « Oumma.com »

[9] La variabilité du jour musulman selon les saisons, la constance du jour grégorien (de minuit à minuit) et le décalage horaire peuvent expliquer des dates différentes sur disons 2 jours grégoriens mais sur 3 ou 4 !

[10] A noter aussi le problème de l’utilisation des instruments optiques permis dans certains pays et pas dans d’autres…

[11] A ce sujet, nous aimons dire que les pays ont la souveraineté sur leur territoire mais pas sur le cycle de la Lune.

[12] Les fuqahas (jurisconsultes) disent : ce genre d’expression est à prendre pour le général (bi ‘umûmil lafz) donc concerne tous les musulmans. C’est cela qui explique que les trois écoles hanafites, malikites et hanbalites sont d’accord pour dire que la première visibilité du croissant de Lune vaut pour les musulmans du monde entier. Seule l’école chafiite considère qu’il faut s’en tenir à la visibilité selon le même levant (ikhtilaful matâli ‘/wahdatul matâli ‘). Le problème est que cette même école peine à donner des critères géographiques pertinents pour savoir quels pays partagent le même levant. Autre difficulté en rapport avec l’application du principe « même levant » c’est que la première visibilité se produit de telle sorte que la zone du monde et donc les pays qui s’y trouvent n’est pas toujours la même. Mais l’astronomie moderne confirme bien que ce ne sont pas tous les pays du monde qui sont concernés en même temps par la première visibilité du croissant de Lune.

[13] La plus part des gouvernants et oulémas des pays musulmans continuent à considérer qu’il y a un consensus sur ceci que l’observation visuelle est le seul et définitif moyen de détermination des mois « musulmans ».