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16/11/2019
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Extrême-droite dans la police et l’armée : « Il y a une montée en puissance » 

Forces armées françaises au cours de l’opération Serval.

Sociologue, maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers, Elyamine Settoul a travaillé sur les soldats de confession musulmane et l’aumônerie militaire en France. Face aux projets déjoués d’attentats visant des musulmans, Elyamine Settoul a répondu aux questions de Mizane.info sur les rapports entre l’extrême droite et l’armée française.  

Extrême-droite

Elyamine Settoul.

Mizane Info : L’implication d’un gendarme volontaire dans le dernier coup de filet antiterroriste d’extrême droite à Grenoble et celle d’un ancien gendarme dans l’affaire de l’Action des forces opérationnelles en juin 2018, un groupuscule qui prévoyait des attentats de masse contre la population musulmane, soulève la question idéologique de l’extrémisme dans l’armée. Que pouvez-vous nous dire sur la présence de cette idéologie d’extrême droite dans les corps de l’armée française ?  

Elyamine Settoul : C’est une question qui monte en puissance dans les services de renseignements qui se sont rendus compte que de plus en plus de personnes dans la police, la gendarmerie ou l’armée pouvaient être attirées par les idées d’extrême droite.

L’étude de Luc Rouban aux élections régionales de 2015 avait déjà montré que 52 % des militaires avait voté Front National. Un pourcentage qui est monté à 63 % pour les policiers, soit 30 % de plus qu’en 2012. Le phénomène qui touchait les basses catégories sociales (C) tend à s’élever à présent aux catégories intermédiaires, voire même aux officiers.

Il faut inscrire cette évolution sur le temps long et en réaction à des éléments différents : les polémiques sur le voile, les effets de la présidence Sarkozy, la radicalisation, les migrants syriens. Ces phénomènes ont déterminé une forme de sanctuarisation de l’Etat-Nation.

Face à cela, le Rassemblement national se pose en défenseur de la Nation. Les métiers de la police et de la gendarmerie ont ceci de particulier qu’ils s’appuient sur un éthos, c’est à dire un système de valeurs, valorisant la cohésion, la solidarité, l’idée de défense des Français, de la Nation, que ce soit à l’armée ou dans la police.

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Ce discours et ces valeurs font écho au discours du Rassemblement national. Quand Marine Le Pen va parler des prières de rue, elle utilisera les termes d’invasion des rues par les musulmans. Ce type de discours politique lié à la défense de la Nation peut faire écho à celui des institutions nationales.

Ce discours de la cohésion nationale n’est-il pas précisément censé intégrer les soldats français dans leur diversité religieuse au service de la France ?

Le discours officiel de l’armée est la cohésion, quelle que soit l’orientation religieuse ou sexuelle des engagés. Mais en interne, certains interprètent cette cohésion avec l’idée d’une pureté, au sens où le vrai militaire français est blanc, catholique et hétérosexuel.

Certaines minorités (musulmans, homosexuels) peuvent en souffrir, y compris des femmes. Il y a plusieurs dossiers là-dessus.

Le vote Rassemblement national devient dans cette perspective un vote viril de jeunes qui aiment la France mais sont souvent assez peu qualifiés ou peu formés intellectuellement, y compris dans la police.

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Marine Le Pen (Rassemblement national) au Parlement européen.

Un militaire de base peut entrer dans l’armée sans pratiquement avoir fait d’étude.

Comment jugez-vous l’évolution de la situation des soldats de confession musulmane au sein de l’armée française ?

Depuis dix ou quinze ans, l’amélioration de la situation des engagés français de confession musulmane est assez évidente. Une aumônerie a été mise en place en 2006 qui prend en considération toutes les demandes des soldats musulmans. Il n’est plus possible qu’un soldat se rende sur un théâtre d’opération et ne puisse pas avoir de rations alimentaires sans porc.

Des aménagements ou des facilitations sont prévus pour le Ramadan. Grosso modo, en fonction du corps d’armée, ils peuvent également aménager des temps pour la prière. Comme il s’agit d’un corps où il est demandé de consacrer sa vie à la Nation, il n’est pas possible de demander à un soldat de ne pas croire en Dieu.

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Il y a un rapport à la croyance, dans l’armée, qui est différent du reste de la société. La laïcité ne finance pas les cultes sauf dans les espaces fermés comme les bases militaires, les hôpitaux, etc.

Les aumôniers religieux sont des fonctionnaires de l’Etat payés en tant que tels. La loi de 1905 est avant tout une loi de liberté religieuse.

Peut-on parler d’infiltration de l’idéologie d’extrême droite dans l’armée française ?

Infiltration je ne sais pas, mais ce qui est sûr c’est qu’en interne, ceux qui portent cette idéologie sont bien présents et tentent d’imposer leur vision.

Ils sont surtout présents au niveau inférieur et intermédiaire de l’armée. Au plus haut niveau, c’est une autre problématique car il s’agit plutôt de catholiques traditionalistes.

Chez les catholiques traditionalistes, le rejet ou la méfiance ne concernent pas seulement les musulmans mais aussi les femmes, les homosexuels, etc. Au niveau inférieur, le discours correspond davantage à l’extrême droite classique.

Des soldats ont-ils déjà été écartés ou sanctionnés par l’armée pour extrémisme ?

C’est déjà arrivé. Souvenons-nous de l’affaire des néonazis de Montauban. Il s’agissait de jeunes qui s’étaient pris en photo en uniforme nazis. L’affaire était sortie dans le Canard enchaîné.

Un certain nombre de plaintes de soldats de confession musulmane avaient été déposées mais l’institution n’avait pas bougé, jusqu’à ce que l’affaire vise également le Conseil français des institutions juives de France.

Même si ce type de phénomène extrémiste demeure marginal, il y a néanmoins une montée en puissance. La radicalisation islamiste a renforcé l’idée de l’ennemi intérieur sur le mode « on ne peut pas faire confiance aux soldats issus de l’immigration musulmane », « on ne sait pas s’ils sont loyaux », etc.

Il y a donc un double phénomène de violence idéologique qui nourrit les extrêmes…  

Tout à fait. C’est ce qui est arrivé aux Etats-Unis où deux soldats de confession musulmane, en proie à des troubles mentaux et qui avaient été victimes de discriminations, s’étaient « radicalisés ».

La solution de l’armée française passe par l’inclusion et la nécessité de lutter contre les discriminations en interne car elles peuvent rejaillir dans la société sous des formes violentes car tous ces phénomènes sont connectés.

Pour le moment, la priorité de l’armée française et de l’Etat reste le djihadisme qui a déjà posé des problèmes de sécurité et qui a causé des morts sur le territoire national.

Le profil des extrémistes de type néonazi issus de l’armée est plus difficile à cerner car d’une certaine manière ils peuvent se dissimuler derrière le discours et les valeurs de la France et de l’armée française.

La convergence des valeurs les rend invisibles.

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