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Asma Lamrabet : «Le voile soulève en France une hystérie politique difficilement compréhensible»

Exclusif. Asma Lamrabet est une chercheuse engagée pour une relecture égalitaire des Textes de l’islam, une réforme de leur interprétation. Démissionnaire il y a peu du Centre d’Etudes Féminines en Islam au sein de la Rabita al Mohamadya des Oulémas du Maroc, Asma Lamrabet nous accordé un entretien dans lequel elle précise sa position sur les raisons de sa démission forcée. L’auteure de «Le Coran et les femmes : une lecture de libération», a également réagi aux déclarations du président la République Emmanuel Macron sur le voile. Focus.

Egérie du féminisme islamique, tête de proue du réformisme islamique sur la question paritaire, Asma Lamrabet avait annoncé en mars sa démission forcée du Centre d’Etudes Féminines en Islam au sein de la Rabita alMohamadya des Oulémas du Maroc qu’elle dirigeait. En cause : ses déclarations critiques sur l’égalité hommes-femmes, et selon plusieurs médias marocains et l’Agence France Presse, ses critiques sur l’héritage. « A l’occasion d’une conférence universitaire de présentation de l’ouvrage collectif sur l’héritage, mes propos, exprimés à titre strictement personnel et rapportés par un organe de presse ont suscité un tollé et une grande polémique lors de la 20ème session du Conseil académique de la Rabita. Devant une telle pression, j’ai été contrainte à présenter ma démission en raison des divergences portant sur l’approche de l’égalité femmes hommes au sein du référentiel religieux », a-t-elle expliqué dans un communiqué publié sur son site internet. « J’ai toujours prôné une lecture progressiste, réformiste et dépolitisée pour opérer une nouvelle approche de la question des femmes dans l’Islam. C’est l’action que j’ai toujours mené à travers la déconstruction des lectures rigoristes et patriarcales, notamment à travers mes différents ouvrages », a-t-elle ajouté.

J’ai toujours plaidé pour une approche paisible, inclusive, de l’intérieure de l’islam, pour une réforme non pas de l’islam mais de l’interprétation de l’islam

« J’ai été le bouc-émissaire d’un règlement de compte institutionnel »

Trois semaines après cette annonce, quel est l’état d’esprit d’Asma Lamrabet ? Plus que jamais, l’incompréhension. « Concernant l’héritage, on a réduit tout mon travail dessus. J’ai participé durant 10 années à cette commission qui a validé mes travaux. J’ai toujours dit que la priorité était au dialogue et à la réforme de l’ensemble de notre approche sur les Textes. J’ai été la première surprise d’apprendre ces réactions qui ont poussé à ma démission. J’ai pourtant dit au cours de cette conférence ce que j’ai toujours dit. Ma pensée n’a pas changé. J’ai toujours plaidé pour une approche paisible, inclusive, de l’intérieure de l’islam, pour une réforme non pas de l’islam mais de l’interprétation de l’islam, ce qui a toujours été fait tout au long des siècles », a-t-elle confié à la rédaction de Mizane.info. Aujourd’hui, Mme Lamrabet n’hésite plus à le dire : « J’ai été le bouc-émissaire d’un règlement de compte institutionnel. Cette situation a montré les limites d’une approche réformiste appliquée dans les milieux traditionalistes. »

« Nous devons faire notre autocritique »

Cette page refermée, Asma Lamrabet compte bien approfondir ses recherches et consacrer ses prochains travaux à l’éthique musulmane dans une approche inclusive. « Je vais essayer de dépasser la question des femmes en travaillant sur l’éthique dans une approche humaniste ouverte associant hommes et femmes. »

Asma Lamrabet

Asma Lamrabet.

Une réponse à certains discours féministes identitaires postulant la rupture avec les hommes et leur exclusion de la question féminine en islam. « Les femmes peuvent avoir une lecture très conservatrice et patriarcale des Textes. La question n’est donc pas circonscrite aux femmes. »

Le voile est une liberté de choix spirituel. L’imposer ou l’interdire relève d’une même logique totalitaire

« Cette problématique du voile est devenue trop sensible »

Interrogée sur les propos d’Emmanuel Macron pour qui « le port du voile n’est pas conforme à la civilité dans notre pays (…) c’est à dire au rapport qu’il y a entre les hommes et les femmes dans notre pays (…) Nous ne comprenons pas qu’il y ait cette différence, cette distance, cette séparation. C’est ça un peu le voile. Et donc c’est ça qui vient un peu bousculer notre philosophie profonde, notre vie ensemble », Asma Lamrabet se veut nuancée. « Cette question est complexe et spécifique à la France, tellement spécifique à ce contexte qu’il est difficile pour moi de porter un jugement. Cette problématique du voile est devenue trop sensible. Je ne veux pas donner de leçons. Il y a des problèmes de part et d’autres. Nous devons faire notre autocritique sur les discours qui ont donné la priorité sur le foulard. Quand on voit qu’il y a des ouvrages entiers qui ne parlent que de cela, on est en droit de se poser des questions. Les islamophobes et tous ceux qui se focalisent sur ce sujet sont par ailleurs obnubilés par lui au point où nous n’arrivons plus à en discuter. » Elle réitère cependant sa position de principe sur le port du voile : un acte de liberté. « Le voile soulève en France une hystérie politique collective difficilement compréhensible. Les propos d’Emmanuel Macron sur le voile sont en décalage avec son très beau discours sur la laïcité aux Bernardins. C’est très triste. On crée des frustrations de part et d’autres. Les femmes musulmanes sont les principales victimes car elles sont culpabilisées. Le voile est une liberté de choix spirituel. L’imposer ou l’interdire relève d’une même logique totalitaire. »

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