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18/08/2022
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Titus Burckhardt : la science moderne «ne saisit pas toute la réalité»

Penseur de la philosophia perennis, auteur de plusieurs ouvrages sur la gnose islamique, Titus Burckhardt expose dans son livre Science moderne et sagesse traditionnelle la différence de perspective qui sépare les deux disciplines et ce que la modernité a perdu dans son paradigme quantitatif. Extrait.

Dans la perspective scientifique moderne, le sujet humain dans sa totalité, à la fois sensibilité, pensée et esprit pur, est remplacé par cet artifice qu’est la pensée mathématique. On en arrive à évacuer toute vision du monde, voire à émettre des doutes à son propos : “Tout vrai progrès de la science, a écrit un théoricien contemporain(1), consiste en ce qu’elle se dégage de plus en plus de la pure subjectivité, qu’elle fait ressortir de plus en plus clairement ce qui existe indépendamment de la pensée humaine, quand bien même le résultat n’aurait plus qu’une très lointaine ressemblance avec ce que la perception originelle avait pris pour réel”. Il ne s’agit donc pas seulement d’éliminer la fragilité des observations individuelles, conditionnée par les interférences sensorielles ou affectives; il faut également se défaire de tout ce qui, à titre “subjectif’, est inhérent à la perception humaine, à savoir la synthèse des impressions multiples en une image.

Titus Burckhardt.

Tandis que, pour la cosmologie traditionnelle, la dimension métaphorique constitue la vraie valeur du monde visible, son caractère en tant que signe et symbole, au contraire, pour la science moderne, seul la schéma conceptuel auquel peuvent se ramener certains processus spatio-temporels possède une valeur cognitive.

Cela vient du fait que la formule mathématique permet la plus grande généralisation possible sans abandonner la loi du nombre ; on peut donc toujours en faire la preuve sur le plan quantitatif. Mais c’est justement pourquoi elle ne saisit pas toute la réalité telle qu’elle s’offre à nos sens. Elle effectue une sorte de tri, et tout ce que ce tri élimine est considéré comme non-réel par la science moderne. Font naturellement partie de cette exclusion tous les aspects purement qualitatifs des choses, c’est-à-dire leurs propriétés qui, tout en étant perceptibles par les sens, ne sont pas strictement mesurables, qualités qui, pour la cosmologie traditionnelle, sont les traces les plus authentiques des réalités cosmiques, lesquelles recoupent la dimension quantitative et la transcendent.

La science moderne ne fait pas seulement une impasse sur le caractère cosmique des qualités pures, elle va jusqu’à mettre en doute l’existence même de ces propriétés, dans la mesure où elles se manifestent sur le plan physique. A ses yeux, par exemple, les couleurs n’existent pas comme telles, mais sont seulement les impressions “subjectives” des différents degrés d’oscillation de la lumière. “Une fois admis le principe — écrit un représentant de cette science (2) — selon lequel les qualités perçues ne peuvent être conçues comme propriétés des choses elles-mêmes, dès lors la physique offre un système entièrement homogène et sûr de réponses aux questions concernant ce qui est réellement sous-jacent aux couleurs, aux sons, aux chaleurs, etc.”. L’homogénéité de ce système, qu’est-elle sinon le résultat d’une réduction des aspects qualitatifs de la nature à leur expression quantitative ?

La science moderne nous invite donc à sacrifier une bonne partie de ce qui fait, pour nous, la réalité du monde, et elle nous offre en contrepartie des schémas mathématiques dont le seul avantage consiste à nous aider à manipuler la matière sur son propre plan, celui de la stricte quantité.

Titus Burckhardt

(1) James Jeans, Die neuen Grundlagen der Naturerkenntnis, Stuttgart 1935.
(2) B. Bavink, Hauptfragen der heutigen Naturphilosophie, Berlin 1928. (pp. 40-42)

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