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18/06/2019
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Stefan Weidner : penser au-delà de l’Occident

Occident
Stefan Weidner.

Dans un entretien en anglais accordé à Rachid Boutayeb pour la revue Qantara, que Mizane.info a traduit, Stefan Weidner dénonce l’occidentalo-centrisme de la production intellectuelle moderne et appelle à davantage d’ouverture pour découvrir de nouveaux horizons de la pensée. Fondateur de l’Académie des arts du monde de Cologne, membre de l’Académie allemande des langues et de la littérature, écrivain, traducteur de poésie arabe contemporaine (Mahmoud Darwich, Adonis) et de textes d’Ibn ‘Arabi, Stefan Weidner est un fin connaisseur des cultures du monde musulman et de l’Occident.

Vous introduisez votre livre « Jenseits des Westens. Fuer ein neues kosmopolitisches Denken » (« Au-delà de l’Occident. Pour une nouvelle pensée cosmopolite ») par une réflexion dans laquelle vous défendez l’idée que les Lumières n’étaient pas « seulement ou bonnes ou mauvaises ».

Est-ce que cela signifie que l’allégation, maintes fois répétée selon laquelle les problèmes du monde islamique sont tous dus au fait qu’il n’a pas connu son propre siècle des Lumières, est biaisée et dénuée de discernement, dans la mesure où elle ne tient pas compte des inconvénients apportés par Les Lumières ?

Stefan Weidner : C’est une question intéressante et malheureusement très rarement posée. Même si l’Occident lui-même participe depuis longtemps à une discussion critique sur les Lumières (en particulier depuis la Seconde Guerre mondiale et la Dialectique des Lumières de Horkheimer et d’Adorno), il y a ceux qui – sans aucune évaluation critique – prescrivent encore des Lumières pour le monde islamique comme étant une panacée.

Ceci est bien sûr naïf, d’autant plus que le monde islamique a déjà ressenti pleinement les effets négatifs des Lumières : totalitarisme, confiance aveugle dans la technologie et le progrès, destruction de l’environnement, destruction de la tradition.

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Les effets négatifs des Lumières ayant été importés à l’époque coloniale, il est très difficile pour le côté positif des Lumières de se faire accepter. Il n’est généralement accepté que par un petit nombre d’élites aisées et souvent occidentalisées – celles qui ont pu bénéficier des progrès techniques et économiques de l’ère moderne.

La pensée occidentale n’a d’autre choix que de se réinventer encore et encore. Cela signifie qu’elle est disposée, si besoin est, à rejeter ses propres principes par-dessus bord. C’est ce que les Lumières ont fait, et plus tard Nietzsche et Heidegger. C’est pourquoi il n’y a pas de tabous dans la pensée occidentale, pas de lignes rouges, rien de sacré. Tout ce qui compte est d’être plus intelligent, meilleur, plus avancé et plus impitoyable que les autres, quel qu’en soit le prix.

Vu sous cet angle, la dimension positive des Lumières ne pouvait être perçue que comme une soumission mentale dirigée par une élite occidentale. Pour moi, il est donc que logique qu’elles aient été rejetées.

Vous considérez Francis Fukuyama et Samuel Huntington comme des représentants de l’idéologie pro-occidentale que vous critiquez dans votre livre. Vous décrivez également la démocratie libérale comme une idéologie parce que des penseurs, tels que Fukuyama, y font référence et parce que, comme Fukuyama, ils la considèrent comme l’avenir historique du monde.

Mais le problème dans le monde islamique n’est-il pas davantage l’absence de démocratie libérale ?

Je pense que les concepts développés par Fukuyama et de Huntington ont réduit et détérioré la notion de démocratie libérale. Le dernier mot sur la démocratie libérale doit encore être prononcé. Il est possible que ce type de démocratie connaisse encore une renaissance, mais cela semble peu probable pour le moment.

La démocratie néolibérale, dont Fukuyama voulait jeter les bases philosophiques, a été largement discréditée. Bien sûr, il y a un manque de démocratie libérale dans le monde islamique.

Occident

Francis Fukuyama.

Mais n’y a-t-il pas également un manque de démocratie libérale dans le monde entier ? Cette démocratie ne disparaît-elle pas lentement en Occident ? Voulons-nous vraiment une pseudo-démocratie misanthropique, néo-libérale et qui ne profiterait qu’à l’élite ?

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Une démocratie libérale digne de ce nom est plus qu’une forme de gouvernement. Une démocratie libérale travaille pour le peuple, pour tout le monde. Une démocratie est basée sur la réciprocité. En d’autres termes, cette conception politique doit aider les peuples qui veulent porter cette démocratie à émerger puis à se développer.

Si les peuples sont méprisés ou négligés comme ils le sont presque partout dans le monde, jamais une démocratie libérale ne pourra voir le jour. À mes yeux, il ne s’agit pas d’un problème exclusif au monde islamique, mais d’un problème de notre système économique mondialisé et néolibéral.

Dans votre critique de la théologie de l’histoire de Fukuyama, vous vous adressez, entre autres, à Karl Popper. Vous écrivez : « Si nous lisons Fukuyama avec Popper, nous en arrivons à la conclusion troublante, bien que peu étonnante, que nous devons voir en Fukuyama (…) un ennemi de la société ouverte. » Qu’entendez-vous exactement par ceci ?

Popper voyait les origines de la société non ouverte et non libérale chez Platon. Or, Fukuyama se réfère à Platon, à sa théorie sociale et à sa vision de l’humanité, en particulier lorsqu’il se réfère au concept de thumos, d’ambition, de rage ou de courage, chers à Platon.

Dans la tradition islamique, ceux-ci réapparaissent exactement sous la même forme à travers la notion de quwwah ghadabiyya.

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Karl Popper.

Il est très difficile de fonder une société ouverte sur la base de cette vision de l’humanité, car l’humanité, piégée dans ses pulsions (quwwat), y semble prédéterminée.

En bref, Fukuyama et Popper – bien qu’étant tous les deux ambassadeurs du libéralisme – sont en réalité incompatibles.

L’image d’un Occident fermé n’est pas nouvelle et ne se trouve pas seulement chez Fukuyama et Huntington. Vous avez analysé dans votre livre d’autres penseurs très européo-centrés comme Edmund Husserl, Max Weber ou Martin Heidegger. Cet européo-centrisme est-il le produit de la glorification inconditionnelle de l’idée des Lumières ?

Occident

On pourrait décrire la pensée occidentale comme autonome, mais je préférerais la décrire comme arrogante et prétentieuse, comme une école de pensée qui n’est pas seulement convaincue de sa propre supériorité (musulmans et bouddhistes sont aussi convaincus de la supériorité de leur pensée), mais qui, contrairement aux autres conceptions traditionnelles du monde, souffre de la contrainte de devoir constamment confirmer sa supériorité.

Pour réussir dans cette entreprise, la pensée occidentale n’a d’autre choix que de se réinventer encore et encore. Cela signifie qu’elle est disposée, si besoin est, à rejeter ses propres principes par-dessus bord. C’est ce que les Lumières ont fait, et plus tard Nietzsche et Heidegger.

C’est pourquoi il n’y a pas de tabous dans la pensée occidentale, pas de lignes rouges, rien de sacré. Tout ce qui compte est d’être plus intelligent, meilleur, plus avancé et plus impitoyable que les autres, quel qu’en soit le prix. Avec cette mentalité, vous gagnez naturellement chaque controverse.

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Mais les autres ne sont pas stupides. De nos jours, tout le monde sait comment fonctionne l’Occident et l’imite. Certains le battent même à son propre jeu, devenant plus impitoyable et plus prospère que l’Occident, comme la Chine, par exemple.

Pour moi, « au-delà de l’Occident » ne signifie pas « sans l’Occident », mais « après l’Occident », et « au-delà ». Cela signifie que ma pensée contient le potentiel critique occidental mais je m’efforce d’aller au-delà et de voir ce qu’il y a d’autres.

Le gros problème de cette vision du monde, qui a logiquement donné naissance au néolibéralisme, est qu’elle n’offre rien à quoi s’accrocher. Les néo-libéraux tirent à plusieurs reprises le tapis de sous leurs pieds ou déchire le toit au-dessus de leurs têtes.

C’est pourquoi, partout dans le monde, une révolution néo-conservatrice s’est élevée contre cette vision du monde. Les gens veulent la sécurité, l’identité… tout ce que la pensée occidentale a aboli pour maintenir sa supériorité.

Ma plus grande surprise dans votre livre a été votre critique de Goethe et de son idée de « littérature mondiale ». N’êtes-vous pas un peu téméraire dans votre jugement ?

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Goethe.

Non, je ne le pense pas ! Goethe a vraiment été idéalisé et pas dans le bon sens. Sans doute était-il un grand poète et un auteur majeur, mais il était aussi un enfant de son époque.

En l’idéalisant et en le mettant sur un piédestal, en faisant de lui un homme avec une attitude qui ne peut être critiquée, nous agissons comme si sa vision du monde (qui fait partie de sa théorie de la littérature mondiale) était naturelle, et allait de soi. Mais ce n’est pas le cas.

C’est davantage le fait que nous ayons assimilé la vision du monde de Goethe (qui, à bien des égards, est identique à celle des Lumières), tant et si bien que nous ne voyons plus à quel point cette vision est fausse. Goethe est tout autant un exemple de pensée hégémonique occidentale que Kant, Hegel, Nietzsche et bien d’autres.

Tant que nous ne porterons pas un regard critique sur Goethe, nous ne cesserons jamais d’être convaincus de notre supériorité sur les autres et continuerons à utiliser une terminologie tout à fait douteuse, comme « nation », « développement », « nature », etc.

Peut-on penser à un « au-delà de l’Occident » sans inclure l’Occident dans ce projet ou sans l’esprit critique de l’Occident ?

Bien sûr que non. Pour moi, « au-delà de l’Occident » ne signifie pas « sans l’Occident », mais « après l’Occident », et « au-delà ». Cela signifie que ma pensée contient le potentiel critique occidental mais je m’efforce d’aller au-delà et de voir ce qu’il y a d’autres.

Il serait absurde de croire que la pensée occidentale est complètement épuisée, qu’elle en a complètement fini avec son potentiel critique ou avec les opportunités que peut offrir sa pensée.

Même les penseurs les plus critiques de la tradition occidentale, y compris ceux qui appartiennent au post-modernisme ou au post-structuralisme, n’ont presque jamais regardé au-delà de l’Occident. Nietzsche, Foucault, Derrida, Deleuze … tous ont passé tout leur temps à discuter des Grecs, des Lumières ou, au mieux, de la tradition juive qui, en tant que partie de la tradition judéo-chrétienne, fait naturellement aussi partie de l’Occident.

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L’islam, les religions indiennes, la Chine, sans oublier l’Afrique ou les Indiens, sont pratiquement absents de cette réflexion. Même dans le travail de Gayatri Chakravorty Spivak, nous trouvons plus de Hegel, Marx et Foucault que des idées non européennes ou indiennes. Et c’est un acte d’accusation accablant de la pensée critique. Nous devons aller au-delà de cela.

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Gayatri Chakravorty Spivak est une théoricienne indienne de la littérature.

J’ai essayé de mettre en évidence une première solution pour sortir de cette situation, en soulignant également les nombreuses alternatives, principalement celles des penseurs négligés et oubliés en Occident, mais qui s’intéressaient sérieusement à la pensée non européenne.

L’Occident est donc effectivement inclus dans le mouvement critique auquel je m’efforce. Mais ce n’est qu’une petite partie de celui-ci.

Entretien réalisé par Rachid Boutayeb. Traduit par Mizane.info.

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