Organisée chaque année par l’Association islamique de l’Ouest de la France (AIOF), la Rencontre annuelle des musulmans de l’Ouest (RAMO) a fait l’objet d’un arrêté d’interdiction pris par la préfecture de Loire-Atlantique, pour « des propos susceptibles de tenir des propos constitutifs d’infractions pénales ». Une justification qui a suscité une large incompréhension. Entretien avec le président de Musulmans de France, Makhlouf Mameche.
Alors que l’Association Islamique de l’Ouest de la France (AIOF) devait tenir les 23 et 24 mai, à la mosquée Assalam de Nantes, la 15ᵉ édition de la Rencontre annuelle des Musulmans de l’Ouest, l’événement a été brusquement interdit par un arrêté du préfet de Loire-Atlantique pris la veille de son ouverture. Cette décision a ensuite été validée par le tribunal administratif de Nantes.
La méthode employée pour empêcher la tenue de ce rassemblement, préparé depuis de nombreux mois, ainsi que les motifs avancés par les autorités, ont suscité une profonde incompréhension parmi les organisateurs et au sein d’une large partie de la communauté musulmane en France. Afin d’éclairer les enjeux de cette décision et de recueillir le point de vue de l’un des principaux acteurs concernés, nous nous sommes entretenus avec le président de l’organisation Musulmans de France, Makhlouf Mameche.

Q : La principale justification avancée par la préfecture de Loire-Atlantique, dans un tweet publié vendredi 22 mai, souligne la présence de « cadres dirigeants des Musulmans de France, susceptibles de tenir des propos constitutifs d’infractions pénales », vous désignant donc directement. Comment avez-vous reçu ce ciblage plutôt explicite ?
Makhlouf Mameche : Effectivement, j’étais sur place lorsque j’ai pris connaissance de ce motif d’annulation, j’ai été très surpris. Je ne pensais pas qu’un jour un tel argument pourrait être utilisé pour annuler une activité prévue depuis longtemps et, de surcroît, largement connue du public.
À mes yeux, il s’agit d’une annulation préventive qui n’a aucun sens. Avec un tel raisonnement, on peut s’attaquer à n’importe qui. Je trouve qu’il est grave et dangereux d’en arriver là. C’est une atteinte aux libertés fondamentales : la liberté d’expression, la liberté de réunion et la liberté d’association.
Juger des personnes sur la base de faits non avérés ou de propos qui n’ont même pas été prononcés est quelque chose d’inédit.
Mon discours est profondément républicain. En avril dernier, j’ai prononcé trois discours à l’occasion de la 40e Rencontre Annuelle des Musulmans de France (RAMF) au Bourget. Je prêche régulièrement à la Grande Mosquée de Lille. Lors de la fête de l’Aïd al-Fitr, j’ai assuré le prêche en présence d’agents de la préfecture dans la salle de prière. J’ai également assuré le prêche du vendredi à la mosquée de Nantes la veille de la RAMO.
Je n’ai jamais fait l’objet de retours négatifs ni constaté le moindre débordement signalé par les services de renseignement. Bien au contraire, j’appelle constamment les musulmans à assumer pleinement leur citoyenneté et à participer activement à la vie de la société dans le respect des valeurs de la République.
Lire sur le sujet : RAMO et salon « Aux Sources » annulés ? des justifications qui interrogent
Q: Le timing – dans un délai très court – de la publication de l’arrêté préfectoral, laissant peu de temps pour d’éventuel recours et mettant en péril toute la préparation logistique et humaine de la RAMO, semble être un procédé plutôt courant (on se rappelle du recours en urgence à la suite de l’arrêté contre la tenue de la RAMF 2026). Pensez-vous qu’il s’agisse d’un choix administratif volontairement obstruant ?
Utiliser un arrêté préfectoral à la dernière minute pour annuler une rencontre n’est pas, selon moi, la bonne méthode. L’administration connaissait pourtant depuis longtemps la date de cet événement. Elle aurait pu prendre contact avec les organisateurs afin d’échanger avec eux et obtenir toutes les garanties nécessaires au bon déroulement de la rencontre.
Ce que je regrette avant tout, c’est l’absence totale de dialogue avec les responsables de l’événement, alors même que la Grande Mosquée de Nantes est l’une des principales mosquées de France. Son imam est une personnalité connue, qui prêche en français et exerce ses fonctions depuis plusieurs années. Il est bien connu des services de l’État et ses prises de parole sont reconnues pour leur modération. Le centre entretient également de très bonnes relations avec l’Église catholique ainsi qu’avec de nombreux acteurs locaux.
Si l’administration estime avoir des reproches ou des préoccupations à formuler, elle devrait pouvoir les exprimer directement aux organisateurs afin qu’un échange contradictoire ait lieu, plutôt que de laisser ceux-ci les découvrir progressivement dans le cadre d’une procédure contentieuse.
Nous avons déjà connu une situation comparable lors de la RAMF en avril dernier. Ce parallélisme est regrettable. Sans préjuger des intentions de l’administration, le calendrier de publication de ces arrêtés laisse le sentiment d’une absence de concertation et rend particulièrement difficile l’organisation d’événements préparés depuis de longs mois. C’est une situation difficile à comprendre et que nous déplorons profondément.
Le Tribunal administratif de Nantes a confirmé ce samedi l’arrêté préfectoral interdisant la tenue de la 15e Rencontre Annuelle des Musulmans de l’Ouest (RAMO), organisée par l’Association Islamique de l’Ouest de la France (AIOF) à la mosquée Assalam de Nantes. pic.twitter.com/OT27rNREFO
— CCIE (@CCIEurope) May 23, 2026
Q : Dans un communiqué publié, suite à l’arrêté, l’Association Islamique de l’Ouest de la France précise qu’une « telle décision donne le sentiment douloureux que, quoi que fassent certains musulmans pour s’inscrire dans un cadre légal, apaisé et républicain, le soupçon demeure toujours plus fort que les années d’efforts, de dialogue et de responsabilité ». Malgré toutes les formes de prévention juridiques entreprises, peut-on s’inquiéter que ces arrêtés à répétitions poussent les instances musulmanes françaises à finalement cesser toute tentative d’organisation d’évènements communautaires ?
Je comprends la profonde déception des responsables de l’AIOF, mais aussi celle des dizaines de bénévoles qui se sont investis pendant des mois dans la préparation de cet événement et qui ont été très affectés par cette décision.
Leur seul « tort », si l’on peut dire, est d’avoir voulu organiser une rencontre culturelle, cultuelle et conviviale au sein même de leur mosquée. Beaucoup ont eu le sentiment qu’ils n’étaient plus autorisés à organiser sereinement une activité pourtant prévue dans leur propre lieu de culte, dans le respect du cadre légal.
Les musulmans de France ont souvent le sentiment de devoir se justifier davantage que les autres, alors qu’ils sont des citoyens à part entière vivant dans un État de droit. Leur aspiration est pourtant simple : pouvoir vivre leur foi de manière sereine et paisible, loin de toute instrumentalisation politique ou influence étrangère.
Il est légitime que les autorités veillent au respect de l’ordre public. Mais lorsque des interdictions se multiplient, comme ce fut le cas pour la RAMF hier et la RAMO aujourd’hui, cela risque d’alimenter un sentiment d’incompréhension et de rejet. Or ce n’est pas ainsi que l’on renforce la confiance mutuelle ni le vivre-ensemble.
Le risque est que certains finissent par penser que leurs efforts de dialogue, de transparence et d’engagement citoyen ne sont jamais reconnus. Cela pourrait encourager, chez quelques-uns, une forme de repli sur soi que nous regrettons profondément.
Pour notre part, nous continuons au contraire d’appeler les musulmans à s’engager pleinement dans la société, à participer à la vie citoyenne, à développer le dialogue avec l’ensemble des composantes de la nation et à demeurer attachés aux valeurs de responsabilité, de respect et de fraternité qui sont au cœur du vivre-ensemble.
Le tribunal administratif de Nantes a confirmé l’interdiction de la rencontre annuelle des musulmans de l’Ouest, prévue ce week-end à la mosquée Assalam. Le préfet avait pris un arrêté vendredi 22 mai, à la demande du ministère de l’Intérieur, invoquant “la présence… pic.twitter.com/E1BfF3Oecw
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Q : L’arrêté préfectoral a été publié je cite « à la demande du ministre de l’Intérieur [Laurent Nunez] ». Ministre qui avait également demandé l’interdiction de la RAMF et qui prépare notamment la future loi sur “l’entrisme”. Est-ce là un message plutôt inquiétant pour les prochaines Rencontres et évènements organisé sous le label « Musulmans de France » ?
Les préfets ont agi à la demande du ministre de l’Intérieur, comme cela a d’ailleurs été reconnu publiquement. Pour ma part, j’ai sollicité à plusieurs reprises un entretien avec le ministre, courriers à l’appui, mais je n’ai malheureusement reçu aucune réponse, ni positive ni négative. J’ai également sollicité Mme Parvine Lacombe, cheffe du Bureau central des cultes, sans obtenir davantage de retour.
Mon objectif n’a jamais été la polémique. Je souhaite simplement pouvoir échanger avec les autorités en charge des cultes sur notre situation et, plus largement, sur celle des musulmans de France. Si le ministère de l’Intérieur ou l’administration française ont des reproches, des inquiétudes ou des critiques à formuler à l’égard de Musulmans de France, nous demandons qu’elles soient exprimées clairement. Nous sommes des responsables ouverts au dialogue, prêts à entendre les critiques et à y répondre de manière transparente.
Je rappelle que Musulmans de France est l’une des principales fédérations musulmanes du pays. Depuis plusieurs décennies, elle contribue à l’organisation du culte musulman, à la formation des cadres religieux, à la construction et à la gestion de mosquées, ainsi qu’au développement d’un islam de France respectueux des lois de la République.
Dès lors, nous sommes en droit de nous interroger : qu’avons-nous fait pour mériter un tel traitement ? Les responsables de Musulmans de France ont toujours tenu un discours responsable, apaisé et respectueux du cadre républicain. Ils sont quotidiennement au service des fidèles et œuvrent à la stabilité de la communauté musulmane.
À ce jour, deux arrêtés préfectoraux ont visé deux événements organisés directement par Musulmans de France ou par l’une de ses associations membres. Cette succession de décisions suscite naturellement des interrogations et de l’inquiétude.
J’espère sincèrement que cette série s’arrêtera là et que Musulmans de France ne deviendra pas la cible d’une suspicion systématique. Notre fédération constitue un facteur de stabilité, de dialogue et d’espérance pour des milliers de musulmans en France. Plus que jamais, nous restons attachés au dialogue avec les pouvoirs publics, à l’État de droit et à la construction d’un avenir commun fondé sur le respect mutuel et la confiance.

Q : De nombreux experts juridiques, comme l’ONG Action Droits des Musulmans, ont souligné les causes toujours plus fluctuantes et évasives des interdictions édictées par les autorités. On parle notamment de « propos répréhensibles susceptibles d’être tenus ». Vous soulignez vous-même dans un communiqué : « quand la suspicion dicte l’interdiction ». Peut-on clairement parler d’un glissement juridique dangereux voir d’une violation de la liberté d’expression et de réunion ?
Nous constatons effectivement une évolution préoccupante où l’appréciation du risque semble parfois se fonder davantage sur des intentions supposées que sur des faits établis. Dans le cas de la RAMO, l’interdiction repose non pas sur des propos effectivement tenus ou sur des troubles constatés, mais sur l’hypothèse que certains intervenants pourraient tenir des discours contraires à la loi.
Cette logique soulève une question fondamentale : dans un État de droit, peut-on restreindre une liberté fondamentale sur la base de ce qui pourrait éventuellement être dit plutôt que sur la base de ce qui a été dit ou fait ?
Nous sommes attachés au respect de l’ordre public et à la lutte contre tous les discours de haine, qui doivent être sanctionnés lorsqu’ils existent. Mais la prévention ne peut se transformer en présomption permanente de culpabilité. Lorsque la suspicion devient le principal critère d’appréciation, le risque est de fragiliser les libertés de réunion, d’expression et de culte qui constituent le socle de notre démocratie. C’est précisément ce débat de fond que soulève aujourd’hui l’interdiction de la 15e RAMO.
Q : Vous indiquez dans votre tribune, publiée le mardi 26 mai, que « depuis plusieurs années, l’Islam et les musulmans sont constamment présentés dans le débat public comme une menace intérieure contre laquelle il faudrait se protéger. Les lois, propositions de lois, dispositifs administratifs et mesures d’exception se multiplient dans une logique de suspicion visant une partie de la composante nationale ». Malgré ce climat de suspicion généralisée, quel message pourriez-vous adressez aux musulmans de France qui reste, pour une large partie, sujet à des sentiments de crainte pour leur avenir et l’avenir de leurs enfants dans le pays ?
Mon premier message est un message de confiance. Les musulmans de France ne sont pas des citoyens de passage ; ils font partie intégrante de l’histoire contemporaine de notre pays et participent chaque jour à son développement, à sa prospérité et à sa cohésion. Je comprends les inquiétudes que peuvent ressentir certaines familles face au climat actuel, mais je les invite à ne pas céder au découragement ni au repli. Notre avenir en France ne se construira ni dans la peur ni dans l’effacement, mais dans la confiance, l’engagement citoyen et la fidélité à nos valeurs.
J’invite également les musulmans de France à poursuivre leurs efforts d’éducation, d’excellence, de participation à la vie de la cité et de dialogue avec l’ensemble de leurs concitoyens. Les périodes de tension ne doivent pas nous éloigner de notre responsabilité collective : contribuer au bien commun, défendre nos droits par les voies démocratiques et continuer à transmettre à nos enfants l’amour de leur pays, le respect des institutions et la fierté de leur foi. L’histoire nous enseigne que les moments difficiles passent, mais que les constructions patientes, fondées sur le travail, la persévérance et la confiance dans l’avenir, demeurent.
Non à la criminalisation des intentions. Musulmans de France publie son communiqué suite à l'interdiction de la RAMO 15 et relaie celui de la Grande Mosquée de Nantes (AIOF). Nous soutenons les organisateurs et appelons au dialogue. pic.twitter.com/DGnMSIVwcE
— Musulmans de France (MF) (@MF_Musulmans) May 23, 2026
Q : Après la confirmation de l’arrêté par le tribunal administratif de Nantes, l’Association Islamique de l’Ouest de la France (AIOF) a indiqué avoir « pris acte de la décision » tout en précisant qu’une « requête de fond sera engagée auprès du tribunal administratif, afin de poursuivre la procédure ». Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
La décision rendue par le juge des référés ne clôt pas le dossier sur le fond. Elle intervient dans le cadre d’une procédure d’urgence dont l’objet est uniquement d’apprécier, dans un délai très court, s’il existe une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale justifiant la suspension immédiate de la mesure. Le juge ne se prononce donc pas de manière définitive sur la légalité de l’arrêté préfectoral.
L’Association Islamique de l’Ouest de la France a donc décidé de poursuivre les voies de droit en engageant un recours au fond devant le tribunal administratif. Cette procédure permettra un examen plus approfondi des faits, des motifs de l’interdiction et de leur proportionnalité au regard des libertés fondamentales en cause. Nous faisons confiance à la justice administrative pour examiner sereinement l’ensemble des éléments du dossier. Au-delà du cas particulier de la RAMO, cette démarche vise également à clarifier des questions importantes concernant l’équilibre entre la préservation de l’ordre public et le respect des libertés de réunion, d’expression et de culte dans notre État de droit.
Propos recueillis par Ibrahim Madras pour Mizane info.
