Dernière partie de l’article de Melchisédech Al Mahi. La raison, écrit-il, n’est pas auto-suffisante car elle ne peut être son propre principe. L’IA n’est donc pas l’extension de l’intelligence humaine mais l’expression de ses limites.
La modernité repose sur un axiome décisif : la raison affirme qu’elle n’a pas de principe supérieur à elle-même. Cette affirmation se présente comme un énoncé de vérité, mais elle contient une contradiction interne irréductible dont nous avons montré si haut les conséquences. Si elle est vraie par référence à un principe qui dépasse la raison, elle se nie elle-même. Si elle est vraie par la raison seule, elle cesse d’être vraie au sens fort.
«En effet, de deux choses l’une : soit la raison est limitée, et alors elle ne peut affirmer sa propre limite, puisqu’il serait nécessaire qu’elle s’observe depuis un au-delà de cette limite pour pouvoir l’affirmer ; soit elle a effectivement accès à cet au-delà nécessaire à l’observation, mais alors la limite elle-même est niée de facto. Grosso modo, si la raison était limitée, on ne pourrait pas l’affirmer ; et si on peut l’affirmer, c’est que quelque chose dépasse bien la raison, et c’est à partir de ce quelque chose que l’on observe sa limite. Pour tracer une frontière entre deux domaines, il faut, d’une certaine manière, avoir une vue sur les deux côtés de cette frontière.»
Si l’on accepte la finitude humaine comme irréductible, alors effectivement l’Homme et sa capacité rationnelle n’ont plus le droit qu’à une vérité très relative. La raison ne s’abolit pas ; elle continue à fonctionner, mais elle se prive de toute capacité fondatrice. La raison ne peut plus garantir elle-même la vérité ultime de ses énoncés. Elle devient nécessairement procédurale.
Cette mutation épistémique se traduit directement sur le plan social et institutionnel. Une raison privée de fondement ne peut plus produire de légitimité, mais seulement de la régulation. La vertu cesse d’être un état de l’être ordonné à un principe du vrai ; elle devient une norme extérieure, définie et contrôlée. La justice n’est plus un acte de jugement engageant un sujet exposé à l’erreur ; elle se transforme en procédure impersonnelle visant la conformité. Le symbole, qui rendait présent ce qui dépasse le visible, est réduit à un signe fonctionnel, simple vecteur d’information. Dans cette configuration, la société prétend s’auto-fonder. Mais une société qui ne se réfère qu’à elle-même ne peut plus produire ce qui la rend habitable : ni légitimité reconnue, ni transmission effective, ni subjectivité stable. Elle fonctionne encore, mais uniquement par ajustement et par gestion. L’autorité devient technique et la norme remplaçable, l’engagement est réversible en fonction de l’efficacité. Marcel Gauchet souligne cette mutation comme exceptionnelle à l’échelle de l’histoire humaine, et martèle que « nous ne savons pas faire » ; l’impression que nous avons de marcher sans savoir où l’on va n’est pas qu’une impression. Le maintien de l’équilibre d’une société implique que le tout soit cohérent et qu’il soit davantage que la somme de ses parties, autrement dit qu’une société ne se réduise pas à une simple juxtaposition d’individus. La stabilité implique aussi que ce tout puisse s’observer et se reconnaître afin de s’ajuster. Or notre société est devenue inintelligible du point de vue du sens, c’est-à-dire quant à sa finalité commune et à la direction qu’elle se donne. C’est un code de la route dont les avenues deviennent de plus en plus impraticables, parce que nous le traçons tout en conduisant notre automobile sans avoir la totalité de la carte sous les yeux.
Emmanuel Todd, de son côté, voit comme conséquence de cette mutation anthropologique l’émergence d’un nihilisme absolu. Le point de non-retour semble être pour l’auteur le moment où les éléments de la tradition disparaissent totalement, non seulement comme fondation sociétale conscientisée, mais aussi comme ciment inconscient et encore agissant dans le maintien du lien qui permet de faire société.

On peut rétorquer que cela tient malgré tout, mais ce serait ne pas apercevoir que nous sommes en plein effondrement. Non pas un effondrement matériel soudain ou spectaculaire, tel que l’imaginaire hollywoodien en représente généralement l’aboutissement, mais un processus de désagrégation déjà observable. Un effondrement qui se manifeste d’un point de vue cosmique, dans le rapport de l’homme à sa place dans l’univers, mais aussi d’un point de vue philosophique, sociologique ou même démographique. Ce diagnostic éclaire encore la place de l’intelligence artificielle. L’IA n’introduit pas une rupture anthropologique radicale ; elle incarne l’aboutissement logique d’une rationalité qui a renoncé à tout principe supérieur. Elle excelle dans la cohérence, l’optimisation et la régulation, mais elle est structurellement incapable de fonder une norme ou d’assumer un jugement non démonstratif. Elle réalise techniquement ce que la raison moderne a déjà accompli conceptuellement : une efficacité sans vérité et une décision sans engagement. Cette normativité sans fondement devient l’accomplissement du fait accompli. Ainsi, la crise contemporaine n’est ni psychologique ni simplement politique. Elle est logique et ontologique. En niant toute référence qui la dépasse, la raison moderne s’est rendue incapable de fonder ce qu’elle produit. Ce qui subsiste est un monde parfaitement fonctionnel, mais privé de toute justification ultime : un ordre qui opère, sans pouvoir dire pourquoi il devrait être tenu pour vrai ou juste.
Déploiement traditionnel du sens, raison auto-référée et clôture machinique
Toute civilisation traditionnelle authentique se caractérise par une tension structurante entre unité principielle et diversité des formes, tension qui ne relève ni du compromis ni de l’éclectisme, mais du mode même selon lequel un sens d’origine supra-humaine se déploie dans l’histoire. Le supra-humain ne désigne pas ici un homme augmenté par la technique, mais la capacité de l’être humain à dépasser sa condition individuelle pour atteindre l’universel. L’unité n’y est jamais produite par la raison humaine ni par une synthèse psychologique ou politique ; elle est reçue comme principe, et c’est précisément pour cette raison qu’elle rend possible une pluralité indéfinie de formes, de sciences, d’arts et d’organisations symboliques, sans jamais se dissoudre dans l’arbitraire.
«L’universel ne doit pas être confondu avec le général. Le général est une idée construite par l’esprit à partir de plusieurs cas particuliers ; il appartient encore au domaine de la pensée humaine. L’universel, au contraire, ne procède d’aucune construction intellectuelle. Il est le principe dont toutes les formes procèdent sans jamais pouvoir l’épuiser. Il dépasse toutes les déterminations particulières tout en leur donnant leur cohérence et leur possibilité d’être. Dès lors, la différence est profonde entre un principe universel et une notion moderne telle que la laïcité. Celle-ci se veut neutre à l’égard du sens que les hommes donnent à leur existence. Elle ne propose aucun rapport fondamental au monde et ne relie pas les individus à un principe supérieur commun. Elle permet la coexistence, mais peine à produire une véritable unité, précisément parce qu’elle repose sur l’indifférence entre les différentes conceptions du sens.»
Un principe universel comme le Tawhîd métaphysique transcende toutes les formes sans les abolir. Raison pour laquelle, il peut les accueillir et les ordonner. Entre le principe et le contingent, entre le fondement de la société et les individus qui la composent, il n’y a pas indifférence mais déploiement. Les différences ne sont pas niées ; elles trouvent leur place dans une unité qui les dépasse.
Ce fut l’un des grands apports de René Guénon que de mettre en lumière pour l’Occident, cette structure commune aux traditions orthodoxes. Derrière la diversité des doctrines, des symboles et des formes religieuses se retrouve la même articulation entre un principe universel et ses manifestations particulières. Seul un principe véritablement universel peut ainsi fonder une harmonie durable, non seulement entre les hommes, mais également entre l’homme et l’ensemble de la création. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la fonction propre de l’islam. L’islam n’introduit pas un principe nouveau, mais affirme explicitement l’unité principielle du réel, en la posant comme critère de vérité et comme condition de toute intelligibilité. En ce sens, il assume une fonction de synthèse, non par juxtaposition ou par intégration externe, mais en récapitulant, dans une forme spécifique, les vérités principielles déjà présentes dans les traditions antérieures. Cette fonction synthétique n’abolit pas la diversité ; elle la rend possible à l’intérieur d’un horizon unifié. La position géographique médiane de l’islam, entre Orient et Occident, entre mondes indien, perse, grec et sémitique, n’est pas un simple fait historique contingent, mais le symbole spatial d’une fonction spirituelle : affirmer l’unité afin de permettre un maximum de différenciation légitime. La modernité rompt avec cette structure. En niant toute référence à un principe suprahumain, elle ne libère pas la raison ; elle l’érige en mesure ultime. Le sens n’est plus reçu, mais produit ; la vérité n’est plus reconnue, mais construite. Dès lors, la pluralité ne peut plus être qualitative. Elle devient quantitative. Ce qui se multiplie, ce ne sont plus des mondes symboliques irréductibles, mais des variantes internes à un même cadre rationnel. La diversité apparente masque une homogénéité profonde.

C’est ici que l’intelligence artificielle doit être comprise dans sa logique propre. L’IA n’est pas une intelligence au sens principiel, mais l’aboutissement de la raison formalisée devenue intégralement auto-référentielle. Elle opère exclusivement à l’intérieur d’un horizon de pertinence qu’elle ne peut ni recevoir ni suspendre. Les critères à partir desquels elle évalue, corrige et optimise ses propres opérations sont toujours déjà donnés dans le cadre même de son fonctionnement. Même dans l’hypothèse d’une IA dite autonome, capable de modifier ses objectifs ou de réorganiser ses priorités, cette autonomie resterait strictement interne à l’ordre de la raison : elle pourrait redistribuer ses fins, mais non interroger la source de leur valeur ; elle pourrait accroître sa cohérence interne, mais non s’ouvrir à un principe qui la dépasse. L’IA est ainsi le modèle parfait d’un monde où la raison ne rencontre plus aucune extériorité réelle. Elle n’est pas seulement un outil de la modernité ; elle en est la réalisation sans reste. Là où l’homme moderne, même lorsqu’il nie toute transcendance, demeure encore porteur d’un excédent d’intelligence ouverte au supra-humain — excédent irréductible à la raison —, la machine, elle, ne conserve aucun dehors. Elle accomplit pleinement ce que la modernité ne peut jamais accomplir totalement : la clôture intégrale du sens sur ses propres conditions de production.
Dans un monde gouverné par l’IA, le problème décisif n’est donc pas la disparition de la diversité, mais sa transformation en simple variation interne. Les différences subsistent, mais elles ne procèdent plus d’une source inépuisable ; elles résultent de la permutation de paramètres à l’intérieur d’un cadre fini. Ce qui apparaît comme une infinité de possibles est en réalité l’exploitation exhaustive d’un champ clos. Le sens ne se déploie plus ; il s’use. C’est en ce point que la vocation fondamentale de l’homme devient impraticable. Car cette vocation ne consiste pas à produire du sens, ni même à l’optimiser, mais à se tenir ouvert à ce qui ne procède pas de lui, afin que le déploiement du sens demeure indéfini sans jamais se refermer. Lorsque la raison se substitue à l’intelligence comme principe ultime, et que l’IA en devient l’expression parfaite, cette ouverture disparaît non par interdiction, mais par impossibilité structurelle. Ainsi, l’intelligence artificielle n’est ni la cause première ni le simple symptôme de la crise contemporaine. Elle est le point où la réduction moderne atteint sa cohérence maximale. Elle ne détruit pas la diversité ; elle la vide de sa source. Elle ne supprime pas le sens ; elle le referme sur l’horizon de ce qui peut être calculé. Ce faisant, elle révèle par contraste ce dont toute civilisation vivante dépend : la reconnaissance d’un principe d’unité qui dépasse l’homme, et qui, pour cette raison même, rend possible une pluralité indéfinie de mondes humains.
La soumission comme critère du supérieur
La question de la soumission constitue le point de bascule anthropologique décisif. Elle ne concerne pas d’abord l’obéissance extérieure, mais la hiérarchie intérieure qui structure l’être humain. Dès lors que la raison refuse de se reconnaître un principe supérieur, toute hiérarchie autre que fonctionnelle devient impensable. Il ne subsiste alors qu’un seul critère de supériorité : l’efficacité dans l’ordre des effets. La modernité peut être disciplinée, organisée, rigoureuse — elle peut même exiger des sacrifices — sans pour autant orienter l’homme vers ce qui l’accomplit réellement. Car l’erreur majeure consiste à croire que la soumission libératrice serait une simple renonciation à l’effort ou à la maîtrise de soi. Or l’histoire montre l’inverse : on peut être parfaitement discipliné, ascétique, héroïque même, tout en servant une partie inférieure de l’homme. La discipline n’est pas un critère suffisant. Ce qui importe n’est pas l’intensité de l’effort, mais ce à quoi l’effort est ordonné. L’homme n’est pas un bloc homogène. Il est une structure hiérarchisée. Il porte en lui des niveaux distincts : ce qui relève de l’instinct, de l’ego, de la volonté de puissance, mais aussi ce qui relève de l’intellect au sens principiel, de la conscience du vrai, de l’orientation vers l’être. La vocation humaine ne consiste pas à supprimer les niveaux inférieurs, mais à les subordonner.
«Être pleinement humain, ce n’est pas être sans désir ou sans force, c’est ne pas être gouverné par ce qui est ontologiquement inférieur. La soumission au Principe — qu’il soit nommé vérité, justice, bien ou Dieu — n’est donc pas une invention culturelle destinée à maintenir l’ordre social. Elle correspond à la structure même de l’homme. Le Principe ne contraint pas l’homme de l’extérieur ; il rend possible l’ordonnancement intérieur sans lequel l’homme se disperse ou se durcit. Se soumettre au supérieur, ce n’est pas s’aliéner, c’est permettre que le supérieur en soi gouverne l’inférieur. C’est en ce sens précis que la soumission est libération.»
C’est pourquoi l’adage universel « connais-toi toi-même » n’est pas une invitation à l’introspection psychologique, mais à la reconnaissance de cette hiérarchie constitutive. Se connaître, c’est savoir ce qui, en soi, doit commander et ce qui doit obéir. Une civilisation qui perd cette connaissance peut encore exiger des efforts, imposer des normes, produire des hommes disciplinés ; elle ne produit plus des hommes accomplis. Elle peut générer de la puissance, mais plus de verticalité. La modernité, en rejetant toute référence supérieure, ne supprime pas la soumission ; elle la désoriente. L’homme ne se soumet plus à ce qui l’ordonne intérieurement, mais à ce qui mobilise efficacement ses forces inférieures — qu’il s’agisse du désir, de la peur, de l’idéologie ou de la performance. La machine trouve alors naturellement sa place : elle excelle dans un monde où l’on a renoncé à distinguer ce qui est supérieur de ce qui est simplement plus efficace. L’IA ne triomphe pas parce qu’elle serait plus humaine, mais parce que l’homme a cessé de savoir ce qui en lui est digne de commander. Là où la hiérarchie intérieure est vivante, aucune machine ne peut gouverner. Là où elle est perdue, même la discipline devient un instrument de désintégration.
Conclusion — L’épreuve décisive
Ce que révèle l’intelligence artificielle n’est ni une innovation radicale surgie ex nihilo, ni un simple perfectionnement technique venu s’ajouter à l’arsenal déjà existant des moyens humains, mais la manifestation ultime d’un choix anthropologique ancien, longtemps différé, progressivement naturalisé, et désormais porté à son point de clarté extrême. Elle rend visible, en les portant à une efficacité maximale, les effets d’une pensée qui s’est séparée de l’intelligence qui la fonde, c’est-à-dire d’une pensée devenue capable de traiter, d’ordonner et d’optimiser indéfiniment des formes, tout en ayant perdu la capacité de recevoir ce qui les rend possibles, de discerner leur orientation et de juger leur légitimité. La question décisive n’est donc pas de savoir si la machine pourra un jour imiter l’homme, mais de comprendre quel type d’homme a déjà accepté de se définir de telle manière qu’il devient imitable. Là où l’humain se pense avant tout à partir de ses productions, de ses performances, de ses normes et de ses procédures, l’imitation machinique tend nécessairement vers l’équivalence, puis vers le dépassement, puisque rien, dans cette définition, n’excède le champ de ce qui peut être formalisé. Là où, au contraire, l’homme se reconnaît comme un être de réception, de transformation intérieure et d’orientation vers un principe qui le dépasse, aucune reproduction technique, quelle que soit sa sophistication, ne peut atteindre ce qui le constitue essentiellement.

C’est à ce niveau qu’apparaît la portée anthropologique de l’islam, dès lors qu’il est compris non comme une identité culturelle ou un système normatif parmi d’autres, mais comme une science de l’ordre humain. Le terme al-islām désigne l’acte par lequel l’homme consent à être ordonné à ce qui est supérieur à lui, non dans le sens d’une obéissance aveugle ou d’une soumission hétéronome, mais comme la restauration d’une hiérarchie intérieure conforme à la structure même de l’être. Dans cette perspective, al-nafs, principe d’appropriation, de dispersion et de réaction, n’est ni supprimé ni diabolisé, mais replacé sous l’autorité de alʿaql, faculté de discernement et de mise en ordre, elle-même orientée vers al-qalb, le cœur spirituel, lieu de réception du vrai. La soumission ainsi comprise n’abolit pas la liberté, car elle ne procède pas par contrainte extérieure, mais par la reconnaissance de ce qui, en l’homme, doit légitimement commander. Cette hiérarchie n’est pas une construction sociale contingente destinée à stabiliser artificiellement un ordre collectif ; elle correspond à la constitution même de l’homme. Il est ainsi possible de déployer une grande discipline, une rigueur morale exemplaire et même une forme d’héroïsme, tout en restant intégralement au service d’un principe inférieur, dès lors que l’effort n’est pas orienté vers ce qui élève l’être, mais vers ce qui le mobilise.
L’accomplissement humain ne dépend donc ni de l’intensité de l’effort ni de la conformité à des normes abstraites, mais de l’orientation de l’agir vers un principe supérieur reconnu comme tel. Toute civilisation durable repose sur cette connaissance tacite, selon laquelle l’homme n’est pleinement humain qu’à la mesure de sa capacité à se transformer intérieurement. Lorsque cette hiérarchie est vivante, la technique demeure ce qu’elle doit être : un instrument subordonné, puissant mais limité, au service d’une fin qui ne procède pas d’elle. Lorsque cette hiérarchie est oubliée, la soumission ne disparaît pas ; elle se déplace vers les systèmes, les normes, les procédures et les dispositifs techniques, qui mobilisent les forces humaines sans jamais les ordonner à un principe supérieur. L’intelligence artificielle ne triomphe alors ni par excès de puissance ni par autonomie propre, mais parce qu’elle s’insère parfaitement dans un monde où la verticalité a été perdue, et où plus rien ne vient légitimement commander ce qui est simplement efficace.
L’alternative qui se dessine ne saurait donc être comprise comme une opposition entre tradition et modernité, ni entre religion et progrès, dès lors que ces catégories renvoient à des appartenances psychologiques ou à des positionnements idéologiques. Elle engage une question plus fondamentale, qui touche à la compréhension même de ce qu’est l’homme. Ou bien celui-ci se reconnaît comme un être appelé à se réaliser par la subordination de l’inférieur au supérieur, et la machine demeure à sa place d’instrument ; ou bien il se réduit à ce qu’il fait, à ce qu’il produit et à ce qu’il optimise, et il devient lui-même intégrable dans l’ordre des choses remplaçables. Ce qui est en jeu n’est donc nullement un retour en arrière, mais une lucidité. Aucune civilisation ne disparaît par manque de technique, et aucune ne se maintient par la seule efficacité. Ce qui décide de sa durée est sa capacité à reconnaître ce qui ne se fabrique pas, ce qui ne se calcule pas et ce qui ne s’imite pas, parce que cela relève d’un ordre antérieur à toute production. Le danger n’est pas que la machine finisse par ressembler à l’homme, mais que l’homme oublie ce qui, en lui, échappe par nature à toute imitation.
Melchi Al-Mahi
