
2020-07-23
Écrit par Admin
Seconde partie de l'article d'Ikrame Ezzahoui consacré à la présentation de la Nahda. Dans ce second volet, tour d'horizon sur l'influence politique de la Nahda en Russie, en Amérique du Sud et sur l'expérience politique du Congrès national syrien de 1920.
Le mouvement de la Nahda se tient dans un contexte historique global de grands changements et de grandes mutations politiques qu’il serait donc dommage et réducteur de définir uniquement sous la variable de la confrontation avec l’Occident.
En effet, les premières migrations globales facilitées par les nouveaux moyens de transports, la formalisation d’un droit international après la Première Guerre Mondiale et le début de l’industrialisation massive font partie des phénomènes mondiaux qui se retrouvent ou se répercutent dans le monde arabe à cette période et qui ont eu des conséquences évidentes sur la Nahda.
Contrairement à ce que la conscience européenne a pu s'imaginer, la pensée arabe et musulmane était loin d'être le monde autosuffisant et replié sur lui-même ou la structure mentale protectionniste et autarcique décrite par le savoir orientaliste.
Un phénomène intéressant à ce titre est celui de la migration massive d’une partie de la classe urbaine syro-libanaise vers les terres d’Amérique du sud durant la deuxième moitié du XIXème siècle et la première moitié du XXème siècle en particulier vers le Mexique et le Chili avec l’espoir d’y faire fortune dans l’extraction des minerais 6.
Ce fait historique est important à bien des égards car il contribua à fournir un appui d’un genre nouveau à la réflexion nationale qui avait lieu en Syrie et au Liban.
En effet, ces populations diasporiques jouèrent un grand rôle en soutenant la lutte de leur peuple contre le début de la mise sous mandat du Proche Orient, d’une part en prenant avantage de la presse plus libre qui régnait en Amérique du sud pour nourrir les campagnes nationalistes et d’autre part en internationalisant cette lutte et en la rendant d’autant plus visible aux peuples sud-américains qui demeuraient encore sous le contrôle étroit de l’impérialisme étatsunien leur promettant comme les puissances mandataires de les “amener à la maturité démocratique”.
Les vaines promesses de « nation » et « d’autodétermination » faites par la France et l’empire britannique aux Levantins furent très critiquées par la diaspora qui parvint à élargir les frontières de la contestation.
Localement, ces derniers menaient aussi une action politique concrète en fondant des journaux ainsi que des clubs de débats politiques comme le rassemblement de gentilshommes syriens “Honneur et Patrie” dont la capitale de l’Argentine, Buenos Aires, en est l’exemple.
Ils y développèrent aussi une presse arabophone locale. Plusieurs journaux de langue arabe furent imprimés en Amérique du Sud dès 1898 – Al-Barazil (« Le Brésil »), Al-Raqib (« L’observateur »), Al-manazir (« Les opinions »), Al-sawab (« La droiture »), Abu l-hawl (« Le sphinx ») – et, quelques années plus tard, des revues littéraires comme Al-sharq (« L’Orient ») et Al-Andalus al-jadida (« La nouvelle Andalousie »), fondées respectivement en 1927 et en 1931 7.
A lire du même auteur : La Nahda, au-delà des clichés 1/2
Cette grande vitalité de la conscience politique chez les diasporas de la Grande Syrie en Amérique du sud nous montre que les mutations intellectuelles du monde arabe de l’époque ne se tissaient pas uniquement en miroir et à l’aune des sciences européennes et qu’elles prenaient source dans l'expérience par les acteurs eux-mêmes d’un monde en plein changement.
Dans un monde d’échanges culturels plus globaux, le mouvement de la Nahda s’est étendu et a dialogué aussi bien avec les populations d’Amérique du sud que celle d’Asie du sud-est et de l’Inde et est donc loin de se réduire à un échange Nord-Sud.
Les circulations d'intellectuels et d'idées furent surtout nombreuses d’Est en Ouest et de nombreux échanges universitaires entre les premières universités arabes d’Al Azhar et les structures asiatiques eurent lieu 8.
En 1931, la visite d'un groupe d’étudiants cairotes d’Al Azhar à la Shanghai Islamic School donna lieu à la fondation d’une revue littéraire arabophone et traduite localement à l’intention des élites musulmanes éduquées de Chine.
Il le présente comme un mouvement avec des bases et des objectifs rationnels ancré dans le réel politique et répondant à ses exigences, et qui existait aussi bien dans “l’esprit du paysan que du lettré d’Alep, que de l’habitant instruit des villes et que de l’homme politique” (Syria and Lebanon, p. 102).
Face à cette convergence, un des traits constants de la politique française outre-mer fut au contraire une sous-estimation de l’importance du désir d'indépendance et de la profondeur de son enracinement dans la population indigène 16.
L'historien français A. Raymond explique à ce sujet que “l’activité des nationalistes était souvent jugée comme un prurit urbain provoqué par des intellectuels formés en Occident et qui n’avaient aucune prise réelle sur les masses profondes du pays (rurales ou bédouines).”
Tout le savoir orientaliste de l’époque s’était d’ailleurs engagé dans cet horizon-là afin d'asseoir la dichotomie culturaliste entre un “Occident” éternel et un “Orient” tout aussi immuable.
Cette systématisation des relations avec l’Orient qui devint tout à fait “autre” par la scène académique française et cette amnésie des relations certes litigieuses mais bien plus fructueuses du Moyen Âge avec le monde arabe, a été étudiée en profondeur par Edward Saïd dans son ouvrage fondateur de “L'Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident” (1978) 17.
En conclusion, la Nahda fut donc un moment historique qui a marqué un tournant global dans le monde arabe et islamique.
Comme tous les moments charnières, ce réveil en “sursaut” témoigna d’une grande émulation critique mais ne fut pas sans défaut.
Après les décennies d’indépendances, la Nahda se mua en un panarabisme qui perdit peu à peu de sa vitalité critique et révéla son inconsistance pratique révélée par les débâcles militaires désastreuses de 1948 et de 1967.
Aujourd’hui, malgré la grande multiplication des universités, la majorité de la presse arabe est mise sous contrôle et bâillonnée par les régimes autoritaires.
Peu d'intellectuels arabes parviennent à en faire cette plateforme de diffusion et d’échange qu'elle fut pendant la Nahda.
Si certaines structures comme l’Université américaine de Beyrouth ou l’Université américaine du Caire parviennent à conserver une certaine liberté de ton face aux régimes autoritaires, elles ne sont souvent que l’antichambre de l’émigration pour les penseurs les plus brillants comme l’explique R. Naba dans son étude sur le monde du journalisme arabe dans “La guerre des ondes, Renaissance littéraire et conscience nationale”.
Cette désuétude des universités arabes a vu une prolifération de think tanks étrangers et de centres d’“expertise” en tout genre à propos du monde arabo-musulman aux agendas politiques internationaux souvent biberonnés par des intérêts peu objectifs.
Ikrame Ezzahoui
Notes :
6-Abraham S. et Nabeel A., The Arabs in the New World, Wayne State University, 1983.
7-Martinez Montiel L.M. , “Lebanese Immigration to Mexico ”, in The Lebanese in the World: A Century of Emigration, London, 1992
8-Formichi, C., Islam and Asia: A History (New Approaches to Asian History). Cambridge: Cambridge University Press, 2020
9 -Kitagawa J., The religious traditions of Asia : religion, history, and culture , Routledge, Taylor and Francis 2013
10-Nathan K. et Muhammad Hashim Kamali, Islam in Southeast Asia: Political, Social and Strategic Challenges for the 21st Century, 2005
11-Bennigsen A. et Lemercier-Quelquejay C., La Presse et le Mouvement National Chez les Musulmans de Russie avant 1920
12-Kuttner Thomas, “Russian jadîdism and the Islamic world : Ismail Gasprinski in Cairo, 1908 ” in A call to the Arabs for the rejuvenation of the Islamic world . In: Cahiers du monde russe et soviétique , vol. 16, n°3-4, Juillet-Décembre 1975.
13-Burke E, “A comparative view of French native policy in Morocco and Syria”, M.E.S., 1973
14-Gontaut-Biron R. de, Comment la France s’est installée en Syrie, Paris, 1923.
15-Longrigg S. H., Syria and Lebanon under French Mandate, Londres, 1958.
16-Hourani A. , Arabic Thought in the Liberal Age 1798–1939 . Cambridge: Cambridge University Press, 1983
17-Said E., Orientalism , 1978 18 Naba R., Guerre des Ondes… Guerre des religions. La bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen, 1998, L’Harmattan.