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Tareq Oubrou : la notion de « famille musulmane » a-t-elle un sens ? 2/2

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Dans la seconde partie de ce texte consacré à la notion de famille musulmane, l’imam et écrivain Tareq Oubrou aborde de plein fouet la question de la confrontation entre les Textes et le contexte français et propose pour y parvenir l’idée d’une refonte du droit canon. Tareq Oubrou est l’auteur de « Ce que vous ne savez pas sur l’Islam » aux éditions Fayard et plus récemment de « La féministe et l’imam » (Stock).

Quant à l’idée de l’éducation des enfants qui doit incomber à la mère, elle vient s’ajouter à cette collection de fausses croyances dont souffre la perception classique de la famille chez certains musulmans. L’éducation des enfants est l’affaire de tout le monde. L’homme ne peut s’y dérober, surtout que la femme n’est plus cloîtrée dans la maison. Comme l’homme, elle est devenue aussi actrice de la société. Cela suppose une revisite du droit canon classique quant à la division du travail, notamment le rôle domestique de l’homme. La réalité détermine le rapport à la transmission, à l’interprétation et à la mise en pratique des enseignements religieux. La mépriser c’est mépriser les enseignements du Coran et de la Sunna qui, eux, étaient en phase avec leur réalité.

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Cela veut dire que le fait de comprendre le Texte en lien avec les questions de la famille dans l’univers du Texte est une chose, mais le comprendre ici et maintenant c’en est une autre. La première étape relève d’une herméneutique fondamentale : une simple exégèse (tafçir) ou commentaire (charh) des sources scripturaires. Cette approche est incontournable, mais elle ne peut être seule source de la définition de la mission de la famille tant qu’elle ne passe pas à la deuxième étape, celle d’une herméneutique appliquée, traduite dans le langage de l’époque et la culture du temps. À cet égard, se tromper dans l’interprétation de la réalité c’est se tromper d’interprétations des sources scripturaires, et donc du rôle de la famille, notamment en matière d’éducation religieuse, ici et maintenant.

L’éducation par l’essentiel

On a souvent entendu dire que « L’islam est un tout, c’est à prendre ou à laisser ! ». Comme s’il s’agit d’une parole révélée. Ce dogme de globalité et cette loi du « tout ou rien » conduit à deux aberrations diamétralement opposées : le fanatisme ou la désertion de la religion. Cette idée de la globalité est contraire à ce que le Coran nous indique en soulignant que Dieu ne demande à une personne d’accomplir que ce qui lui est possible (2 : 286) et (65 :7). Il y a donc deux principe à ne pas ignorer : le principe de réalité et le principe de possibilité.

L’intrication de notre humanité exige l’élaboration d’une théologie et d’une éthique qui intègrent l’autre qui n’est pas forcement musulman, ou le musulman qui ne partage pas forcement avec nous la même lecture ni les mêmes pratiques. Ceci suppose un changement de paradigme d’une théologie et d’un droit canon (fiqh) médiévaux impériaux, pensés dans une logique de majorité et de domination et où l’islam ne parlait qu’avec des musulmans.

Aussi tous les enseignements des Textes n’ont-ils pas le même statut dogmatique (‘aqîda) ni la même importance normative (sharî‘a). Cela veut dire qu’il est nécessaire d’avoir un algorithme de hiérarchisation pour une éducation qui se concentre sur l’essentiel. Citons ici un exemple anecdotique mais qui en dit long sur les priorités éducatives pour certains parents. Il s’agit de cette obsession d’interdire aux enfants toute friandise qui contient de la gélatine, sous prétexte qu’elle proviendrait du porc, comme si les bonbons par ce seul fait acquièrent le même statut que la viande du porc, elle-même, alors que les savants ont établi une règle qui stipule que lorsqu’une une substance était à l’origine interdite, une fois transformée elle ne l’est plus. Par contre, on ne trouve pas la même ardeur chez ces mêmes parents quand il s’agit pour leurs enfants d’observer convenablement les cinq prières en tant que lien spirituel avec la Transcendance, pourtant deuxième pilier de l’islam. Sans parler d’autres valeurs morales négligés par ces mêmes parents comme la véridicité, l’honnêteté, la culture de l’effort, la sincérité, la bienfaisance, le respect des autres…

Enfants de la mondialisation

Plus que jamais l’universalité de notre humanité se révèle à elle-même, comme signe de l’Unicité de Dieu (30 : 22) ; (49 :13). Les moyens de communication et de transport de plus en plus sophistiqués et rapides ont rendu notre histoire accélérée et notre planète rétrécie. Nous vivions depuis des décennies dans des sociétés mondes et dans une humanité fractale, où le monde avec sa diversité se trouve dans le quartier, voire dans nos maisons et nos familles. Cette intrication de notre humanité exige de notre part l’élaboration d’une théologie et d’une éthique qui intègrent l’autre qui n’est pas forcement musulman, ou le musulman qui ne partage pas forcement avec nous la même lecture ni les mêmes pratiques.

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Tareq Oubrou.

Comment penser une visibilité intelligemment communicationnelle avec le souci de partager ses valeurs avec les autres au lieu de transformer sa religion en bouclier identitariste de protection et renforcer ainsi une visibilité musulmane de rupture pour ne pas dire conflictuelle. Ceci suppose un changement de paradigme d’une théologie et d’un droit canon (fiqh) médiévaux impériaux, pensés dans une logique de majorité et de domination et où l’islam ne parlait qu’avec des musulmans. La famille doit être ce premier lieu d’initiation à ce changement de paradigme éducatif qui prépare l’enfant à vivre dans un monde ou les musulmans s’y trouvent minoritaires. Je voudrais terminer en relevant un fait nouveau dans l’histoire humaine de l’éducation. C’est la première fois que les parents apprennent aussi de leurs enfants par les informations qu’ils leur font remonter sur le monde virtuel et sur l’usage des objets technologiques de plus en plus évolués. La famille est devenue désormais ce lieu de la transmission des expériences sur le monde qui se fait dans les deux sens. D’où l’importance de l’écoute attentive des enfants quand ils nous parlent de leur monde. Encore faut-il instaurer des espaces de discussion et d’échange, sans tabou.

Tareq Oubrou

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