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Mounir El-Khourouj : qu’est-ce que la calligraphie arabe ?

Mounir El-Khourouj est calligraphe et co-auteur de « Poésie arabo-andalouse » aux éditions Albouraq. Il nous présente les principaux styles et écoles de la calligraphie arabe.

La calligraphie signifie étymologiquement, la belle écriture, soit l’art de bien former les caractères d’écriture manuscrite. La calligraphie arabe prend son essor avec la diffusion de l’islam. Il en existe différents courants. « La peinture est un art, et l’art dans son ensemble n’est pas une vaine création d’objets qui se perdent dans le vide, mais une puissance qui a un but et doit servir à l’évolution et à l’affinement de l’âme humaine, au mouvement du Triangle. Il est le langage qui parle à l’âme, dans la forme qui lui est propre, de choses qui sont le pain quotidien de l’âme et qu’elle ne peut recevoir que sous cette forme. » [Vassily Kandinsky]. Il est utile de faire une comparaison entre l’histoire de l’art occidental et celle de l’art arabo-islamique afin que nous puissions voir la différence entre les deux courants et leurs influences sur le cours de l’histoire artistique de chacune des deux civilisations.

En proscrivant la figuration, l’islam canalisera les artistes vers une autre vision créative qui donnera un tampon particulier à 14 siècles d’histoire artistique arabo-musulmane

Brève comparaison artistique entre l’Islam et l’Occident

L’art antique gréco-romain avait excellé dans les fresques et la sculpture : nous citerons Cephisodote, Phidias, Lysippe…. Plus tard son héritière, la culture médiévale, conservera les acquis de l’Antiquité et apportera l’art de la peinture iconographique, avec la reconnaissance du christianisme comme religion d’État sous l’empereur Constantin au 4e siècle, La Réforme religieuse et la découverte de l’Amérique sonneront le glas du Moyen-Âge et fourniront les thèmes de la Renaissance. De célèbres peintres comme Léonard de Vinci, Boticcelli, Raphaël… laisseront des réalisations monumentales. Cet élan se poursuivra durant les trois derniers siècles pour écrire une nouvelle page de l’histoire artistique occidentale avec des courants comme le cubisme, l’impressionnisme, le surréalisme et pour donner ainsi à cette culture une beauté qui la distingue.

À l’instar de la culture occidentale, le monde musulman écrira à sa manière son odyssée artistique. En proscrivant la figuration, la religion musulmane canalisera les artistes vers une autre vision créative qui consiste à puiser dans les lettres arabes la substance nécessaire pour donner un tampon particulier à 14 siècles de l’histoire artistique arabo-musulmane.

 De l’écriture à la calligraphie arabe

« Aucune langue n’a eu le destin de cette harmonie entre l’âme, le mot et la calligraphie comme cela est dans la langue arabe » [Goethe]. Les arabes de la période préislamique avaient une tradition orale, l’écriture n’était pratiquée que par une minorité de lettrés. Les historiens avancent plusieurs hypothèses sur l’origine de l’écriture arabe dont la plus probable est l’origine nabatéenne dérivée de la cursive araméenne et qui prend ses sources dans l’alphabet phénicien. Après la mort du Prophète en 632 et l’avènement au pouvoir d’Abou Bakr a-Siddiq (632-634) comme premier calife de la communauté musulmane naissante, l’Arabie connût des guerres (guerres de la grande apostasie). Beaucoup de fidèles qui avaient appris le Coran par cœur (hafadat al Qorân) étaient morts dans ces batailles (Al- yamama…) d’où la nécessité de transcrire le livre sacré. C’est Omar Ibn al Khattab qui proposa à Abou Bakr d’entreprendre cette transcription. Ce dernier après des hésitations confie à un lettré du nom de Zayd ibn Thabit la tâche de transcrire les manuscrits épars. Par la suite l’empire commença à s’agrandir après la conquête de la Perse et de l’Égypte sous le calife Omar (634-644) et continua sous le 3e calife Othman Ibn Afan (644- 656). Ce dernier donna en 653 l’ordre de supprimer toutes les copies existantes et ne garder que la plus authentique. C’est à partir de cette période où les exemplaires du livre sacré seront transcrits en style hijazi que nous pourrons parler de la calligraphie arabe.

Les courants majeurs :

« La calligraphie est la géométrie de l’âme exprimée par le corps »

1-L’école koufique

Al Koufa, camp militaire fondé en 638, avait grandi et était devenue une grande ville et un centre culturel qui donna naissance au style koufi. Le plus ancien de ce style est le hijazi (Coran d’Othman) : traits allongés, mais non dénués de défaut car l’absence de voyelles rendait sa lecture difficile. Ceci était d’autant plus critique que de nouveaux peuples embrassaient l’islam : il fallait donc absolument passer à une écriture plus lisible, plus simple pour les fidèles arabes et non arabes. Au 9e siècle, sous la dynastie abbasside (751-1258), une nouvelle amélioration de ce style s’est imposée, plus soignée, plus calibrée et qui prend moins d’espace sur le parchemin. Les voyelles sont notées par des points rouges et les consonnes plus claires et plus agrémentées par des traits (kasra, fatha…) pour rendre le texte plus lisible.  Des variantes de ce style voient le jour :
-Al-Andalousie : style présent en Andalousie omeyyade jusqu’à la chute de Grenade sous le règne des Nassirides en 1492
-Al-koufi Al-Kairawani
-Le koufique folié chez les Fatimides (909-1171).
-Le koufique tressé.

2-L’école cursive

Petit à petit le style koufique a été abandonné au profit d’un style cursif mis en place au 9e siècle sous la dynastie des Abassides. C’est un style souple qui a banni les angles et où la lettre Alif (première lettre de l’alphabet arabe) est le point de repère de la composition calligraphique. Sa nature souple fait de ce style l’écriture utilisée dans l’administration.

Les différents styles 

On ne peut parler de l’école cursive sans évoquer le Thuluth  inventé par Ibn Muqla (886-940) : c’est le style majeur de la calligraphie arabe, il se caractérise par de hautes hampes, des lettres calibrées, monumentales, son évolution et sa perfection reviennent aux artistes Ottomans. Il donna naissance à des styles différents :
– Tawqi : écriture de chancellerie chez les Abbassides.
– Rayhani

La simplicité et la lisibilité de ce style font qu’il y a encore aujourd’hui plus de corans copiés en Naskhi que dans toutes les autres écritures arabes réunies

Le Nastaliq : ce style se répand sur les territoires anciennement perses et sassanides. C’est Mir Ali Tabrizi qui est à l’origine de ce style, vers 1370. À partir du 15e siècle, son élégance, sa beauté qui prend la forme d’une composition suspendue le conduisent à s’imposer partout en Perse, Golfe Persique, Chine, Afghanistan. Son apogée se situe entre le 17e et le début du 20e siècle.

Le Diwani : d’origine ottomane où il a connu son summum (le mot diwani veut dire chancellerie) ce style de calligraphie élégant, très serré se définit par l’élongation des caractères et son allure ornementale majestueuse.

Le Naskhi : les origines de ce style remontent au 8e siècle. Le calligraphe Ibn Muqla l’a retravaillé au 10e siècle en une forme plus rythmée. Ibn al Bawab fera aussi un travail remarquable pour le rendre plus élégant. La simplicité et la lisibilité de ce style font qu’il y a encore aujourd’hui plus de corans copiés en Naskhi que dans toutes les autres écritures arabes réunies.  

Le Riqa : c’est un dérivé du Naskhi et du Thuluth, mais les lettres sont bien plus petites et dotées de courbes plus arrondies. Le centre des boucles des lettres est toujours rempli, les lignes horizontales sont très courtes et les ligatures agencées avec densité, les finales étant souvent rattachées aux initiales. C’est de nos jours l’écriture manuscrite la plus employée dans le monde arabe.

Le Maghribi : surtout utilisé dans les pays du Maghreb, en Espagne islamique, il se caractérise par l’utilisation d’un calame à pointe.

La calligraphie contemporaine

La calligraphie arabe est entrée au début du 20e siècle dans une période d’oubli, mais ces dernières décennies ont vu un mouvement de renaissance de cet art que ce soit dans les pays arabes ou en Occident. Ainsi, des artistes comme Hassan Massoudy, Hani Alani, Fouad Qouichi, Nja Mahdaoui…, tout en s’abreuvant de l’art occidental ont réussi à donner, avec des styles et des supports différents, à la calligraphie arabe la place qu’elle mérite dans l’espace artistique mondial.

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