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Quelle est la place du jeûne protestataire en islam ?

Enseignante, militante associative de longue date, diplômée, entre autres, d’un DEA consacré au « thème de l’exil dans la philosophie Ishraqi », d’une licence en lettres arabes et modernes et d’un certificat d’aptitude à l’enseignement de la langue Braille arabe, Faouzia Zebdi-Ghorab est écrivain(e) et l’auteure de nombreux ouvrages. Encore peu connue du public, elle a sorti en décembre 2016 « Le jeûne protestataire, martyre ou damnation ? », une étude de référence sur le thème de la grève de la faim dans la tradition musulmane. Un livre qui fera date. Mizane Info vous en livre quelques clés.

Quel est le statut de la grève de la faim ou jeûne protestataire dans la tradition musulmane ? Question curieuse qui ne pouvait pas ne pas attirer notre attention tant le grand écart entre le fiqh, cet héritage juridique et jurisprudentiel de plusieurs siècles de production du droit musulman, et ce qu’il convient de nommer une question contemporaine, qui plus est une question délicate et hautement politique, est immense. Et grand bien nous en pris. C’est donc à cette délicate question que s’est attelée Faouzia Zebdi-Ghorab dans une œuvre pionnière intitulée « Le jeûne protestataire, martyre ou damnation ? » dont les mérites et l’intérêt sont multiples. Ce livre déborde très largement la seule question de la grève de la faim ou, s’il on veut, il mobilise une multitude de champs et d’argumentaires tous destinés à interroger l’apparente simplicité des réponses apportées à cette question par une caste de savants contemporains plutôt allergiques à toute forme de contestation politique. Assimilé au suicide par plusieurs avis religieux de savants saoudiens, la grève de la faim peut-elle être appréhendée sous un prisme plus large que le simplisme formel du halal/haram actuellement proposé et souvent déconnecté des finalités de la voie shariatique ? Avant d’en parler, quelques mots sur son auteur(e).

De Nanterre à Alger, un itinéraire populaire

Née dans le Nanterre des années 1960 d’un père algérien ouvrier dans le bâtiment et d’une mère au foyer, Faouzia est doublement issue de la classe populaire par ses origines et son habitat. Les bidonvilles nanterrois que ses parents habiteront, la simplicité et la modestie d’une jeunesse forgée par des conditions de vie précaire habiteront cette femme et détermineront son engagement en faveur des plus déshérités. Sa première fenêtre, Faouzia la trouvera dans la lecture. Lectures qui la mèneront après quelques études universitaires vers l’enseignement du français dans un collège de la banlieue algéroise et la traduction d’ouvrages pour les non-voyants. A son retour en France, et munie de nouveaux diplômes dont un DEA en philosophie, elle s’engage sur d’autres chantiers. « De 1991 à 2015, elle se consacre pleinement à la prévention de l’échec scolaire et de la délinquance » est-il mentionné sur son site.

Faouzia Zebdi-Ghorab en présence de Hussein Nuri, un artiste peintre qui a surmonté son handicap.

Présidente de l’association La Maison de la Fraternité, elle encadre et prépare des lycéens « au baccalauréat de Français et de philosophie, l’enseignement de la langue arabe et de la civilisation islamique (CACI) » et dispense des formations aux « Sciences de l’Éducation et aux techniques de communication à travers des conférences et autres séminaires ». De mars 2004 à 2008, Faouzia Zebdi-Ghorab ira sur le terrain politique où ses convictions de cœur la pousseront à mouiller le hijab plus que de raison. Secrétaire nationale de l’Union Française pour la Cohésion Nationale (UFCN), puis du Mouvement Citoyen pour la Diversité (MCD), elle se présentera pêle-mêle aux élections municipale, cantonale, sénatoriale et législative.

Le jeûne protestataire : questions et observations

Professeure de philosophie dans le secondaire, Faouzia Zebdi-Ghorab milite aussi par la plume avec la rédaction de plusieurs dizaines d’articles et quelques ouvrages. Citons « Si tu veux nettoyer la république au karcher » (2010), « Méditations intimes » (2011), « Béni soit Dieu » co-écrit avec Omar Mazri (2012) et « Ecrire contre l’oubli » (2015).

Donner un début de réponse qui ne renvoie pas à la capacité de faire, mais bien à la légitimité de faire

Ce parcours conjugué d’une fibre religieuse, d’une spiritualité engagée, d’une pensée ouverte et agissante la pousse à s’intéresser et s’interroger sur la pratique des grévistes de la faim qui traverse l’histoire des luttes de décolonisation de l’Algérie à la Palestine. Une thématique qu’elle aborde de manière posée et qu’elle croise avec les références religieuses de l’islam. « Si la grève de la faim apparaît à certains égards comme un acte fort de résistance à l’oppression ou à l’injustice, peut-elle, dans le cadre du droit musulman conditionné quant à ses normes et ses buts, constituer dans ses formes et ses objectifs, une nouvelle forme de lutte ? », demande Faouzia Zebdi-Ghorab en recensant les versets du Coran, paroles prophétiques et récits de guerre de la tradition musulmane selon les interprétations qui en ont été faites.

L’auteure s’interroge par ailleurs sur la nature de la grève de la faim et son statut d’action violente ou non violente. « Dans un contexte déjà rude, pourquoi un individu s’inflige-t-il une souffrance supplémentaire ? Quelles sont les intentions et les justifications objectives d’un tel comportement ? », et précise la portée de ce questionnement : « Cette étude a essentiellement pour but de donner un début de réponse qui ne renvoie pas à la capacité de faire, mais bien à la légitimité de faire ».

Du jeûne au jihad et du jihad à l’ijtihad : les étapes d’une pensée

Pour tenter d’apporter non pas une réponse définitive mais une clarification des termes du débat, l’écrivain va explorer les notions de jihad, d’ijtihad, la différence entre les termes connexes de siyyam et de sawm faisant référence au jeûne, la notion de sacrifice dans la tradition chrétienne et, dans la tradition hindoue à travers la vie et l’œuvre de Gandhi. Les détours fructueux qui en découlent nourrissent une réflexion globale et confère à l’ouvrage la stature d’une contribution incontournable. « La paix intérieure et la créativité, nécessaires à l’homme, ne peuvent se réaliser dans le désordre politique, le chaos social et l’indigence économique. Aussi, dans un double mouvement de libération, l’individu s’affranchit du joug des passions tyranniques de l’âme sur le plan intérieur, et du joug de toute tyrannie humaine sur le plan extérieur (…) Dans la dynamique de ce double mouvement, le mot jihad donne aussi bien le mot mujtahid (terme de la réflexion) que le mot mujahid (terme du domaine de l’action) (…) Cet effort de réflexion comme il est appelé ici, relève également de la mise en action de la profonde nature ou fitra qui permet à l’homme de trouver en lui  « le germe inné de la connaissance et de l’amour de Dieu » ».

La vérité (n’est) pas une idée que l’on contemple, mais une réalité qui éclot

Faouzia Zebdi-Ghorab en appelle finalement à libérer l’esprit musulman contemporain d’une double aliénation : celle d’une modernité agonisante, artificielle et asphyxiante et celle d’un sectarisme rigoriste de la forme au service d’un obscurantisme du tréfonds. « L’Islam déboîté de la vie et empêché dans son processus actif se voit compliqué par des fatwas que les musulmans trainent comme des boulets dans un monde sur lequel ils n’ont plus d’influence, et dans lequel les perspectives d’avenir apparaissent de plus en plus floues ». Une double impasse qu’elle nous invite à transcender par le recours à une intelligence du sacré exigeante et authentique, véridique et sincère, orientée vers Dieu, au service des Hommes. « Seule la capacité à voir la réalité dans sa complexité et son originalité historique donne les compétences indispensables pour devenir l’agent de la manifestation de la vérité ou de son dévoilement, la vérité n’étant pas une idée que l’on contemple, mais une réalité qui éclot dans nos yeux et grandit dans nos cœurs (…) une vérité qui n’est pas donnée clefs en main parce qu’elle procède d’une démarche véridique » ».