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26/06/2019
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Nadia Henni-Moulaï : l’islam, un test pour la République 1/2

Nadia Henni-Moulaï.

Nadia Henni-Moulaï est journaliste, écrivain et fondatrice du site d’information MeltingBook. Dans un article que Mizane Info publie en deux parties, Nadia Henni-Moulaï, qui est aussi l’auteur d’un livre sur la Guerre d’Algérie,nous retrace l’épopée des musulmans en France et l’histoire compliquée des relations entre l’islam et la République. 

Islam de France. Derrière l’expression consacrée par l’Etat, se pose la question de la relation entre la République et les musulmans. Véritable ligne de fracture de la société française, le musulman tantôt immigré, tantôt français, lance un défi à la République. Celui de tester la solidité de ses principes républicains. Faire entrer l’islam dans le roman national français. Le défi est ambitieux tant l’histoire des musulmans présents en France renvoie à une Histoire épineuse, presque tabou. Pas étonnant, donc, de voir la deuxième religion de France et ses fidèles régulièrement étrillés dans les médias ou sacrifiés par la classe politique sur l’autel des élections. Reste que l’islam est au centre de l’attention. Un fait nouveau qui peut expliquer en partie le rejet dont ils font l’objet. Dans une récente étude parue avril 2016 – avant la tragédie de Nice – 63 % des Français jugeaient l’influence et la visibilité de l’islam « trop importantes » en France contre 55% en 2010 (1). Une progression qui interroge. D’abord parce que la tension n’a jamais été aussi palpable à écouter les dirigeants de ce pays. Ensuite parce qu’elle pose la question du « problème » de la visibilité de l’islam, devenue au fil des années la ligne de fracture bien plus que la question de la pratique.

Une relation biaisée

Pour bien comprendre, comment l’image de l’islam s’est dégradée en France, il faut remonter le fil de sa présence en France. A une époque où la discrétion, pour reprendre la terminologie de Jean-Pierre Chevènement à la tête de la mission de préfiguration de la Fondation pour les œuvres de l’islam de France, était de mise. Contrairement à la croyance populaire, l’islam n’est pas un culte nouveau en France.

Autrefois envisagé comme l’Autre fantasmé et diabolisé, le Musulman devient la figure du dominé

L’émigration des musulmans, issus des colonies, vers la métropole débute au début du XXe siècle. En décembre 1904, une loi assouplit les formalités de circulation entre la France et l’Algérie. Cette nouvelle disposition permet à quelques milliers d’Algériens kabyles principalement de fouler le sol métropolitain. Saisonniers ou étudiants, ils ouvrent, sans le savoir, cette grande épopée de l’islam de France. A noter, c’est bien la colonisation qui déclenche cette immigration en provenance directe des colonies.

Une illustration sur le début de la colonisation française de l’Algérie en 1830.

L’ordonnance royale du 24 février 1834 marque l’annexion officielle de l’Algérie par la France après la capitulation du dey d’Alger en 1830. Une étape historique qui inaugure une nouvelle époque dont l’écho résonne encore aujourd’hui. Autrefois envisagé comme l’Autre fantasmé et diabolisé, le Musulman devient la figure du dominé. Surtout, il devient une pièce, certes rapportée, de l’empire coloniale, transfuge de la République. Dans cette relation de l’islam à la France, les deux Guerres mondiales marquent un tournant clair. L’inclination « indigénophile ou islamophile du début du XXe siècle » des Français comme l’écrit Michel Renard (2) nourrit un intérêt réel pour l’islam et pour les musulmans ».

Inauguration historique de la Mosquée de Paris en juillet 1926.

Symbole de cet attrait, la Grande mosquée de Paris inaugurée en 1926 ou encore l’hôpital Franco-musulman Avicenne, situé à Bobigny (Seine-Saint-Denis). Deux bâtis destinés, non pas à satisfaire les besoins logistiques d’une population encore confidentielle, mais plutôt à rendre hommage aux tirailleurs tombés sur le champ de bataille en 1914-1918.

Le discrédit et la République

Près de 500 000 combattants d’Afrique du nord et d’Afrique sub-saharienne gonflent les blocs de l’armée française. Ils seront 450 000 entre 1943 et 1945, selon l’historien Jacques Frémeaux. Des campagnes de recrutement qui s’inscrivent dans la philosophie colonisatrice du rapport dominant-dominé.

Utilisés comme chair à canons, les soldats des colonies ne voient guère arriver l’égalité civique promis

Comme le rappelle les historiens, les indigènes sont enrôlés de force, parfois « au lasso » (3). Au-delà de ce recrutement « volontaire » qui n’en a l’aspect qu’à travers les mots, ces guerres font rejaillir, une fois de plus les contradictions d’une devise républicaine. Utilisés comme chair à canons, les soldats des colonies ne voient guère arriver l’égalité civique promis. Un discrédit supplémentaire que la République gomme d’un revers de manche mais dont l’empreinte va déterminer ses relations entre elle et ses sujets musulmans, parents ou arrière-grands parents des futurs Français musulmans… Résultante de la colonisation puis des deux conflits mondiaux, la présence des musulmans en France change peu à peu de nature.

Mais avec une constante. Le musulman reste cette figure exogène à la République parce qu’il est justement l’incarnation des contradictions de l’œuvre colonisatrice, posant ainsi la question de l’altérité. La fin de la seconde Guerre mondiale qui correspond également au début du processus de décolonisation, ouvre la voie à une nouvelle ère. A partir des années 1950, une nouvelle vague d’immigrés rejoint l’Hexagone, alors en pleine reconstruction. L’immigré revêt alors ses habits de manœuvre. Les autorités concluent des accords avec les pays du Maghreb, fraîchement indépendants, pour encourager la venue de cette main d’œuvre bon marché et peu qualifiée. La question de l’islam n’a pas encore émergé. Pour ces milliers de salariés, la France sonne comme un passage temporaire.

Le tournant des années 70

Cette période marque le début de l’installation des ex-colonisés et avec eux de l’islam. L’idée du retour au pays ne s’est pas encore transformée en mythe. Si la fin de l’immigration salarié est actée en 1974, conséquence directe de la crise économique mondiale de 1973-1974, la France fermant ses frontières pour le regroupement familial, la question a maintes fois suscitée la réprobation des élus de la République. Dès 1976, le conseil d’Etat juge illégal son interdiction. Une décision qui permet à des milliers de familles d’origine maghrébine de se regrouper en métropole, là où le chef de famille y occupe un poste. Il s’agit véritablement d’un tournant puisque cette disposition légale va changer le visage de la France. D’abord parce qu’il transforme ce « retour » rêvé par ces immigrés en mythe. Ensuite parce qu’il induit la naissance de Français musulmans, descendants d’ex-colonisés, nouveaux enfants de la République. Le regroupement constitue une étape clé dans l’installation de l’islam en France. Face cette immigration dont l’ancrage s’incarne à travers les générations naissantes, le besoin d’organiser la pratique du culte se fait jour.

1-Sondage Ifop pour Le Figaro, 29 avril 2016

2-Michel Renard, Les débuts de la présence musulmane en France et son encadrement », in Mohammed Arkoun (dir) Histoire de l’islam et des musulmans en France, Albin Michel, Paris 2006

3-Dictionnaire de la France coloniale, Flammarion

Du même auteur, lire :

« Voiles et préjugés »