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Mustafa Akyol : pensées sur l’islam et la tolérance à l’ombre de l’expérience malaise

Mustafa Akyol est un écrivain turc, auteur de l’ouvrage  « Islam without Extremes: A Muslim Case for Liberty » et chroniqueur au New York Times. Dans sa dernière contribution, il raconte son arrestation en Malaisie et les problèmes qu’il a rencontré avec la police religieuse malaise. Mizane Info publie la traduction de cette chronique qui est aussi une invitation à la réflexion sur ce que devrait être – et ne pas être –  la voie légitime d’un islam contemporain.

J’écris cette chronique depuis le siège de mon avion qui m’emmène de Kuala Lumpur, en Malaisie, à mon domicile. Il y a environ 12 heures, j’ai été enfermé dans une cellule de détention par la « police religieuse » de la Malaisie. L’histoire a commencé il y a quelques mois, lorsque le Front islamique de la Renaissance, une organisation musulmane réformiste et progressive en Malaisie, m’a invité à donner une série de conférences sur l’islam, la raison et la liberté. L’association m’a accueilli trois fois au cours des cinq dernières années pour des événements similaires et a également publié la version malaise de mon livre « L’Islam sans extrêmes : un plaidoyer musulman pour la liberté ». J’étais donc heureux de pouvoir visiter, à nouveau, la Malaisie. Je suis arrivé à Kuala Lumpur le 22 septembre. Le lendemain, j’ai donné ma première conférence sur la suppression de la théologie rationnelle par les courants dogmatiques au début de l’islam, en affirmant que ce « suicide intellectuel » hantait encore la civilisation musulmane. La deuxième discussion portait sur un sujet plus controversé : l’apostasie de l’islam. J’ai soutenu que les musulmans devaient respecter la liberté de conscience, conformément au verset coranique « Pas de contrainte dans la religion ». J’ai déclaré que l’apostasie ne devait pas être punie par la mort, comme en Arabie Saoudite, ou par « réhabilitation », tel qu’en Malaisie. La pratique de l’islam doit être fondée sur la liberté et non sur la coercition, et les gouvernements ne doivent pas régir la religion ou la morale privée.

Les interventions de la police religieuse

À la fin de mon discours, un groupe d’hommes est venu dans la salle de conférences et m’a montré des badges indiquant qu’ils étaient des « agents d’application de la loi ». « Nous avons entendu dire que vous venez de prononcer une conférence interdite sur la religion », a déclaré l’un des hommes. « Et nous avons eu des plaintes à ce sujet. » Ils m’ont amené dans une autre pièce, m’ont photographié et m’ont posé des questions sur mon discours. Quand ils ont terminé leur interrogatoire, ils m’ont remis un morceau de papier avec des écrits malais et m’ont dit que je ne devrais pas parler sans autorisation. Ils m’ont également interpellé sur ma prochaine conférence concernant mon dernier livre, « Le Jésus de l’islam : comment le roi des Juifs est devenu un prophète des musulmans ». « Nous avons entendu dire que vous parlerez des points communs entre l’islam, le judaïsme et le christianisme », a déclaré un responsable. « Nous n’aimons pas ce genre de choses. » Ensuite, ils sont partis. Après cela, j’ai consulté mes hôtes et nous avons décidé d’annuler ladite conférence. J’ai supposé que c’était la fin des interrogatoires. Plus tard dans la journée, je me suis rendu à l’aéroport international de Kuala Lumpur pour un voyage de 30 heures vers le Massachusetts. Quand j’ai donné mon passeport à la police des frontières, j’ai compris que mon « expérience malaise » n’était pas terminée. « Vous devez attendre, monsieur », a déclaré la femme qui a vérifié mon passeport. Elle a appelé des policiers, qui ont appelé d’autres policiers, qui m’ont emmené dans une pièce où mon ordre d’arrestation m’a été lu. Apparemment, la police religieuse, connue sous le nom de JAWI, voulait m’interroger à nouveau pour mes conversations « non autorisées » sur la liberté religieuse et avait émis cette ordonnance d’arrestation pour m’assurer de ne pas quitter le pays.

« Pas de contrainte dans la religion »

J’ai été emmené de l’aéroport à un poste de police, puis à une autre station. Enfin, j’ai été emmené au quartier général de JAWI, où j’ai été enfermé. Pour être juste, personne ne m’a été impoli, et encore moins cruel. Pourtant, j’étais en difficulté : j’avais été arrêté dans un pays étranger dont je ne comprenais pas les lois et la langue. Je n’avais aucune idée de ce qui m’arriverait, ni quand je reverrais ma femme, Riada, notre fils de 2 ans, Levent, et notre bébé de 2 mois, Efe. Dans la matinée, j’ai été emmené dans un tribunal de la shari’a, qui est utilisé en Malaisie pour juger des questions religieuses, où j’ai été interrogé pendant deux heures. À la fin, à ma grande surprise, j’ai été relâché. Bientôt, j’ai appris que cette libération, je la devais aux efforts diplomatiques de mon pays, la Turquie, et de l’ex-président turc, Abdullah Gül, qui a pris contact avec la royauté malaisienne.

En surveillant la religion, les autorités ne la protègent pas. Ils ne font qu’affaiblir leurs sociétés, en suscitant des vocations hypocrites et en faisant en sorte que de nombreuses personnes perdent leur foi ou leur respect de l’islam

Cet incident m’a montré une fois de plus qu’il y a aujourd’hui un problème majeur dans l’islam : une passion pour imposer la religion, plutôt que de simplement la proposer, une mentalité que la plupart des chrétiens ont abandonné à l’époque de l’Inquisition. Heureusement, il existe des antidotes à ce problème au sein même de l’islam. L’un d’entre eux est le verset coranique que les officiers de JAWI m’ont réprimandé à plusieurs reprises pour avoir osé le réciter : « Pas de contrainte dans la religion ». En fait, la tradition musulmane dominante, antilibérale, n’a jamais pleinement apprécié la liberté impliquée par ce verset – et d’autres versets avec des messages similaires. « Le verset « Pas de contrainte » a été un problème pour les premiers exégètes », a déclaré Patricia Crone, spécialiste américaine de l’histoire de l’islam. « Et ils ont réagi en l’interprétant de manière restrictive. » Le verset a été déclaré « abrogé », ou sa portée a été radicalement limitée.

La fin ne justifie pas les moyens

Ceci est encore évident dans une parenthèse qui est trop souvent insérée dans les traductions du verset « Il n’y aura pas de contrainte dans la religion (en devenant musulman) » que l’on retrouve dans certaines traductions de l’Arabie Saoudite. J’ai appris que les autorités malaisiennes le faisaient également. Ils ajoutent la phrase supplémentaire parce qu’ils pensent que les musulmans devraient être obligés de pratiquer la religion de la manière que les autorités définissent. Ils croient aussi que si les musulmans décident d’abandonner leur religion, ils doivent être punis pour « apostasie ». L’un des officiers à mon procès de la cour de la shari’a m’a déclaré avec fierté que tout cela était fait pour « protéger la religion ». Voici le message que j’adresse à cette cour : en surveillant la religion, les autorités ne la protègent pas. Ils ne font qu’affaiblir leurs sociétés, en suscitant des vocations hypocrites et en faisant en sorte que de nombreuses personnes perdent leur foi ou leur respect de l’islam. Je suis arrivé à le comprendre pendant ma détention dans le quartier général de JAWI.  J’entendais alors l’enregistrement audio d’une récitation du Coran venant de la pièce voisine. J’entendais le Coran et, pour la première fois de ma vie, une petite voix me suggérait que cela ressemblait à la voix d’un oppresseur. Mais je n’ai pas cédé à cette impression. « Je vous entends et j’ai confiance en vous, Seigneur », me dis-je alors en priant, « « malgré ces bigots qui agissent en votre nom ».

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