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Mohammed Taleb : les nouveaux paradigmes scientifiques sont-ils intelligibles dans l’intellectualité musulmane contemporaine ? 1/4

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Mohammed Taleb à l’Université d’été pour dirigeants Trans-Mutation 2015 « Des racines et des ailes ».

Mohammed Taleb est un philosophe algérien, conférencier et écrivain. Dans la première partie d’une contribution écrite* exceptionnelle que publie Mizane.info avec l’autorisation de l’auteur, Mohammed Taleb interroge le rapport des nouveaux paradigmes scientifiques et leur relation avec la pensée musulmane.

La science, l’objectivation marchande et la « modernité capitaliste »

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Le désenchantement du monde est devenu l’horizon des sociétés contemporaines. C’est à Max Weber (1864-1920), le célèbre sociologue allemand, que nous devons ce constat. Il s’impose, aujourd’hui, à tous.

Mais le désenchantement n’est que l’une des caractéristiques de ce que certains nomment le « capitalisme historique ». En effet, ce phénomène n’est pas intelligible si nous méconnaissons le cadre socio-historique global dans lequel il s’insère.

Ce cadre est le capitalisme. En usant d’un pareil terme, nous ne voulons pas dire que l’économie constitue la dernière instance qui préside à nos destinées, et cela parce que le capitalisme n’est pas réductible, à nos yeux, à un « mode de production », à un système économique.

Il est également une culture, une conception du monde, un projet. Et c’est toujours Max Weber qui qualifie la modernité occidentale de « capitaliste ».

Née en Occident, dans le prolongement d’une certaine trajectoire sociale-concrète et intellectuelle (théologique, philosophique et scientifique), la modernité capitaliste n’a pas d’autre projet que l’objectivation marchande, c’est-à-dire la réification ou la chosification.

La réification du monde

Il s’agit de transformer en objets séparés et quantifiables l’ensemble des éléments de la réalité phénoménale. La seule mesure légitime, dans cette modernité capitaliste matrice de tous les nihilismes, est la mesure marchande, comptable, statistique. L’humain perd sa dignité, son humanitas est dissoute, il doit devenir homo oeconomicus.

Le cosmos – avec ses formes, ses forces, ses énergies, ses entités – n’est plus qu’une vaste marchandise. Si la dégradation des rapports sociosphère/biosphère est un phénomène qui remonte au Néolithique, c’est bien sous le capitalisme qu’elle a pris une vitesse folle, empêchant les processus de revitalisation, de régénération de notre habitat : la terre meurt !

Le mot désenchantement a été lancé par le sociologue allemand Max Weber. En allemand, le mot est Entzauberung, et, si on le traduit littéralement, il signifierait que les objets, dans le monde moderne, sont dépouillés de toute aura magique, de tout sens merveilleux, que la nature ou le cosmos, en d’autres termes, deviennent un monde d’objets à étudier, analyser, à classer, à calculer, à mesurer.

La science a contribué de façon décisive aux crises socio-écologiques et à la crise spirituelle de l’homme moderne. Elle a apporté au capitalisme les techniques permettant de soumettre les réalités du cosmos en même temps qu’elle a participé à la légitimation intellectuelle et morale de cette logique de mort.

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Le penseur et sociologue allemand Maw Weber.

Mais si nous continuons plus longtemps à parler de science sans la qualifier, nous risquons d’en faire une idole et de perdre de vue le fait qu’il n’y a pas de science en général. Elle est le produit de l’esprit du temps et une construction socio-idéologique. En ce sens, la science occidentale moderne restera inintelligible si nous ne l’inscrivons pas dans le maillage de l’ « économie-monde capitaliste » (Immanuel Wallerstein) et de sa « modernité marchande ».

Cette science-là est inséparable du désenchantement du monde dont nous parlions Avec ses méthodes, sa logique, son appareil conceptuel, sa philosophie (c’est-à-dire son paradigme), elle a été une aide précieuse dans le processus désenchanteur du capitalisme.

Le désenchantement comme projet

Ecoutons ce qu’en dit Jean-Louis Schlegel : « Le mot désenchantement a été lancé par le sociologue allemand Max Weber. En allemand, le mot est Entzauberung, et, si on le traduit littéralement, il signifierait que les objets, dans le monde moderne, sont dépouillés de toute aura magique, de tout sens merveilleux, que la nature ou le cosmos, en d’autres termes, deviennent un monde d’objets à étudier, analyser, à classer, à calculer, à mesurer.

Descartes en avait donné le principe philosophique, et à partir de Newton, la chose est acquise : la nature est un grand mécanisme (…) Entzauberung : cosmos désenchanté, c’est-à-dire cosmos qui a cessé d’être un monde symbolique, un monde vivant, avec une âme ou des milliers d’âmes, un monde d’énergies aussi… »

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Thomas Kuhn

Ainsi, la science de la modernité capitaliste occidentale n’épuise ni la connaissance scientifique ni la quête de ceux qui scrutent les signes du cosmos. La raison à cela est due à la nature paradigmatique de son activité. C’est à l’épistémologue étasunien Thomas Kuhn que nous devons l’usage de la notion de paradigme dans l’écriture de l’histoire des sciences.

Cette notion est pour nous centrale car elle souligne bien le fait que cette histoire n’est pas l’histoire d’une simple accumulation de données selon une ligne temporelle linéaire, allant d’un alpha de la connaissance vers un oméga.

La science traverse périodiquement des crises – ce sont les révolutions scientifiques – par lesquelles elle change de paradigme, autrement dit de méthodes de recherche, de concepts et même d’objets. Si, dans le contexte de la modernité capitaliste et dans le mouvement philosophique issu d’un certain courant de la Renaissance, aux 16e et 17e siècles, une certaine science est apparue, il ne faudrait pas en conclure qu’elle s’est imposé sans contradiction, sans la résistance d’autres paradigmes.

La bataille des paradigmes est l’une des dimensions les plus fondamentales de l’histoire des sciences. Elle rend intelligible bien des problématiques et des choix de recherche.

La bataille des paradigmes

Aujourd’hui, une bataille fait rage entre, d’une part, un paradigme galiléo-newtonien (et cartésien), scientiste, positiviste et matérialiste, un paradigme, nous l’avons vu, qui a accompagné le capitalisme et sa modernité et, d’autre part, un paradigme alternatif dont les fondements relèvent d’un autre univers de sens et qui poursuit une autre quête.

Cet autre paradigme, que nous nommerons, à la suite de bien d’autres, « nouveau paradigme », possède à la fois une histoire et une préhistoire. Il est né au cours du 20e siècle, dans le dépassement des apories, des impasses logiques, des paradoxes de l’ancien paradigme qui a eu son heure de gloire au 19e siècle (même s’il arrive à se maintenir aujourd’hui dans la représentation sociale).

La raison mathématique, que Hegel appelle entendement, ne connaît pas le sens. Elle règne, de façon absolue, sur le quantitatif. Toute la réalité est réduite à la quantité. La réalité est mesurable, totalement homogène.

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Leonardo Boff.

La modernité capitaliste et la science qui l’accompagne sont occidentales. Certes, le modèle de développement capitaliste est un modèle mondial et l’économiste et historien Immanuel Wallerstein, dans le sillage de Fernand Braudel, parle d’une « économie-monde capitaliste ».

La mondialisation actuelle (avec son corollaire, la globalisation financière) accentue cette dynamique. Mais le Système-Monde n’est pas autre chose, dans notre esprit, que la projection à l’échelle planétaire du Système-Occident. L’occidentalisation du monde est plus qu’une incidence du capitalisme, elle représente, en fait, l’une des conditions de son expansion.

Méfions-nous des idéologies au verbe planétaire qui tendraient à masquer l’occidentalité foncière des processus en cours.

Le brésilien Leonardo Boff, figure éminente de la théologie de la libération, dans un remarquable article intitulé « Postmodernité et misère de la raison libératrice » présente ainsi le projet de la modernité capitaliste occidentale :

« Le projet peut être résumé comme la volonté de pouvoir/domination/enrichissement à partir de la subjectivation de l’individu blanc, occidental, chrétien et l’objectivation de tout le reste – soit en le soumettant, soit en le détruisant, soit en faisant un reflet de l’Occident -, l’autre (…) doit être subordonné à l’impérialisme de la raison occidentale, au pouvoir de l’Européen et aux intérêts de sa lecture du monde. »

C’est dans la mesure où nous comprendrons la nature objectivante, réductrice et mutilante du paradigme galiléo-newtonien que nous pourrons saisir sa contribution à la justification de l’ordre capitaliste.

Pour une émancipation scientifique des pays du Sud

Un autre philosophe et théologien de la libération, l’argentin Rubèn Dri souligne cette liaison en ces termes : « La raison mathématique, que Hegel appelle entendement, ne connaît pas le sens. Elle règne, de façon absolue, sur le quantitatif. Toute la réalité est réduite à la quantité. La réalité est mesurable, totalement homogène.

C’est l’expression de la conscience qui accompagne l’entreprise capitaliste, entreprise qui s’intéresse seulement à l’efficacité : Combien faut-il pour gagner plus ? Combien d’heures de travail sont indispensables pour que l’entreprise continue à fonctionner ? ».

Il faut signaler que si l’ancien paradigme a trouvé son destin lié à la modernité capitaliste et aux formes dominantes et officielles de la culture euro-américaine, le nouveau paradigme scientifique, lui, peut faire l’objet d’une appropriation de toutes les autres cultures du monde, y compris des cultures qui, en Europe, n’ont pas « pactisé » avec la folle logique de la rationalité instrumentale, quantitative et objectivante (comme la culture du romantisme à la fin du 18e siècle).

Mais pour que ces nouveaux paradigmes scientifiques puissent êtres intelligibles dans les cultures des peuples et des communautés du monde, il est nécessaire de sortir du processus pervers qui veut que la modernisation suppose nécessairement l’occidentalisation.

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Mohammed Taleb au cours d’un entretien accordé à la chaîne Les Visionautes, en marge du G21, en 2015.

En fait, il nous faut considérer cette dernière comme un obstacle à l’émergence, dans les pays du Tiers Monde, de modernités scientifiques endogènes, car la philosophie des sciences, véhiculée par le mouvement de l’occidentalisation, est la philosophie, aujourd’hui dépassée et largement déconstruite, du scientisme et du positivisme.

Pour rendre compte, par exemple, dans la langue arabe et dans l’imaginaire arabo-musulman, des logiques alternatives du nouveau paradigme, de ses nouveaux concepts, de ses modes de raisonnements et de sa rationalité nouvelle, il est nécessaire d’entamer un long détour par le riche patrimoine de la civilisation arabo-musulmane, dans ses composantes philosophiques, mystiques, théologiques, scientifiques, juridiques, artistiques, etc.

La revalorisation d’un tel patrimoine – à travers un formidable processus de modernisation endogène, de libération des énergies créatrices et des consciences individuelles – est la condition pour que les Arabes puissent enfanter une cosmo-sophie, une anthropo-sophie, une philo-sophie arabo-musulmanes du nouveau paradigme de la science contemporaine.

Ce défi est de même nature que ceux que les Indiens, les Chinois, les Africains, les Latino-américains doivent relever pour s’affirmer comme des sujets historiques libres.

Structures et fécondité du nouveau paradigme scientifique

« Le cul-de-sac des concepts classiques a mené les physiciens à élaborer une nouvelle approche de la connaissance de la nature. Cette nouvelle approche se fonde sur des concepts radicalement différents qui mènent à une conception radicalement différente et de l’univers et de la place que l’homme y occupe. » Henry Stapp

Si la critique du positivisme et du réductionnisme de l’ancien cadre conceptuel de la science fait l’unanimité parmi ceux qui se réclament du nouveau paradigme, cela ne signifie nullement que celui-ci soit homogène dans ses orientations philosophiques.

La déclinaison « incomplétude » du nouveau paradigme se déploie sous le signe d’une transcendance qui « fonde » la réalité, la fait tenir tout en restant inobjectivable dans son essence (…) L’incomplétude est précisément le nom que l’on donne à ces « creux », ces « revers » qui nous donnent une image par laquelle nous saisissons mieux les limites de nos descriptions de la réalité (…) La physique quantique a largement contribué à la valorisation de cette problématique, même s’il existe, en son sein, de nombreuses interprétations.

En fait, un examen attentif des positions et des mouvements de pensée des uns et des autres peut nous aider à cerner deux lignes philosophiques, avec à chaque fois une logique différente. Si la première se dessine sous le regard de l’auto-organisation, la seconde se place sous la figure de l’incomplétude.

Il s’agit là de deux façons par lesquelles le nouveau paradigme affirme ses droits face au scientisme. Maintenant, lorsque nous parlons des hommes, la nuance est de rigueur. Non seulement, on peut passer de l’une à l’autre de ces positions, mais on peut aussi même les articuler dans un même regard sur le monde.

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Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le terrain sur lequel nous plaçons est celui de l’épistémologie et de la philosophie de la science. En effet, ces deux lignes cognitives définissent des modalités différentes d’accès au monde en même temps qu’elles indiquent, jusqu’à un certain point, l’horizon de sens vers lequel doit tendre la quête du scientifique.

Il n’est pas illégitime de dire que la déclinaison « auto-organisation » du nouveau paradigme se déploie sous le signe d’une immanence qui, à la différence de celle du scientisme, est non pas close sur elle-même, mais ouverte, capable de création, de complexité.

L’incomplétude, un paradigme de la transcendance

Les processus à l’oeuvre dans la réalité – si on se place dans l’optique de l’auto-organisation – peuvent, dans certaines conditions de complexité, enfanter une sorte de « plus-value ». En biologie, la vie est l’une des expressions de cette auto-organisation, résultat d’une complexification croissante de la matière.

Le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine, le neurologue Francisco Varéla, le sociologue Edgar Morin ou le biologiste Henry Atlan sont associés à cette famille intellectuelle. A leurs yeux, la réalité est une sorte de système complexe, ouvert, chargé de nombreuses potentialités.

La déclinaison « incomplétude » du nouveau paradigme se déploie, elle, sous le signe d’une transcendance qui « fonde » la réalité, la fait tenir tout en restant inobjectivable dans son essence.

L’incomplétude est précisément le nom que l’on donne à ces « creux », ces « revers » qui nous donnent une image par laquelle nous saisissons mieux les limites de nos descriptions de la réalité. Pour utiliser les mots de l’un meilleurs représentants de ce courant philosophique de l’incomplétude, le physicien Bernard d’Espagnat, la réalité des phénomènes physiques n’épuise pas le Réel qui demeure essentiellement voilé.

La physique quantique a largement contribué à la valorisation de cette problématique, même s’il existe, en son sein, de nombreuses interprétations.

Comme pour l’auto-organisation, lorsque nous parlons d’incomplétude, nous sommes non pas sur le terrain de la description mathématicienne de la réalité physique, mais sur celui de son interprétation philosophique, de la lecture paradigmatique de ses résultats. D’autres lectures sont bien évidemment possibles.

Non seulement le nouveau paradigme nous en offre deux, mais il faut encore compter sur la permanence et même parfois sur la « rénovation-revitalisation » de l’ancienne conception scientiste.

Le néoplatonisme de la science moderne

Nous voulons prendre au sérieux une proposition du philosophe et théologien Stanislas Breton : « Se pourrait-il que le praticien des sciences fut plus néoplatonicien qu’on ne croit ? Si nous l’écoutions, il nous dirait à peu près ceci : la physique classique, en effet, expliquait tout par des objets, si petits qu’ils fussent, des points par exemple.

Or le paysage a bien changé depuis. Le physicien contemporain n’a plus affaire à des objets ; l’objet, pour lui, a disparu, et ce que nomme le terme « particule » dit plutôt la perte de l’objet que son existence puisqu’il s’exile de toutes les catégories, temps, espace, causalité, qui jusqu’alors en précisaient la figure. C’est en ce sens que, timidement, j’osais parler, par analogie, d’une « physique négative ».

Le dépassement de l’objet n’est-il pas, dans le cas présent, le signe évident d’une pensée qui est recherche d’un principe, et non pas d’un objet ? Par là même, la physique serait-elle devenue, loin d’être opposée à la philosophie, un exercice philosophique ? »

Il va de soit que la ligne « néoplatonicienne » de la science contemporaine, la « physique négative », est celle des tenants de l’incomplétude au sein du nouveau paradigme scientifique. Ce sont eux qui tentent de tirer les conséquences épistémologiques et philosophiques de cette « dématérialisation » de l’infiniment petit, autrement dit de la sortie d’une lecture objectivante forte de ce qui court à travers les niveaux de réalité microscopiques.

Mohammed Taleb

* Article paru dans la revue Etudes orientales Nos 23/24, 2005-2006.

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