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Le processus de corruption du pouvoir vu par Ibn Khaldoun

Ibn Khaldoun

« L’état qui précède celui de la noblesse peut se désigner par le terme d’exclusion ; cela veut dire : être placé en dehors du commandement et des honneurs, et être privé d’égards et de considération. Nous entendons par là que l’existence de la noblesse et de l’illustration est précédée de sa non-existence, ainsi que cela a lieu pour tout ce qui a un commencement. La noblesse parvient à son terme en passant par quatre générations successives, ainsi que nous allons l’expliquer. (…)

Ce nombre comprend le fondateur, le conservateur, l’imitateur et le destructeur (…)

1) L’homme qui a fondé la gloire de sa famille sait bien par quels moyens il y est parvenu ; aussi conserve‑t‑il toujours intactes les qualités qui lui ont procuré l’illustration et qui la maintiennent.

2) Son fils, auquel il remet le pouvoir, a déjà appris de lui comment il doit se conduire ; mais il ne le sait pas d’une manière complète ; celui qui entend raconter un fait ne le comprend pas aussi bien que le témoin oculaire.

3) Le petit‑fils succède au commandement et se borne à marcher sur les traces de son prédécesseur et à le prendre pour modèle unique ; mais il ne fait pas les choses aussi bien que lui ; le simple imitateur reste toujours au‑dessous de celui qui travaille sérieusement.

4) L’arrière petit‑fils succède à son tour et s’arrête tout à fait dans la voie suivie par ses aïeux ; il ne conserve plus rien de ces nobles qualités qui avaient servi à fonder l’illustration de la famille ; il ose même les mépriser, et il imagine que ses aïeux s’étaient élevés à la gloire sans se donner la moindre peine et sans faire le moindre effort.

Ibn Khaldoun

Se figurant que, par le seul fait de leur naissance, ils avaient possédé la puissance de tout temps et de toute nécessité, il se laisse tromper par le respect qu’on lui témoigne, et ne veut pas concevoir que sa famille soit arrivée au pouvoir par son esprit de corps et par ses nobles qualités.

Ne sachant pas quelle est l’origine de la grandeur de ses aïeux, il en méconnaît les véritables causes, et croit que le pouvoir leur était venu par droit de naissance ; aussi se met‑il bien au‑dessus des guerriers dont l’esprit de corps soutient encore la dynastie.

Habitué, dès son enfance, à leur donner des ordres, il demeure convaincu de sa supériorité et il ne se doute pas que leur obéissance ait eu pour cause les grandes qualités au moyen desquelles ses prédécesseurs avaient dompté tous les esprits et gagné tous les cœurs.

Ses troupes, indisposées par le peu de considération qu’il leur montre, commencent par lui manquer de respect ; ensuite elles lui témoignent du mépris ; puis elles le remplacent par un nouveau chef, pris dans une autre branche de la même famille.

Elles montrent par-là que la famille dominante impose toujours par son esprit de corps, fait que nous avons déjà signalé ; mais l’individu qu’elles choisissent est celui dont le caractère leur convient le plus. Dès lors la branche favorisée de la famille prospère rapidement, pendant que l’autre se flétrit et perd tout son éclat.

Cela arrive dans toutes les dynasties, dans les familles qui gouvernent des tribus, dans celles dont les chefs occupent de grands commandements et chez tous les peuples dont l’esprit de corps est bien prononcé.

Quant aux familles établies dans les villes, elles tombent dans la décadence et leurs familles collatérales les remplacent.

« Si Dieu voulait, il vous ferait disparaître et amènerait (pour vous remplacer) une nouvelle génération ; pour lui, cela ne serait aucunement difficile. » (Coran, IV, 132.)

Extrait du « Discours sur l’histoire universelle (Al Muqqadima) ».

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