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24/10/2019
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La langue arabe, de la sacralité à la créativité

Tayeb Chouiref est docteur en islamologie à l’université de Strasbourg, spécialiste de la mystique musulmane et des sciences du hadith. Il dévoile, sur Mizane Info, quelques-uns des secrets de la langue arabe, véhicule du texte coranique. 

Parlée par environ 250 millions de personnes, la langue arabe est la langue officielle de 25 États dans le monde. Mais elle est également la langue sacrée de plus d’un milliard et demi d’hommes et de femmes. Mise à l’honneur dès la période antéislamique par les fameuses « odes suspendues » (mu‘allaqât) dans le temple de la Kaaba, elle fut promue au rang de langue sacrée par la révélation coranique. Le Coran, du reste, revient souvent sur le rôle de l’arabe comme véhicule de la Parole divine. Voici quelques versets permettant de saisir ce qu’est la place de la langue arabe dans le Coran : « Ce sont là les versets du Livre explicite. Nous l’avons révélé en langue arabe afin que vous puissiez le comprendre[1] ». « Cette révélation est en langue arabe bien claire[2] ». « Révélé en langue arabe, ce Coran ne contient aucune équivoque. Peut-être seront-ils amenés à craindre [le Seigneur][3] (dans le verset il n’y a pas mention de Dieu ou Seigneur) ».

La langue arabe, véhicule de la Parole divine

Que voulons-nous dire lorsque nous affirmons que la langue arabe, en tant que langue du Coran, possède un caractère sacré ? Lorsqu’une langue est choisie pour devenir le véhicule de la parole de Dieu, c’est-à-dire pour être la langue d’un livre révélé, cela signifie, d’une part, que la langue choisie possède certaines caractéristiques lui permettant de jouer ce rôle et, d’autre part, qu’elle va être marquée et transformée par la révélation elle-même. Tout, d’abord, la langue destinée à recevoir la Parole révélée doit être restée suffisamment « archaïque » et primordiale : Dieu choisit toujours de « parler » en une langue primordiale qui exprime les vérités les plus profondes dans les termes les plus concrets. C’est seulement plus tard que la langue sacrée acquiert une dimension abstraite et philosophique[4]. Ensuite, la langue d’un texte sacré va se préciser et s’enrichir grâce au travail des exégètes dont le rôle est de préciser le sens des mots et des tournures employées par la révélation. Ces deux phénomènes se vérifient dans le cas du Coran et donc de la langue arabe : la révélation coranique exprime effectivement les vérités spirituelles et les enseignements eschatologiques avec des termes simples et concrets.

Ismaël, le premier homme à parler l’arabe

Quant à la dimension « abstraite et philosophique de l’arabe », elle n’est apparue qu’avec le développement du vocabulaire technique des différentes sciences islamiques comme la théologie (‘ilm al-kalâm) et la mystique (taṣawwuf). Une autre impulsion majeure fut celle initiée par la fondation de la « Demeure de la sagesse » (Bayt al-ḥikma), institution fondée à Bagdad en 832 par les musulmans afin de recueillir toutes les formes de savoir, sans partis pris, ni ostracisme. Astronomes, mathématiciens, penseurs, lettrés, traducteurs, la fréquentaient. Avec les traductions arabes d’ouvrages grecs ou syriaques qui virent alors le jour, l’arabe devint une langue scientifique majeure. De nombreux érudits de toutes origines, musulmans, chrétiens et juifs, composèrent leurs œuvres écrites dans cette langue. Selon la Tradition musulmane, le premier homme à avoir parlé en arabe fut Ismaël, le fils avec qui Abraham construisit le temple de la Kaaba et qui s’installa définitivement en Arabie. On rapporte que ce fut l’ange Gabriel qui lui enseigna l’arabe et lui enjoignit d’utiliser cette langue et de la transmettre à ses descendants. On rapporte également que l’ange Gabriel enseigna au prophète Muhammad l’arabe originel car, entre l’époque d’Ismaël et la sienne, l’arabe avait évolué et perdu de sa richesse première[5]. Du point de vue de la classification linguistique moderne, l’arabe appartient à la famille des langues sémitiques, et plus précisément au rameau méridional de ces langues, comme par exemple l’éthiopien. Quant au rameau septentrional, il rassemblait l’assyrien, le babylonien, l’hébreu, l’araméen et le syriaque.

De l’oral à l’écrit : préserver le texte coranique

Jusqu’à l’avènement de l’islam, la langue arabe fut essentiellement utilisée pour la communication orale. La mise par écrit était rare et le système graphique n’était pas complet puisque seul le squelette consonantique s’écrivait. En conséquence, certaines consonnes ne pouvaient être distinguées. Si l’on ajoute que les voyelles n’étaient pas notées, il apparaît aisément que l’écrit n’avait qu’une fonction d’aide-mémoire pour fixer un message déjà connu et transmis oralement.

L’arabe, comme les autres langues sémitiques, se caractérise par l’utilisation de certains schèmes ou modèles sur lesquels les mots sont formés. Les schèmes permettent d’obtenir des termes ayant une signification précise à partir de racines abstraites. Les racines arabes se composent généralement de trois consonnes et, grâce à la variété des schèmes, elles rendent possible la création d’un grand nombre de termes, y compris des néologismes. La sacralité de la langue arabe ne s’oppose donc pas à sa créativité

La nécessité de préserver le texte du Coran des altérations dues à la faillibilité de la mémoire humaine fut à l’origine de l’introduction de points pour distinguer les consonnes identiques et de signes pouvant être placés sur ou sous la lettre pour marquer les voyelles brèves. L’histoire de l’alphabet arabe est donc inséparable de celle du Livre saint de l’islam. C’est cette histoire que nous allons maintenant évoquer. Mais avant d’aller plus loin, il faut remarquer que le terme français « alphabet » rappelle les deux premières lettres de la langue arabe : alif et bâ’. D’où vient cette proximité ? C’est ce que nous allons découvrir maintenant.

Le phénicien, ancêtre des langues sémitiques

On considère que l’alphabet arabe est un dérivé de l’alphabet araméen dans sa variante nabatéenne dont l’écriture remonte au IVe siècle avant J. C. L’alphabet araméen lui-même descend du phénicien comme la plupart des systèmes d’écriture de la région. L’alphabet phénicien était essentiellement consonantique. Il fut inventé vers le milieu du deuxième millénaire avant notre ère et se répandit dans tout le Moyen-Orient. Il fut modifié selon les besoins des peuples qui l’adoptaient. Il donna ainsi naissance, entre autres, aux alphabets hébreu, syriaque et grec. L’ordre alphabétique des alphabets issus du phénicien est souvent identique, mais on constate que l’ordre alphabétique actuel arabe est différent (alif, bâ’, tâ’, thâ’, jîm, ḥâ’, khâ’, dâl…). Ce n’est pourtant pas le cas de l’ordre ancien. En effet, au VIIe siècle, on ajouta des points sur ou sous certaines lettres afin de les différencier. C’est au cours de ces changements que l’ordre des lettres fut modifié. Depuis lors, l’alphabet arabe ne suit plus l’ordre traditionnel des autres alphabets sémitiques, appelé « ordre levantin ». En arabe cet ordre est appelé abjad, du nom des quatre premières lettres.

Les caractéristiques d’une langue sacrée

Un des aspects rattachant le plus directement l’alphabet au caractère sacré de la langue arabe est l’existence d’une « science des lettres ». À chaque lettre correspond une valeur numérique et les combinaisons obtenues en additionnant les lettres d’un mot permettent de saisir les correspondances entre les « signes » qui constituent le langage humain et les « signes » que sont les phénomènes et les êtres présents dans la Création. Il s’agit d’une connaissance spirituelle et initiatique – réservée à une élite – qui s’est développée dans les courants ésotériques de l’Islam.[6] Enfin, l’arabe, comme les autres langues sémitiques, se caractérise par l’utilisation de certains schèmes ou modèles sur lesquels les mots sont formés. Les schèmes permettent d’obtenir des termes ayant une signification précise à partir de racines abstraites. Ainsi, le schème d’un verbe permet de savoir s’il possède une valeur pronominale ou non, ou encore s’il s’agit d’accomplir une action ou de la faire faire à autrui (factitif). Les racines arabes se composent généralement de trois consonnes et, grâce à la variété des schèmes, elles rendent possible la création d’un grand nombre de termes, y compris des néologismes. La sacralité de la langue arabe ne s’oppose donc pas à sa créativité, bien au contraire.

[1] Coran : 12, 1-2.

[2] Coran : 16, 103.

[3] Coran : 39, 28.

[4] Seyyed Hossein Nasr, Islam. Perspectives et réalités, Paris, Buchet-Chastel, 1991, p. 58.

[5] Sur la conception traditionnelle des origines de la langue arabe, voir Michel Vâlsan, « Le Triangle de l’Androgyne et le Monosyllabe ‘‘OM’’ », Études Traditionnelles, nov.-déc. 1964.

[6] Sur la science des lettres, voir Denis Gril, « La science des lettres » dans Les Illuminations de la Mecque, Paris, 1997, p. 165-353 et Pierre Lory, La Science des lettres en Islam, Paris, 2004.

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