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Institut Montaigne : les erreurs du rapport sur l’islamisme

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Le dernier rapport de l’Institut Montaigne supervisé par Hakim al Karoui a fait couler beaucoup d’encre. Cette vaste compilation d’informations sur l’islamisme divise le monde académique qui voit d’un mauvais œil l’instrumentalisation idéologique de nombreux travaux. Mizane.info a étudié le rapport et vous livre quelques-unes des erreurs et incohérences qui le traverse. Focus.

L’un des principaux reproches faits au rapport* « La fabrique de l’islamisme » concerne sa vision extensive du phénomène. La définition de l’islamisme promue par le rapport ne reprend pas celle des spécialistes reconnus sur le sujet (Olivier Roy, François Burgat, Mohamed-Ali Adraoui, Samir Amghar, etc.). Elle s’en distingue au sens où elle considère comme islamiste toute vision du monde normative relative à l’islam.

« Il s’agit d’un projet total visant à codifier et à normer les rapports sociaux : la relation entre les hommes et les femmes (mixité interdite chez les wahhabites), les normes alimentaires (le halal), les principes économiques (finance islamique) ou encore le rapport à l’autre (al-wala’ wa al-bara’, qui définit chez les wahhabites la séparation entre les musulmans et les non-musulmans). Cette volonté de normalisation est foncièrement politique : elle se prononce sur les caractéristiques de l’autorité légitime et elle organise la vie dans la cité. Ce n’est donc pas leur seul rapport à la politique qui compte mais bien leur impact politique. »

Quand le musulman pratiquant devient un islamiste

Cette extension du domaine de l’islamisme a pour conséquence d’y introduire tout musulman pratiquant. Islamisme devient le synonyme d’islam et musulman celui d’islamiste. La notions de halal, qui ne concerne pas seulement l’alimentation mais la question éthique du licite et de l’illicite, ou la question du port du hijab sont présentées, à titre d’exemple, comme des marqueurs islamistes.

Le rapport va même jusqu’à attribuer à l’islamisme leur genèse, ce qui est purement et simplement une inversion historique. « Les symboles nés historiquement en contexte islamiste comme le halal ou le voile ne sont aujourd’hui plus des marqueurs d’islamisme, mais des marqueurs simplement religieux ou identitaires. Ils sont néanmoins ensuite récupérés dans les combats islamistes, permettant la promotion de certains thèmes sous couvert de symboles unificateurs. »

En problématisant la question de l’islam, grâce à son amalgame avec l’islamisme, les auteurs du rapport peuvent ensuite suggérer les solutions au problème et justifier de ce fait leur propre ingérence.

En reprenant cette définition, l’islamisme n’est plus un projet d’action politique fondé sur une vision chariatique du monde mais la simple expression d’une religiosité visible sur l’espace public, voire même invisible (halal). Cette définition aux effets paranoïaques permet d’intégrer dans cette extension sémantique des acteurs aussi foncièrement différents que des salafistes quiétistes pourtant apolitiques et des acteurs musulmans de la citoyenneté française qu’on regroupe également sous le vocable d’islam militant.

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Tableau extrait du rapport « La fabrique de l’islamisme » de l’Institut Montaigne.

Dans cette définition, être musulman pratiquant et militant à la France insoumise ferait de vous un islamiste. Partout où les mots musulman et politique peuvent être réuni dans une phrase, nous aurions affaire à de l’islamisme.

Le syndrome du pompier pyromane

L’amalgame traverse tout le rapport. Et si parfois le lecteur parvient à faire la différence, lorsqu’il comprend qu’il est question d’une organisation ou d’une époque précise, le rapport le replonge aussitôt dans la confusion en associant les deux termes dans la même phrase.

« L’islamisme a donc sa place parmi les idéologies contemporaines ; il pense par lui-même avec ses propres concepts, sa grille d’analyse et sa vision du monde. Le problème pour le comprendre, c’est que nous avons largement oublié ce qu’était croire en Dieu et imaginer sa vie régie par des textes, des traditions et des comportements inspirés par la religion. Nous connaissons en fait extraordinairement mal l’islam et l’islamisme, malgré quelques siècles de vie commune et une actualité continue. »

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Hakim al Karoui.

Cet amalgame alimente directement les propositions du conseiller Karoui à la présidence sur le dossier épineux de l’organisation du culte musulman. Nous passons de l’islamisme à l’islam comme nous étions passés de l’islam à l’islamisme. « En France, une réorganisation du culte pour lutter contre l’islamisme est indispensable et se traduirait par la création d’une institution chargée d’organiser et de financer le culte musulman ».

En problématisant la question de l’islam, grâce à son amalgame avec l’islamisme, les auteurs du rapport peuvent ensuite suggérer les solutions au problème et justifier de ce fait leur propre ingérence.

L’identité musulmane incomprise

Avoir une « vision universaliste et prosélyte de l’islam » fait pareillement de vous un islamiste, alors même que le christianisme, comme l’islam, est une religion universaliste et donc également prosélyte par principe. Sur le plan normatif et sémantique, les critères du rapport Karoui pourraient analogiquement désigner les pasteurs évangélistes prosélytes autant que les rabbins ultra-orthodoxes obsédés par le « halal » juif qu’est le casher, tout comme peuvent l’être les musulmans pratiquants avec le « casher » islamique qu’est le halal.

La conversion à l’islam devient le signe d’une islamisation qui serait le volet visible d’un projet islamiste sur la France et le halal serait la marque d’une rupture avec la société française. « En faisant du halal un équivalent du casher toujours susceptible d’être contaminé, on restreint très fortement la commensalité et les contacts entre les consommateurs de halal et le reste de la population évoque par exemple dans les cours de récréation la diminution des « échanges de goûter » ou des partages de nourritures de toutes sortes (…) Cette logique de séparation et de visibilité de symboles religieux entre dans la conception des mouvements islamistes ».

Le rapport confond identité et identitarisme. L’identitarisme religieux mène généralement au sectarisme, au fanatisme ou à l’extrémisme. Rien de comparable avec l’identité musulmane qui définit le contenu de l’être-au-monde musulman, comme il existe une identité juive, chrétienne ou bouddhiste.

Une avalanche de raccourcis et d’extrapolation idéologique que ne peuvent racheter les maigres mentions plus nuancées (« Toute consommation de « halal » ne saurait constituer une preuve d’islamisme. »). La notion d’identité musulmane est celle qui revient fréquemment dans le rapport pour signifier le levier qu’actionnerait les Frères musulmans ou les salafistes pour s’emparer des fidèles.

« Les Frères musulmans (…) sont au cœur d’un double mouvement de mobilisation des citoyens autour d’une identité musulmane et d’adaptation des revendications religieuses et communautaires face à une république laïque ne reconnaissant pas les communautés (…) Au-delà de positions théologiques et d’objectifs différents, l’idéologie frériste et l’idéologie salafiste en Europe partagent des symboles communs, comme la question halal ou celle du voile. Ces particularismes du quotidien, fondés sur des références religieuses, sont des marqueurs de distinction qui peuvent servir de leviers identitaires, car ils impliquent un surcroit de visibilité. Ce sont donc plus que des obligations ou des pratiques religieuses, comme elles sont fréquemment présentées, puisqu’elles recouvrent à la fois des intérêts religieux, communautaires, politiques et parfois économiques. »

De l’identité à l’identitarisme : les ressorts d’une confusion

Or, rien de plus naturel pour un musulman que d’avoir une identité musulmane plus ou moins significative en fonction des individus et de la place que la religion occupe dans leur vie. La religion joue un rôle important dans la vie d’un croyant et dans sa vision du monde. La problématisation de cette notion d’identité est donc elle-même problématique. Le rapport confond identité et identitarisme.

Ce dernier terme signifie l’investissement exclusif sur le plan identitaire d’une dimension de son être sur toutes les autres jusqu’à les éluder complètement. L’identitarisme religieux mène généralement au sectarisme, au fanatisme ou à l’extrémisme. Rien de comparable avec l’identité musulmane qui définit le contenu de l’être-au-monde musulman, comme il existe une identité juive, chrétienne ou bouddhiste.

Au final, les croyants vivent dans les mêmes sociétés que leurs compatriotes et ces sociétés informent tout autant leur rapport à Autrui qu’eux-mêmes informent celui des autres. Il n’y a jamais d’imperméabilité sauf dans l’esprit des idéologues. Cette question du prosélytisme mène l’Institut Montaigne a assigné aux salafistes une visée prosélyte tout en reconnaissant que dans les faits… ils ne le sont pas !

« À l’inverse du Tabligh, le salafisme quiétiste n’est pas dans le prosélytisme constant, bien que la conversion au salafisme des autres musulmans, voire des non-musulmans soit l’une de leurs fins, puisqu’ils considèrent leur idéologie comme l’unique voie juste (…) Dans leur grande majorité, les salafistes européens évitent cependant le prosélytisme massif, tant pour des raisons de sécurité (éviter des conflits) que par hermétisme. Ils sont conscients des limites de la prédication auprès des non-musulmans, et du fait que l’application de règles issues de la charia en Europe relève de la gageure. »

Dans ce cas de figure, nous ne sommes pas très éloignés du délit d’opinion, voire même du délit de pensée. Identité musulmane et prosélytisme nous mène naturellement à la notion de oumma ou communauté musulmane, visiblement incomprise par les auteurs du rapport.

« Le modèle proposé par les Frères européens est celui d’une communauté : il s’agit de permettre aux musulmans de se différencier de la société qui les entoure, sans que cela induise une rupture avec elle. L’enjeu est de faire de la communauté musulmane un tout cohérent qui puisse s’intégrer, en tant que groupe, dans un ensemble plus large, qui serait par conséquent multicommunautaire. Pour ce faire, une identité musulmane, unique et figée, est mise en avant, afin de produire une unité qui n’existe pas dans la réalité du fait des différences ethniques des musulmans et des différents courants qui composent l’islam européen. »

La fiction du communautarisme

La notion de communauté est mal perçue dans les milieux de la bourgeoisie parisienne. Elle renvoie dans son esprit à son effet immédiat que serait le communautarisme. Tout comme identité et identitarisme, la confusion entre les deux termes est entretenue. Elle l’est d’autant plus que sur le plan sociologique, sa dénomination péjorative s’est cristallisée autour de l’islam.

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La communauté est un phénomène tout aussi naturel que l’identité. Quoi de plus naturel que des individus se réunissent et se rassemblent occasionnellement autour de valeurs ou de centres d’intérêts qu’ils partagent en communs ? La notion de communauté est employée dans différents contextes mais s’appuie sur cette même base définitionnelle (religion, politique, loisirs, etc.).

Le rapport prétendait vouloir « traiter le phénomène islamiste avec les mots qu’il se donne plutôt que d’en faire un épiphénomène à la marge d’un monde dominé par les valeurs occidentales. » Il avoue pourtant ne pas le faire lorsqu’il reconnaît que « la très grande majorité de ceux que nous qualifions d’islamistes ne reconnaît pas ce terme.»

Le communautarisme désigne une pratique sociale communautaire hautement exclusive sur le plan social et psychologique. Elle implique un niveau d’organisation et de rupture qui en réalité n’existe pratiquement pas. Elle est beaucoup plus intentionnelle que factuelle. Comme nous le disions, l’imperméabilité est une fiction.

Cette incompréhension n’est pas surprenante dans la mesure où le point de vue général du rapport s’inscrit dans un paradigme moderniste centré sur la suprématie de l’individu sur tout autre chose. Un paradigme qui explique le parti-pris pro-occidental du rapport, visible dans son euphémisation constante de la violence coloniale.

Un des chapitres introduit cette euphémisation de la manière suivante : « L’islamisme comme réponse à la question de la modernité posée par l’Occident pendant la période coloniale ». Un titre digne d’un colloque philosophique.

Islamiste malgré vous !

Le rapport minimise également la violence coloniale (« La colonisation occidentale – considérée comme une occupation ») et inverse même le rapport de victimisation (« L’Occident est toujours considéré comme suspect »). « L’aventure » napoléonienne en Egypte est ainsi abordée sans que ne soit mentionné le traumatisme du massacre de 3000 prisonniers locaux sur l’ordre de Bonaparte.

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Un parti pris en partie assumé en exergue du rapport. « Consacrer la centralité de l’Occident revient à infantiliser les islamistes et à nier la vigueur et le sérieux intellectuel de leurs discours. »

Le rapport prétendait également vouloir « traiter le phénomène islamiste avec les mots qu’il se donne plutôt que d’en faire un épiphénomène à la marge d’un monde qui serait obligatoirement dominé par les valeurs occidentales. »

Il avoue pourtant ne pas le faire lorsqu’il reconnaît que « la très grande majorité de ceux que nous qualifions d’islamistes ne reconnaît pas ce terme. Ceux qui sont issus ou proches des Frères musulmans ont compris depuis longtemps qu’il était dangereux de revendiquer leur appartenance à ce mouvement. Les salafistes, eux, expliquent qu’ils ne défendent qu’une vision religieuse et jamais une doctrine politique. »

Même chose pour Tariq Ramadan, « le plus médiatique des Frères musulmans européens, même s’il refuse cette affiliation et bien qu’il soit, en vérité, en dehors des cercles dirigeants de la confrérie. » L’islamisme serait donc une maladie qui se contracterait par capillarité ou contagion, une assignation dont il serait, une fois infligée, impossible de se défaire.

Les Indigènes de la République dans un rapport sur… l’islamisme !

Au-delà de ces remarques de fond, ajoutons-y des éléments d’incohérences formelles, voire d’erreurs.

La mention des Indigènes de la République (un long encadré leur est consacré) dans un rapport sur l’islamisme, une citation qui a autant de sens qu’une lettre de Marx dans une encyclique du Pape François. On peut d’ailleurs s’interroger sur les raisons d’une telle mention.

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La Marche de la dignité a été co-organisée par les Indigènes de la République.

Dans la même veine de l’intégration fallacieuse à l’islamisme, celle de militants musulmans engagés sur les réseaux sociaux qui ne sont ni de près ni de loin concernés par l’islamisme.

En dépit de la grosse couverture médiatique dont a joui le rapport, il apparaît in fine que cette nouvelle opération de communication aura été un échec tant politique qu’académique pour Hakim al Karoui. Désavoué par le milieu de la recherche, taclé par tous les acteurs institutionnels qui travaillent sur la question de l’islam, le rapport pourrait finir plus vite que prévu dans un « tiroir » des archives nationales.

Fouad Bahri

Note : 

*Toutes les citations sont extraites du rapport.

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