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Déterminisme ou libre-arbitre : comprendre la notion de causalité 1/5

Coran
Mohammad Hashim Kamali.

Erudit et ancien professeur de droit à l’Université islamique internationale de Malaisie, Mohammad Hashim Kamali est l’auteur d’une synthèse sur la notion de causalité dans la tradition musulmane dont Mizane.info publie la première partie. Dans sa réflexion, l’auteur nous rappelle les différentes positions philosophiques et théologiques des grands courants de l’islam et leurs conséquences sur la notion de déterminisme et de libre-arbitre. En partenariat avec islam-science.net.

On a beaucoup parlé de la nature de la causalité. Scientifiques, philosophes et théologiens ont proposé une perspective différente sur le fait de savoir si la causalité devrait être considérée comme une loi universelle et une relation nécessaire entre deux choses ou une simple coïncidence entre deux choses, coïncidence n’ayant pas de réalité propre.

Le point de vue théologique affirme que Dieu seul est la cause réelle de toutes choses et que sa volonté ne doit pas être soumise à la causalité au sens d’une relation nécessaire de cause à effet. La question peut donc être posée : quelle est la cause d’une pierre qui tombe sur le sol lorsqu’elle est lancée ? Est-ce le mouvement musculaire de la main, la loi de la gravité, la nature de la pierre, opposée par exemple à la plume, la volonté de celui qui la lance, ou toutes ces formes déterminées par Dieu ?

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Aristote.

Les quatre causes d’Aristote

La philosophie scolastique attribue à Aristote la distinction entre quatre types de causes: la cause matérielle, la cause formelle, la cause efficiente et la cause finale. La cause efficiente serait l’acte de jeter la pierre. C’est cette cause efficiente qui est au centre du débat sur la causalité dans la logique et la philosophie.

La cause efficiente est donc comprise comme ne faisant pas référence au potentiel des choses mais à ce qui agit pour faire exister une chose. C’est une cause qui agit sur une chose pour produire un effet sur elle, un changement. Les concepts de causes matérielles, formelles et finales ont été expurgées de la physique et elles sont, en tout état de cause, très controversées.

La notion de cause effective (al-ellah al-tamma, al-illa al-mu’aththira) repose sur un certain nombre de postulats fondamentaux qui sont généralement acceptés par les défenseurs de la causalité. L’une d’elles est que la relation de cause à effet est une relation nécessaire plutôt que contingente, ce qui signifie que l’effet doit suivre sa cause simplement parce que la cause en a besoin.

Cause immanente et transitoire

Deuxièmement, tout ce qui existe est l’effet d’une cause ; la cause est connue ou inconnue, mais elle existe. La causalité en tant que telle engloutit tout ce qui existe et rien n’est donc hors de sa portée.

La troisième hypothèse sous-jacente d’une cause efficiente est qu’il n’y a qu’une seule cause pour chaque effet, et qu’un effet ne peut être simultanément provoqué par plusieurs causes. Car si cela devait être accepté, aucune des causes ne serait complète en elle-même, ni efficace en l’occurrence, et cela contredirait le lien nécessaire entre la cause et l’effet.

Pour Ghazali, la vision ne résulte guère d’une cause singulière, mais de plusieurs causes. Le même effet peut être produit par un certain nombre de causes et pas nécessairement par la seule cause observée ou observable. Les causes sont, en d’autres termes, des entités inertes et ne peuvent produire aucun effet par elles-mêmes. La Volonté de Dieu est la seule cause réelle qui produit tous les effets observables dans l’univers entier.

Un autre principe de causalité généralement accepté est la priorité des causes sur leurs effets: la cause précède son effet et non l’inverse. De même, il est dit que les causes nécessitent leurs effets. On peut noter en passant que les philosophes ont également distingué d’autres causes, dont beaucoup se chevauchent. Une cause « immanente », par exemple, est une cause qui produit un changement en elle-même, comme dans le cas d’un homme qui produit ses propres mouvements et pensées volontaires. Ceci est distingué d’une cause « transitoire », qui produit un changement dans quelque chose d’autre.

Al-Ghazali précurseur de David Hume

Mais cette distinction aussi est rarement faite maintenant et les philosophes semblent l’avoir généralement ignorée. De plus, la cause est comprise comme un pouvoir dans le sens où elle a la capacité de produire un effet. Le soleil, par exemple, a le pouvoir de faire pousser les choses. C’est fondamentalement dans ce sens que Dieu est considéré comme la cause du monde et, en conséquence, comme un Etre tout-puissant. Les penseurs chrétiens et musulmans ont tous deux adopté cette conception de la causalité.

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Illustration représentant Al Ghazali.

Notons, par exemple, que la plus grande partie de l’essai de John Locke sur la compréhension humaine était en fait consacrée à une discussion sur la notion de causalité. C’est David Hume qui a finalement proposé d’éliminer cette idée de la conception de la causalité, en maintenant pour l’essentiel le principe que les causes et les effets ne sont que des changements que nous constatons. Une idée que le théologien musulman al-Ghazali avait formulée bien avant, et de nombreux philosophes occidentaux depuis Hume ont soutenu que Hume avait fondamentalement raison de ne pas attribuer de pouvoir à la relation de cause à effet.

La conception ghazalienne de la causalité

Abu Hamid al-Ghazali (mort en 505/1111), qui a essentiellement rejeté la causalité, a soutenu que la relation de cause à effet était composite et impliquait un nombre indéfini de facteurs. Même un phénomène apparemment simple, tel que voir un objet, est complexe dans la mesure où il dépend de notre vision, des conditions d’éclairage, de l’absence de poussière, de la distance et de la direction de l’objet, de sa taille et de sa couleur, etc.

La vision ne résulte guère d’une cause singulière, mais de plusieurs causes. Le même effet peut être produit par un certain nombre de causes et pas nécessairement par la seule cause observée ou observable. Les causes sont, en d’autres termes, des entités inertes et ne peuvent produire aucun effet par elles-mêmes. La Volonté de Dieu est la seule cause réelle qui produit tous les effets observables dans l’univers entier.

La causalité métaphysique de l’ash’arisme

Les opinions d’Al-Ghazali ont été critiquées par de nombreuses personnalités, y compris Ibn Rushd (Averroès, mort au 595/1198). Al-Ghazali a peut-être pris la position théiste sur la causalité trop radicalement, mais ses vues ont été profondément influentes. Du point de vue théologique d’al-Ghazali, la réalité ne se limite pas aux quatre murs de la causalité, aux seules causes sensorielle et matérielle. Des facteurs non matériels jouent également un rôle dans l’apparition des phénomènes. Plus récemment, Muhammad Iqbal a également repris à son compte la position théiste dans ses vues sur la causalité bien qu’il ait adopté une position réductionniste sur la causalité.

La causalité est non seulement indispensable dans les affaires courantes de la vie, mais également dans toutes les sciences appliquées. La jurisprudence et la loi perdraient tout leur sens si les hommes n’avaient pas le droit de rechercher les causes d’événements tels que les morts violentes, les incendies et les accidents.

De son côté, la perspective théologique de l’ash’arisme sur la causalité a cherché à expliquer le monde et tous les phénomènes, naturels et surnaturels, en termes de seule omnipotence divine. Afin de préserver la toute-puissance divine, l’ash’arisme a nié la réalité objective des pouvoirs causaux des créatures, tendant par là même à percevoir la causalité comme une menace pour la souveraineté de Dieu.

Dieu, cause première de toutes choses

La perspective scientifique sur la causalité cherche à expliquer le monde et tous les phénomènes, y compris le miraculeux, en termes de causes naturelles et matérielles. Ce point de vue reconnaît deux types de causes, des causes immédiate et secondaire.

Les théologiens ash’arites ont cependant rejeté avec force l’idée de causalité secondaire et l’ont assimilée au concept de médiation associationniste (chirk).

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L’action au sens premier est donc un processus qui consiste à faire surgir une chose de rien, et c’est la prérogative exclusive de Dieu. La causalité secondaire désigne simplement les effets de l’action première dans l’objet. En d’autres termes, Dieu est la seule cause réelle ou première de toutes choses.

Malgré la complexité théorique de la causalité et les perspectives différentielles de la philosophie, de la théologie et de la science, la notion de base de la causalité n’est guère discutable.

L’évidence causale

La causalité est non seulement indispensable dans les affaires courantes de la vie, mais également dans toutes les sciences appliquées. La jurisprudence et la loi perdraient tout leur sens si les hommes n’avaient pas le droit de rechercher les causes d’événements tels que les morts violentes, les incendies et les accidents.

Il en va de même dans les domaines de la santé publique, de la médecine, de la planification militaire et de tous les domaines de la vie. Personne ne doute que la bataille contre le paludisme a commencé avec la recherche de ses causes.

La recherche de causes et le besoin de les comprendre et de les identifier sont typiques de la manière dont les hommes gèrent leurs affaires pratiques et leur environnement.

Déterminisme ou libre-arbitre ?

Toute conclusion tirée du débat sur la causalité aura probablement une incidence sur notre conception du rapport entre le déterminisme et le libre arbitre (jabr wa ikhtiyar).

Est-ce que l’homme a la liberté d’agir ou est-il programmé dans une ligne de conduite irréversible tout au long de sa vie? Cela soulève naturellement la question de savoir si la volonté et l’intention de l’homme sont soumises à la loi de causalité de manière à ce que l’effet se crée automatiquement en présence de sa cause. Quel rôle la causalité joue-t-elle alors dans la détermination du plan d’action que se fixe l’homme ?

Mohammad Hashim Kamali

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