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22/07/2019
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Abd al-Haqq Guiderdoni : pour une mémoire commune de l’humanité

Crédit photo : Islam & science

Astrophysicien, directeur de recherches au CNRS, directeur de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques, Bruno (Abd al-Haqq) Guiderdoni est un homme attaché au dialogue incessant et exigeant entre science, religion et humanité. Dans une tribune exclusive publiée par Mizane Info, le savant et homme de foi plaide pour une mémoire commune de l’humanité articulée sur la prescription coranique divine à l’entre-connaissance des hommes.   

L’islam est-il une religion de paix ? Ceux qui répondent positivement à cette question sont désormais devenus presque inaudibles dans le débat public. Il n’y a pas de jour sans que l’édition ou les médias ne nous expliquent, jusqu’à la nausée, que l’islam serait intrinsèquement violent, comme en témoigneraient, d’abord, les versets du Coran et les indications prophétiques recueillies dans le hadith, ensuite et de façon générale, toute l’histoire de l’islam qui serait une suite de conquêtes et d’oppressions, enfin, et plus récemment, la violence terroriste aveugle qui s’est s’abattue sur de nombreux pays. Comment apporter quelque nuance à ce jugement sans appel ?

Démêler l’universel coranique du particulier

Pour les musulmans, le Coran est un texte non seulement « sacré », mais « miraculeux », et, justement pour cette raison, nous devons l’approcher dans un esprit d’ouverture et d’humilité, et l’interpréter. Il nous faut comprendre que le Livre contient tout à la fois un enseignement spirituel qui touche au cœur même de notre humanité, et une chronique des événements contemporains de la première révélation, dans le contexte de la communauté musulmane naissante à Médine. Il s’agit donc de bien saisir là où il y a de « l’universel » et là où il y a du « particulier ». Ce particulier relate notamment les combats que la première communauté musulmane eut à accomplir. Ces événements-là, les circonstances dans lesquelles ils se produisirent, les décisions qui y furent prises, ne se reproduiront plus. Ils sont juste devenus des symboles d’un combat autrement plus difficile et plus violent : le « combat spirituel contre soi-même », celui que le Prophète, revenant justement du combat temporel, appelait le « jihâd an-nafs ».

Ce que l’on a du mal à comprendre désormais, sans doute parce que la notion même de religion s’est affaiblie, non seulement en Occident avec la sécularisation et la perte de la culture philosophique classique, mais aussi dans le monde musulman avec l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques, c’est que le texte (coranique) est complexe et profond.

L’incompréhension de la religion en Occident

Ce n’est pas le Coran qui est intrinsèquement violent, mais la lecture que nous choisissons d’en faire, parce que notre cœur est empli de cette violence inhérente à l’être humain, cette part animale, ou « argileuse », contre laquelle nous devons lutter. Ce que l’on a du mal à comprendre désormais, sans doute parce que la notion même de religion s’est affaiblie, non seulement en Occident avec la sécularisation et la perte de la culture philosophique classique, mais aussi dans le monde musulman avec l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques, c’est que le texte est complexe et profond. Au-delà du commentaire traditionnel faisant appel aux « circonstances de la révélation » pour clarifier les allusions et les ellipses du Livre, et de l’élaboration du droit (ou fiqh) qui ne doit jamais perdre de vue les « visées de la loi religieuse » pour le bien général, la lecture coranique doit nous transformer de l’intérieur, par la prière et la méditation.

Samedi 9 novembre 2013, dans le salon de la Grande Mosquée de Lyon, Bruno Abd-al-Haqq Ismaïl Guiderdoni recevait les insignes de Chevalier de l’Ordre National du Mérite pour son investissement dans le dialogue interculturel depuis 30 ans. (Source : Mosquée de Lyon). 

La diversité des cultures, une volonté divine

Les valeurs universelles qui éclairent le texte, peuvent être explicitées à travers la basmalah, ou formule incipit des sourates coraniques : « Au nom du Dieu d’amour et de miséricorde ». Il s’agit là de la lumière dans laquelle nous devons conduire notre lecture, celle de cet islam de paix, qui a été défendu par des générations de croyants, et dont nous devons continuer de témoigner. Ces valeurs voient dans la diversité des peuples et des cultures une bénédiction : « Parmi ses signes la diversité de vos couleurs et de vos langues … » et nous encouragent aux échanges : « Nous vous avons créés en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez les uns les autres ». La dignité de l’homme est fondée sur sa vocation spirituelle, celle de la connaissance de Dieu à travers les signes de la création. La diversité des religions est voulue par Dieu : « Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté, mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Rivalisez entre vous dans les bonnes actions … » Voilà l’islam dont nous voulons porter le message.

Trouver une compréhension équilibrée du passé

Et puis il y a l’histoire des peuples et des civilisations. La connaissance de cette histoire doit être globale, commune, toujours recommencée, approfondie et controversée, comme toute science. L’histoire du monde arabo-musulman est pleine de pages lumineuses et de pages sombres, comme d’ailleurs l’histoire du monde chrétien, puis du monde occidental après qu’il s’est défait des religions. C’est en travaillant sans cesse sur cette histoire que l’on peut arriver à construire une compréhension du passé qui soit équilibrée, sans être tenté de faire porter toutes les fautes à nos prédécesseurs. Certes, il y eut l’expansion de l’islam et les croisades, les conquêtes ottomanes et la colonisation, la décolonisation et désormais les « guerres préventives » et le terrorisme au nom de l’islam. Mais à côté de cela, que de points communs, que d’échanges, que de fascination réciproque ! Les savants juifs, chrétiens et musulmans du Moyen Age partageaient le même univers culturel et intellectuel ; aujourd’hui, les grandes universités accueillent des chercheurs de tous les horizons, pourvu qu’on les laisse libre de chercher, et qu’on leur en donne les moyens.

De quoi devons-nous nous souvenir ? De la fragilité de la paix

Enfin, il y a la mémoire, que l’on oppose souvent à l’histoire. Celle-ci serait scientifique contradictoire, en amélioration constante. Celle-là, au contraire, serait partielle et subjective. Elle conduirait au conflit des mémoires, et à une saturation dans une identité fantasmée. Il faut donc s’en méfier. Mais nous sommes bel et bien des êtres de chair et de sang, de sentiment et d’esprit, et la mémoire nous est indispensable : nous devons tirer les leçons de l’histoire. L’histoire est complexe : notre mémoire doit être subtile. L’histoire est connaissance du passé : la mémoire doit nous servir pour nous projeter dans un futur.

Le combat spirituel — qui est bien un combat — c’est celui d’une souvenance, celle de notre vocation à la connaissance réciproque des êtres humains et de leurs cultures, pour la plus grande gloire de Dieu.

De quoi devons-nous donc nous souvenir ? Justement de la fragilité de la paix tout au long de notre l’histoire. Du nécessaire respect de la vie humaine. De l’instrumentalisation des religions par les pouvoirs et les contre-pouvoirs. De la tragédie de la condition humaine. Du mystère de notre humanité et de la dignité inaliénable de chacun d’entre nous. La nation est une mémoire et un projet. Sans doute est-ce parce que nous ne parvenons plus à nous projeter dans le futur que nous surévaluons notre mémoire, pour construire sur elle une identité stéréotypée. Or, l’identité de chacun d’entre nous est faite de la multitude de ses appartenances : religieuse, philosophique, culturelle.

Chacun de nous est unique parce qu’il est le croisement improbable, et pourtant réalisé, de tous ces chemins. Cette mémoire nationale doit en tenir compte. Mais elle doit être dépassée. En ces temps difficiles où l’humanité doute de son futur, sur une planète dont les ressources limitées sont accaparées par une minorité, et où le développement anarchique met en péril notre survie, comment arriverons-nous à assurer la survie de l’humanité au-delà du XXIe siècle ? Il nous faut construire, au-delà des mémoires nationales, une mémoire commune de l’aventure humaine. Le combat spirituel — qui est bien un combat — c’est celui d’une souvenance, celle de notre vocation à la connaissance réciproque des êtres humains et de leurs cultures, pour la plus grande gloire de Dieu.