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Ramadan 2026 : l’explication des « patrons » de l’islam de France

Ramadan 2026 : l’explication des « patrons » de l’islam de France

Une semaine après le début de Ramadan 2026, l’explication entre les responsables de fédérations musulmanes se poursuit par canal interposé. Mizane.info fait le point.

Que s’est-il passé le mardi 17 février ? Comment expliquer la sécession intervenue à ce moment-là et qui a provoqué deux annonces différentes de début de Ramadan pour les musulmans de France ? La pluralité de règles existant en islam et dans la jurisprudence musulmane, la divergence politique de fédérations, l’annonce de l’Arabie saoudite : tous ces éléments ont amené bon gré, mal à une zizanie qui a provoqué la colère de nombreux fidèles en France comme nous l’expliquions dans un précédent article sur Mizane.info.

Pourtant, la question est encore loin d’être tranchée. Une semaine après le début de jeûne de Ramadan, les principaux acteurs du culte musulman continuaient d’exprimer leur position.

Le 21 février dernier, la rédaction de Mizane.info publiait la mise au point du Conseil français du culte musulman à propos de ces annonces différées.

Dans ce communiqué, on apprend qu’une réunion du CFCM s’était tenue le 26 janvier 2026. « Lors de la réunion du CFCM, le 14 janvier 2026, avec MF (Musulmans de France) et FP (Foi et pratique), ces dernières avaient fait savoir au CFCM leur choix du 19 février 2026 et que c’était très probablement celui de la Grande Mosquée de Paris ». 

Pour l’actuel bureau du CFCM, la règle de fonctionnement avait été établie en 2013 par toutes les fédérations, GMP compris, au terme d’une série de conseils d’administrations qui auront pris trois ans au total. La règle définie était celle du calcul scientifique de la visibilité de la nouvelle lune.

Ce calcul se réalise très en amont dans le temps et permet de déterminer le moment précis où la nouvelle lune sera visible. Les avantages de cette règle sont nombreux. La prévision à l’avance de la date de début et de fin de Ramadan permet aux musulmans de s’organiser, et de poser un jour de congé pour l’aïd qui n’est pas reconnu comme fête nationale. Cette prévision permettrait également de proposer à l’éducation nationale de tenir compte de ce calendrier dans la détermination des dates d’examens comme cela est fait pour les autres cultes. Ce qui n’est pas possible actuellement.

Cette règle permet aussi de garantir une visibilité de la nouvelle lune quelque part, soit localement, soit ailleurs, en fonction des conditions météorologiques, étant entendu que le ciel ne peut pas être nuageux partout. Enfin, la prise en compte de la visibilité est une garantie d’unité avec les partisans de la vision oculaire, qui restent attachés à une compréhension littérale et traditionnelle de la vision.

La réponse du recteur de la GMP

Le recteur de la Grande mosquée de Paris, Chems-eddine Hafiz, a entretemps réagi à ce communiqué en apportant ses propres clarifications.

« Les institutions n’établissent pas le mois sacré : elles annoncent ce que détermine le cycle lunaire, selon la méthode qu’elles estiment conforme à leurs références juridiques et théologiques », a commenté par écrit le recteur.

Dans le discours d’annonce de la date du mercredi 18 février prononcé au nom des quatre fédérations engagées (MP, FAIACA, Foi et Pratique, FGMP), Chems-eddine Hafiz avait justifié cette annonce en s’appuyant sur « le calcul scientifique et les données astronomiques universelles ». La vision n’est pas explicitement mentionnée mais elle est implicitement indiquée.

Pourtant, la GMP s’orientait, de l’avis de tous les acteurs internes, vers le 19 février. L’annonce de l’Arabie saoudite déterminant la date du mercredi 18 février a donc tout chamboulé. Sans mentionner Riyad, le recteur a néanmoins défendu cette position.

« Il n’appartient pas davantage à une instance française de mettre en doute les décisions prises par les autorités religieuses d’autres pays musulmans. Les commissions savantes qui y siègent s’appuient sur leurs propres critères et sur leur responsabilité devant leurs fidèles. Suggérer qu’un pays aurait entamé le jeûne en contradiction avec toute possibilité d’observation reviendrait, implicitement, à mettre en cause la sincérité ou la rigueur de ces autorités religieuses. Une telle lecture serait théologiquement délicate. La pluralité des avis, lorsqu’elle repose sur des fondements sérieux, fait partie de la tradition islamique et doit être respectée. »

Le problème est qu’il faut bien s’appuyer sur la science. Nous disposons aujourd’hui de capacités scientifiques et technologiques qui nous permettent de déterminer très précisément ce qui est observable ou non, y compris par le calcul. Il y a unanimité scientifique pour dire que la vision de la lune n’était pas possible en Arabie saoudite. Le problème de la vision seule est aussi la marge d’erreur importante que cette méthode produit.

L’autre problème est que les musulmans de France ont besoin d’une règle nationale. Il n’est plus possible de naviguer à vue, d’attendre la veille pour chambouler des décisions prises il y a des mois ou de prendre le contrepied d’un relatif consensus qui s’était installé cette année autour du 19 février, y compris pour les fédérations comme MF ou Foi et Pratique.

Le recteur a fait valoir un autre argument. La GMP disposerait de la légitimité d’annoncer les repères majeurs de la vie religieuse.

« Depuis près d’un siècle, la Grande Mosquée de Paris assure cette annonce pour les grands moments du calendrier cultuel. Cela ne signifie pas qu’elle représente toutes les sensibilités des musulmans de France, mais que, de manière constante, celles-ci lui ont reconnu la légitimité d’annoncer les repères majeurs de la vie religieuse, dans un souci de stabilité et d’apaisement. »

Cette formulation est ambigüe. Les annonces du Ramadan ont bien été faites chaque année à la GMP. C’était le cas avant le CFCM et ce fut encore le cas pendant le CFCM, jusqu’à nos jours. Mais la modalité de cette annonce avait changé.

Auparavant, la GMP décidait de la date sans aucune règle fixe, unilatéralement, au nom de sa propre représentativité. La règle qui s’imposait était souvent de s’aligner sur la décision des pays musulmans considérés comme influents (l’Arabie saoudite, l’Egypte) au nom de l’unité.

Au cours de la mandature du CFCM, du temps où toutes les fédérations y siégeaient, les règles avaient changé. La décision était prise en amont, sur la base du calcul scientifique, en concertation avec toutes les fédérations. L’annonce de la Nuit du doute à la GMP n’était plus que l’occasion d’exprimer des vœux aux musulmans de France et de réaffirmer une date déjà auparavant déterminée par le biais d’une règle commune décidée. Marquer le coup symboliquement mais de manière unitaire.

Les musulmans de France, dans la diversité de leurs sensibilités, n’ont jamais délégué la décision de détermination de la date de Ramadan à la GMP. C’est un fait objectif. La mise en avant de l’unité des fidèles ou de leur sérénité fait l’office de vœux pieux. La division est plus dure que jamais et l’amertume des fidèles, excédés de cette image désastreuse d’une communauté nationale découpée en deux, livrée à l’anarchie de décisions prise à la dernière seconde, risque d’aggraver la fracture.

Le Ramadan 2026 va sans aucun doute marquer une nouvelle page. La nécessité d’établir un modus operandi clair et fiable pour tous est en train de s’imposer dans le débat public.

La conjoncture actuelle ne permet plus au CFCM de se présenter comme l’institution nationale représentative du culte musulman, et ce, de manière consensuelle. A ce jour, seule la FGMP a démissionné du CFCM, mais la FAICA, MF et Foi et Pratique se sont ralliées à elle. Le CFCM ne comporte dans son bureau que l’UMF, le CCMTF et la CIMG. Pour les 4 fédérations sortantes, le CFCM est déjà de l’histoire ancienne, et rien n’indique qu’elles envisagent d’y reprendre leurs travaux. Dont acte.

La question d’une nouvelle institution nationale est donc pour le moment renvoyée aux calendes grecques. Soulignons que l’échec d’une instance nationale de représentation a été un échec pour tous puisqu’aucune fédération n’a le monopole du leadership en France. Une situation qui a profité au gouvernement qui a lancé le Forum pour l’islam de France, sans aucune consultation nationale préalable.

Dans l’attente d’une renaissance institutionnelle future, une règle fixe pourrait être exceptionnellement déterminée pour la fixation du mois de Ramadan et l’Aïd en France. Deux dates et rien d’autres. Cette règle a déjà été fixée en 2013 mais n’a pas été respectée par tous.

La nécessité d’ouvrir un corridor diplomatique entre la GMP et le CFCM

Chaque fédération doit communiquer sa position clairement et la règle qu’elle a choisi. Le pire est d’avancer une règle sans la respecter. « Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? C’est une grande abomination auprès d’Allah que de dire ce que vous ne faites pas » (Coran, sourate les Rangs, 2-3). Les rangs, le titre de cette sourate est évocateur et a toute sa place dans cette réflexion.

Il nous faut serrer les rangs dans l’adoration, que ce soit à la mosquée pour l’accomplissement de la prière ou pour jeûner ensemble Ramadan. Ramadan n’est pas un mois de jeûne individuel, où chacun peut déterminer individuellement la règle qui lui convient. Le jeûne de Ramadan n’est pas un jeûne surérogatoire, c’est un jeûne obligatoire et à ce titre collectif.

Les familles jeûnent ensemble, les fidèles d’une mosquée prient le Tarawih ensemble. Il n’est plus question de se prévaloir d’une pratique de la diversité des règles et de la tolérance qui n’a aucun sens dans ce contexte précis, si ce n’est de créer l’anarchie, l’amertume, la colère. Est-ce là ce que veut Dieu pour ses adorateurs ? Certainement pas.

Alors, comment sortir de l’impasse ?

Pour établir cette règle exceptionnelle de détermination commune de la date de début et de fin de Ramadan chaque année pour toutes les fédérations, et par extension, pour tous les fidèles, un corridor de discussions et de travail doit s’établir entre la GMP (et les trois fédérations qui l’ont suivi) et le CFCM.

Si les responsables de fédérations ne souhaitent plus se rencontrer, les imams pourraient jouer ce rôle, ce qui valoriserait leur fonction détachée au second plan. Les politiques ont pris le dessus sur les référents de la parole religieuse, ce qui est de mauvais augure. Redonner aux imams, en accord avec leurs fédérations, un rôle de premier plan dans cette gestion de crise sera un très bon signe envoyé aux fidèles.

Ces imams respectifs de la GMP, MF, FAIACA, Foi et pratique et du CFCM (UMF, CIMG, CCMTF) se rencontreraient et établiraient les détails de fonctionnement et de rencontre bien en amont de Ramadan. L’union sacrée autour du jeûne et pour Dieu sera la règle, et la méthode, celle qui fait consensus chez tous les acteurs du culte, à savoir le calcul de la visibilité du croissant (hilal).

Le calcul est déterminé à l’avance et la vision sera nécessairement effective quelque part. Les partisans du calcul et de la vision seront tous satisfaits. Aucun risque de désunion ou de désaccord. A une seule condition. A présent, IL NE FAUDRA PLUS SUIVRE L’ARABIE SAOUDITE en dépit et a contrario de la règle mentionnée précédemment.

Si la date de début et de fin de Ramadan correspond à celle annoncée par l’Arabie saoudite, tant mieux mais c’est indifférent. Seule la règle commune fixée au plan national fera loi devant Dieu et les Hommes. Toute structure qui violera cette loi en ne la respectant pas en prendra la responsabilité et ne sera pas suivie par les fidèles. Elle s’isolera des autres et perdra en influence.

Un sursaut urgent

Cette année, au moins la moitié des lieux de culte et des fidèles n’ont pas suivi l’annonce du mercredi 18 février. Cette révolte saine se justifie pleinement à la lecture des lignes précédentes. Mais il faut voir plus loin et comprendre ce qui est en train de se jouer. Si les fédérations ne parviennent pas à s’entendre pour une détermination commune de ces dates, elles seront boycottés et perçus comme des fauteurs de divisions (fitan, pluriel de fitan, discorde).

Leurs annonces seront considérées comme dérisoires et n’auront plus de valeur car elles ne reposeront plus sur aucune règle fixe. Des structures locales émergeront comme autant de champignons nucléaires nées de l’explosion à venir et ajoutant au chaos actuel, si rien n’est fait pour l’endiguer.

Nous ne sommes plus à l’époque où deux radios communautaires reproduisaient les annonces faites. Nous sommes à l’époque des réseaux sociaux, de l’IA, des NTIC. Les musulmans de France ont les moyens de contourner les annonces illégales, au sens prédéfini dans ce texte (en violation de la règle commune choisie).

Suivre l’Arabie saoudite n’est pas une règle. Quel argument peut justifier ce choix ? L’unité ? Une minorité de pays ont suivi l’Arabie saoudite et ce choix a créé une fracture en France car il contredit toutes les données scientifiques. Comble de l’ironie, l’Algérie et le Maroc ont jeûné cette année le même jour pendant qu’ici se livraient des joutes virtuelles.

L’Arabie saoudite n’est pas le Vatican, nous ne sommes pas des catholiques, nous sommes musulmans, lieutenants de Dieu sur terre, être prédisposés à s’assumer leur responsabilité. Le suivisme, c’est bon pour les moutons. Voilà ce que nous enseignent les développements auxquels nous avons assisté cette année.

« Plus jamais ça » est en passe de devenir la nouvelle devise des musulmans de France.

Prospectives cultuelles

La Grande mosquée de Paris sous la direction de Hafiz n’est plus celle de Boubekeur. L’actuel recteur a mené un fantastique travail pour faire de la GMP un lieu incontournable pour le Tout Paris. Des événements culturels et religieux y sont régulièrement organisés, conférences, présentation de livres, prix littéraire décernée. Paris a enfin un point de chute où musulmans et non musulmans peuvent se rencontrer et dialoguer.

Mais Paris n’est pas la France et la GMP, comme certaines autres fédérations, souffrent d’une mauvaise image que l’annonce divergente de cette année n’a fait qu’amplifier. La position antivoile du recteur, position contraire aux prescriptions de l’islam, a également affaibli son influence religieuse auprès des fidèles.

Nous ne sommes pas là pour juger qui que ce soit mais pour établir un diagnostic objectif et proposer des solutions. Nous avons changé d’ère. Il est essentiel de le comprendre. A présent, les musulmans attendent que leurs institutions soient le reflet de leurs attentes, et plus important, le reflet des principes véhiculés par leur religion. Ils soutiendront les institutions qui reflèteront le plus fidèlement possible ces aspirations et se détourneront de celles qui s’en détourneront.   

La GMP fête cette année son centenaire, une année charnière pour elle et pour les musulmans de France. Faire de cette année l’année de la réconciliation avec les autres fédérations propulserait la GMP et les fédérations qui l’ont suivi à un autre niveau. C’est ce que les musulmans les plus raisonnables attendent d’elles.  

De manière générale, les musulmans ont fait la preuve de leur capacité à dialoguer avec les autres cultes. Le dialogue interreligieux est un secteur solide de la communauté musulmane. Dans ces conditions, comment admettre que le dialogue intracommunautaire soit au point mort, qu’il soit impossible aux responsables du culte musulman de dépasser leurs désaccords personnels dans l’intérêt des musulmans ?

Aujourd’hui, l’heure n’est plus aux atermoiements. Il faut prendre la mesure de la situation. La seule solution est l’établissement d’une règle unique applicable à deux événements uniques, la date du début et de la fin de Ramadan. Si les responsables du culte ne parviennent pas à en discuter directement, que les imams prennent la relève, en accord avec leur direction.

Si aucun accord n’est obtenu dans les prochains mois, voilà ce qui arrivera. La prochaine divergence sera la dernière. Les fidèles boycotteront les fédérations qui ne joueront pas le jeu de l’union nationale, non par pour elles-mêmes, mais pour la communauté musulmane.

Chaque fédération représente un nombre considérable de lieux de culte. Il n’est pas envisageable d’exclure l’une des quelconques fédérations. Soit elles s’entendent toutes, soit celles qui ne respecteront pas la règle nationale disparaitront de la scène nationale pour ne plus exister que localement.

Les musulmans de France ont exprimé en cette année 2026 leur ultime colère face aux divisions insupportables qui viennent profaner le début d’un mois béni. Ils ne tolèreront plus à l’avenir toute décision qui fracassera l’unité des fidèles. Que leur message soit entendu, et que 2026 marque la dernière année de la discorde, il appartiendra aux responsables du culte musulman d’en décider.

Fouad Bahri

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