
2018-04-24
Écrit par Redaction
300 personnalités comptant des politiques, intellectuels, journalistes et artistes ont signé un manifeste dans Le Parisien pour dénoncer un « nouvel antisémitisme » musulman qui s’appuierait sur des versets du Coran dont elles appellent à l’obsolescence. Mizane.info a interrogé Tareq Oubrou, Mohamed Bajrafil et Tarik Abou Nour, trois imams et théologiens reconnus, pour connaître leur réception sur ce "Manifeste des 300". Exclusif.
Mohamed Bajrafil : « Cet appel est un manque de respect total envers les musulmans »
Mohamed Bajrafil est secrétaire général du Conseil Théologique Musulman de France, chercheur associé au Laboratoire de Linguistique Formelle (Université Paris Diderot-CNRS) et imam à la mosquée d’Ivry-Sur-Seine. Il est l’auteur du livre « Réveillons-nous, Lettre à un jeune Français Musulman », aux Editions Plein Jour.
Aucun verset du Coran n’appelle à tuer le juif parce que juif. Ou il appelle à riposter à des attaques dans une logique de légitime défense, ou il raconte des événements liés à des circonstances précises dans l’histoire de l’islam ou de l’humanité – que d’aucuns ont généralisés. D’où l’importance de l’interprétation et de la contextualisation, que les signataires du manifeste refusent au Coran
Il faudrait que les signataires aient le courage de dire que ce dont sont victimes les juifs n’est nullement différent que ce dont sont victimes les musulmans dans le monde. L’idéologie qui assassine des gens parce que juifs est la même que celle qui a tué 300 personnes dans une mosquée en Egypte, il n’y a pas si longtemps, parce que soufies. Pour ces assassins, entrer dans une synagogue et tirer est la même chose que rentrer dans une mosquée et tirer sous prétexte que les fidèles seraient chiites, sunnites, soufis, etc. Par ailleurs, la phrase de l’appel stipulant qu’il y aurait des versets du Coran « appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants » est fausse ! Aucun verset du Coran n’appelle à tuer le juif parce que juif. Ou il appelle à riposter à des attaques dans une logique de légitime défense, ou il raconte des événements liés à des circonstances précises dans l’histoire de l’islam ou de l’humanité – que d’aucuns ont généralisés. D’où l’importance de l’interprétation et de la contextualisation, que les signataires de « notre manifeste » refusent au Coran – de par leurs positions tranchées. J’aborde cette question dans mon dernier ouvrage, « Réveillons-nous ! Lettre à un jeune français musulman » - et beaucoup d’autres le font ou l’ont fait également avant moi. Que les signataires lisent ces travaux et cessent de s’appuyer sur « leurs fantasmes » de musulmans « sauvages ». Je ferais remarquer à ce propos qu’aucun islamologue de renom n’a signé cette tribune. Allez savoir pourquoi. Plusieurs déclarations allant dans le bon sens sont régulièrement faites, mais ces voix n’en n’ont rien à faire. Ce n’est pas ce qui les intéresse en réalité. C’est un esprit, au mieux guignolesque, au pire, de division qui semble les guider. Car ce n’est pas en opposant le musulman au juif qu’ils peuvent espérer lutter contre la propagation de l’antisémitisme. Le plus étonnant est que lorsque nous dénonçons l’antisémitisme et le combattons, on nous dit soit que nous n’en faisons pas assez, soit que nous pratiquons la taqiya (dissimulation, double discours, ndlr). C’est surtout cela qui délégitime ce manifeste, certains des signataires étant coutumiers des pires amalgames. Les théologiens et intellectuels musulmans n’ont pas attendu la tribune des 300 pour se lancer dans un travail critique. Ils sont, en effet, de plus en plus nombreux à affirmer avec force conviction que les traditions doivent être passées au crible de la critique lorsque cela est nécessaire, sans pour autant rejeter la totalité de leur héritage, comme le suggèrent nos honorables signataires.
Tareq Oubrou : « Dire que l’antisémitisme tire sa source du Coran est une ineptie »
Tareq Oubrou est l’imam de la mosquée de Bordeaux, théologien, écrivain et auteur de plusieurs ouvrages. Citons « Profession imam », « Ce que vous ne savez pas sur l’islam », « La féministe et l’imam », etc.
L’antisémitisme comme le terrorisme s’expliquent par beaucoup de facteurs : l’exclusion, le sentiment d’injustice, etc. Il est demandé aux musulmans de condamner l’injustice commise dans le monde musulman mais il n’est jamais demandé aux autorités juives de condamner la politique d’Israël, ce qui augmente les frustrations
Il semble que les signataires aient voulu dire par obsolescence que les versets en question n’étaient plus applicables. Tout dans le Coran n’est pas applicable. Certains versets sont liés au moment coranique comme les dispositions du butin. C’est la raison pour laquelle on peut comprendre ce type de demande mais elle demeure malgré tout maladroite. Mais la notion de combat n’est pas liée à la religion ou l’origine ethnique. Dans le Coran, il y a même dans un passage la notion de combat contre des musulmans qui ont été injustes à un moment donné. Une idée s’installe de plus en plus dans la société et les milieux intellectuels : la transposition de l’ancien antisémitisme catholique chez les musulmans. Il y a un antisémitisme chez certains musulmans, mais dire que l’idéologie de l’antisémitisme tire sa source du Coran est une ineptie. L’antisémitisme comme le terrorisme s’expliquent par beaucoup de facteurs : l’exclusion, le sentiment d’injustice, etc. Il est demandé aux musulmans de condamner l’injustice commise dans le monde musulman mais il n’est jamais demandé aux autorités juives de condamner la politique d’Israël, ce qui augmente les frustrations. N’oublions pas que nous parlons d’une infime minorité d’individus mais ce sont les minorités qui font l’histoire. Nous sommes pris en otage par des personnes qui n’arrivent pas à contrôler leur sentiment d’injustice. Dire qu’abroger des versets du Coran mettra fin aux violences est faux car ces gens-là ne consultent pas le Coran avant de passer à l’acte. Il appartient néanmoins aux imams et aux théologiens de faire de la théologie préventive et d’être responsable dans leurs discours. Un discours de rupture peut ouvrir la porte à une violence implosive ou explosive. Que chacun assume sa responsabilité.
Tarik Abou Nour : « Supprimer des versets est une trahison même du Coran »
Tarik Abou Nour est théologien, spécialiste en droit malikite et en finance islamique, et l’auteur du « Guide du musulman ».
Le Coran n’appelle jamais au meurtre. Une religion ne peut pas appeler au meurtre. Il s’agit d’une idéologie wahhabite qui est la matrice d’où est née Al Qaida, Daesh, qui appelle au meurtre non pas au nom d’une théologie mais d’une idéologie
Au lieu de s’attaquer aux causes réelles du terrorisme qui sont des causes idéologiques, politiques, économiques, ils ajoutent de l’huile sur le feu et braquent des personnes les unes contre les autres. Les juifs séfarades ont vécu en paix avec les musulmans pendant des siècles. Ils n’ont jamais été tués. Si le Coran incitait les musulmans à le faire, l’histoire aurait été différente. Le terme d’épuration ethnique a été utilisé. C’est un terme très fort. Sous la période de l’Empire abbasside ou ottoman, cela n’a jamais été fait. Sous l’Empire ottoman, des vizirs juifs ont même gouvernés. Même chose en Andalousie. Le Coran n’appelle jamais au meurtre. Une religion ne peut pas appeler au meurtre. Il s’agit d’une idéologie wahhabite qui est la matrice d’où est née Al Qaida, Daesh, qui appelle au meurtre non pas au nom d’une théologie mais d’une idéologie. C’est une idéologie meurtrière comme l’a été l’idéologie de l’Inquisition, de Slobodan Milosevic en Bosnie-Herzégovine ou de Georges Bush en Irak. Aucun spécialiste sérieux ne pourrait expliquer ces crimes par des analyses théologiques. Les sources du terrorisme sont tout autant liées à cette idéologie qu’elles le sont de la politique britannique au Moyen-Orient au 19e/20e siècle, du conflit israélo-palestinien depuis 1948, etc. Aujourd’hui, il y a une vague autour de cette idée d’un antisémitisme musulman. Beaucoup surfent dessus. Je suis contre l’antisémitisme qui vise les juifs comme les musulmans. En tant qu’humains, nous sommes tous égaux par nature devant la loi et devant Dieu. Quant aux religieux qui ont signé ce manifeste, c’est par pur intérêt et opportunisme. Leur objectif est de se faire mousser et connaître autour d’une provocation.
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