
2026-07-09
Écrit par Redaction
Dernière partie de l'article de Fahemme Hussain sur le salafisme contemporain. L'auteur présente le salafisme comme le produit de mouvements internes à la modernité et interroge ses héritages. Bunzel soutient que ce n'est pas un hasard si les groupes djihadistes modernes, dont l'État islamique, se considèrent comme les héritiers du projet de MIAW. Des groupes tels qu'Al-Qaïda et Daech rattachent explicitement leurs doctrines aux écrits de MIAW ; ses opinions sur le takfir et ses positions anti-soufies et anti-ash'arites alimentent directement le djihadisme moderne sur le plan théologique. Les universitaires et les salafistes modernes qui tentent de distinguer le « bon salafisme » du « mauvais djihadisme » ignorent cette filiation intellectuelle commune. La question de savoir si ses idées se prêtent naturellement au militantisme ou si elles sont simplement mal interprétées reste ouverte. Le fait que cela suscite l'inquiétude chez les savants wahhabites modernes est révélateur. Quoi qu'il en soit, l'attrait du wahhabisme pour les mouvements djihadistes modernes n'est pas fortuit. La question demeure : cette ressemblance est-elle un défaut ou, d'une manière troublante, une caractéristique essentielle ? Sur ce point, l'analyse de Bunzel est pour le moins superficielle ; elle se veut suggestive plutôt que définitive, et laisse finalement le lecteur sur sa faim. Compte tenu de son intérêt plus général pour les mouvements djihadistes contemporains, il n'est guère surprenant qu'il établisse de tels parallèles. Pourtant, son argumentation paraît forcée. S'il peut être tentant de faire remonter l'extrémisme des courants Sahwa et djihadistes à MIAW, une telle approche risque d'occulter une réalité historique fondamentale : des penseurs comme Sayyid Quṭb, au XXᵉ siècle, écrivant dans un contexte de bouleversements liés à la modernité, au colonialisme et à la répression postcoloniale, s'adressent plus directement aux angoisses des lecteurs modernes qu'un érudit du XVIIIᵉ siècle dont les préoccupations principales étaient théologiques. [8] Il serait peut-être plus juste d'affirmer que si le djihadisme moderne s'inspire sélectivement de la théologie wahhabite, c'est la synthèse opérée par Quṭb entre idéologie politique et ferveur religieuse qui contribue le plus à façonner son caractère. L'héritage du MIAW est aujourd'hui tiraillé entre des récits concurrents. Les salafistes contemporains, notamment ceux affiliés aux institutions cléricales soutenues par l'État, nient ou minimisent souvent les aspects les plus extrêmes de leur héritage intellectuel. D'autres le défendent de manière sélective, reconnaissant la pertinence de la critique formulée par le mouvement à l'encontre des excès soufis ou du droit humain, tout en prenant leurs distances avec ses déclarations les plus controversées. D'autres encore, en particulier au sein des mouvements djihadistes, embrassent sans ambages la doctrine originelle dans son intégralité, revendiquant le MIAW comme leur ancêtre idéologique. Comme le démontre Bunzel, la lutte autour de l'héritage du MIAW révèle toute la puissance et la complexité de la question du wahhabisme. Dans cette perspective, le wahhabisme apparaît non seulement comme un ensemble de doctrines ou l'héritage d'un seul réformateur, mais comme une tradition contestée – revendiquée, niée et réinterprétée – dont les répercussions continuent de façonner les lignes de fracture du monde musulman moderne. Il serait pourtant erroné de comprendre le salafisme uniquement à travers le prisme du wahhabisme primitif, même si de nombreux chercheurs et critiques persistent dans cette voie. Si le wahhabisme demeure un courant important du salafisme, expliquer le salafisme contemporain exclusivement par ses moments fondateurs risque de conduire à une erreur de raisonnement, celle de supposer que les origines déterminent le sens actuel. Cette tendance est particulièrement marquée dans les travaux influencés par l'étude des mouvements djihadistes, où la continuité avec le wahhabisme primitif peut paraître plus saillante que la rupture. Par exemple, l'œuvre majeure de Cole Bunzel, centrée en grande partie sur les courants djihadistes, met, à juste titre, en avant le wahhabisme comme pierre angulaire. Or, cette insistance risque d'occulter les multiples façons dont la pensée salafiste a évolué dans des contextes non djihadistes, dans les domaines pédagogique, social et institutionnel. Ainsi, une approche centrée sur les origines peut aplatir la notion de transformation : elle nous indique où les idées ont vu le jour, mais non comment elles ont été reconfigurées au fil du temps et de l'espace. Si le salafisme a évolué depuis le Najdi da ʿwa du XVIIIe siècle , comment précisément ? Et, dans une perspective historique, quelles sources nous permettent de retracer ces transformations, non seulement doctrinales, mais aussi en matière de pratiques sociales, de pédagogie et de vie quotidienne ? C’est là que l’ouvrage d’ Aaron Rock-Singer , « À l’ombre de la Sunna : la piété salafiste au Moyen-Orient au XXe siècle », apporte une contribution essentielle. Si le salafisme contemporain ne peut être pleinement expliqué par le seul prisme du wahhabisme, ni réduit à une exportation saoudienne imposée d'en haut, il est nécessaire de proposer une analyse plus ancrée dans la réalité, qui rende compte de la complexité sociale, institutionnelle et transnationale du mouvement. L'ouvrage d' Aaron Rock-Singer , *À l'ombre de la Sunna : La piété salafiste au Moyen-Orient au XXe siècle*, offre précisément cela : une analyse nuancée et discrètement radicale du développement du salafisme au XXe siècle. Radicale non pas dans le ton ou la polémique, mais dans la méthode, en déplaçant l'attention de la théologie des élites vers les pratiques institutionnelles et quotidiennes à travers lesquelles le salafisme s'est formé, transmis et vécu. Ce qui se dégage n'est pas une vision du salafisme comme un héritage ininterrompu de la génération du Prophète, mais comme un projet moderne de réforme religieuse, animé par l'aspiration à retrouver une tradition purifiée, mais profondément enchevêtré dans les forces politiques et culturelles de la modernité. Rock-Singer met l'accent sur les pratiques concrètes et les disciplines communautaires de la vie salafiste, montrant comment elles ont été façonnées par les bouleversements du colonialisme, de la laïcité et de la formation de l'État, et comment elles y ont répondu. Des rituels de prière standardisés aux normes de genre et aux codes vestimentaires, les leaders salafistes ont cherché non seulement à réformer la croyance, mais aussi à remodeler la vie quotidienne des musulmans de manière visiblement distincte. Le salafisme, dans cette perspective, n'est pas simplement une doctrine théologique, mais une tradition vécue, dont l'autorité s'est construite grâce aux institutions, aux publications, aux cercles d'étude et à une discipline personnelle rigoureuse. Cet ouvrage s'intéresse également aux tensions internes qui ont fracturé les mouvements salafistes au cours du XXe siècle, révélant comment les débats sur l'authenticité, l'autorité et l'adaptation reflétaient des luttes plus larges concernant la modernité, le contrôle étatique et l'identité islamique mondiale. « À l'ombre de la Sunna » offre une perspective inédite en mettant en avant les dimensions sociales et culturelles du salafisme, et il ne fait aucun doute que ce livre influencera les discussions futures, non seulement sur le salafisme lui-même, mais aussi sur la manière dont la tradition islamique est perçue à l'ère moderne. « À l'ombre de la Sunna » propose ainsi une réorientation essentielle : le salafisme n'est pas simplement présenté comme une réaction à la modernité, mais comme une force formatrice en son sein, façonnant de nouveaux modes de vie religieuse et redéfinissant la manière dont la tradition islamique est imaginée et pratiquée à l'ère moderne. La pratique salafiste et la controverse autour de la tradition Un apport essentiel de Rock-Singer est que le salafisme ne doit pas être perçu comme une simple école ou un mouvement théologique. Comme nous l'avons souligné, le salafisme revendique le droit de définir la tradition elle-même : de décider ce qui constitue l'islam faisant autorité, qui est habilité à l'interpréter et quelles pratiques en forment le noyau authentique. La force du salafisme réside dans sa posture rhétorique : il présente ses positions juridiques et théologiques comme étant directement extraites des textes fondateurs, sans aucune médiation. Ces positions sont présentées comme allant de soi, fidèlement transmises par la première communauté musulmane et, de ce fait, comme les seules interprétations valables. Les autres points de vue sont implicitement – ou explicitement – rejetés comme faibles, inauthentiques ou corrompus par des interpolations historiques. Mais Rock-Singer nous invite à la prudence face à ces affirmations. Il démontre que nombre de pratiques aujourd'hui considérées comme des marqueurs de l'orthodoxie salafiste – telles que les barbes épaisses, l'isbāl (le port du pantalon au-dessus des chevilles), la ségrégation des sexes, et même la prière chaussée – ne sont pas des coutumes ancestrales, mais des phénomènes relativement récents. S'appuyant sur un impressionnant corpus de publications, de fatwas, de magazines et d'articles, il montre comment ces pratiques sont passées de la marge au cœur de l'identité salafiste, aboutissant à l'émergence d'une sorte d'uniforme salafiste. Cela ne signifie pas que ces pratiques soient sans précédent ou hétérodoxes ; elles s’appuient sur des précédents textuels. Leur centralité et leur standardisation récentes sont plutôt inédites et marquent une rupture avec la tradition antérieure. C’est là que la méthode de Rock-Singer excelle : au lieu de contester la légitimité textuelle de ces pratiques, il montre comment elles ont été popularisées par les nouveaux médias, notamment les revues salafistes. Il inclut même des images d’éminents savants salafistes portant allègrement des vêtements sous les chevilles, offrant ainsi un contrepoint visuel à l’orthodoxie actuelle. Rock-Singer démontre donc comment le déploiement, la visibilité et la centralité de ces pratiques sont le fruit de choix historiques, façonnés par les pressions sociales, les politiques étatiques et les infrastructures institutionnelles. Le cas de la prière dans les chaussures : une montée et un recul salafistes L'exemple de la prière avec des chaussures est particulièrement révélateur. Bien que cette pratique soit attestée dans les premiers hadiths prophétiques, elle est restée marginale chez les musulmans jusqu'au début du XXe siècle. Rock-Singer montre comment, dans les années 1920 à 1940, les salafistes égyptiens ont remis au goût du jour cette pratique prophétique, non pas simplement par retour à la Sunna, mais comme marqueur d'identité religieuse. Dans le contexte religieux compétitif de l'Égypte, porter des chaussures pour prier est devenu un symbole distinctif de la piété salafiste. Cependant, avec l'évolution du contexte politique et social, notamment la répression des groupes religieux par Nasser et la nationalisation croissante des mosquées à partir des années 1980, cette pratique a commencé à se marginaliser. Les réglementations sanitaires modernes, imposées par l'État et assimilant propreté et pureté religieuse, ont encore davantage découragé la prière avec des chaussures. Fait intéressant, dans les années 1990, d'éminents savants salafistes ont émis des fatwas s'opposant à cette pratique, invoquant les mêmes arguments d'hygiène et de cohésion sociale que ceux avancés par les critiques dans les années 1950. Cet exemple dépasse le cadre spécifique de la prière avec des chaussures ; il met en lumière la malléabilité de la pratique religieuse, même au sein d'une tradition qui se prétend immuable. C'est là que la méthode de Rock-Singer se révèle particulièrement pertinente : plutôt que de s'engager dans des débats doctrinaux abstraits, il retrace l'émergence, la diffusion et le déclin de ces pratiques au fil du temps. Il révèle non seulement le caractère novateur de nombreuses normes salafistes, mais aussi leur forte dépendance historique, au même titre que les positions dominantes qu'elles critiquent. Précisons que son propos n'est pas de remettre en cause la validité du fiqh salafiste, mais de montrer que les prétentions à une authenticité supérieure et à une pureté textuelle trahissent souvent une compréhension superficielle de la tradition juridique, et une conscience encore plus superficielle de l'évolution même du fiqh salafiste. En conclusion, il déconstruit subtilement l'illusion selon laquelle la jurisprudence salafiste se contente de « suivre les textes », tandis que la tradition islamique dans son ensemble est façonnée par l'histoire, et réfute l'idée que les positions salafistes seraient des reflets immuables de la première génération, préservés de quatorze siècles d'évolution juridique. En résumé, la tradition salafiste est soumise aux forces mêmes qu'elle prétend transcender — et Rock-Singer en apporte la preuve. Salafisme, modernité et montée de l'État Un autre thème central est l'interaction entre l'activisme salafiste, la modernité et l'avènement de l'État moderne. Rock-Singer retrace la manière dont les acteurs salafistes ont évolué dans le contexte politique, urbain et intellectuel changeant du XXe siècle, en explorant comment le salafisme s'est à la fois adapté et opposé à la construction de l'État, à la sécularisation et à la modernisation. Il montre comment les médias, les institutions éducatives et l'infrastructure religieuse ont contribué à diffuser les normes salafistes et à les ancrer dans la vie quotidienne. Surtout, contrairement à nombre d'autres spécialistes du salafisme, Rock-Singer refuse de réduire la tradition à la seule dimension politique. Il met plutôt en lumière l'interaction des pratiques salafistes avec les réalités matérielles : urbanisation, alphabétisation, émergence de nouveaux publics de lecture, concurrence idéologique et évolution des normes de genre. Ces facteurs permettent d'expliquer non seulement l'apparition de certaines pratiques, mais aussi leur centralité et, dans certains cas, leur abandon ultérieur. Trois transformations majeures accompagnent l'essor du salafisme : premièrement, l'alphabétisation croissante a permis aux musulmans d'accéder directement aux textes religieux ; deuxièmement, l'effondrement du panarabisme a discrédité les institutions plus anciennes, alliées au nationalisme arabe laïque ; troisièmement, la richesse pétrolière saoudienne a permis la diffusion mondiale de la pensée salafiste. Ensemble, ces facteurs ont créé un terreau fertile pour une vision de l'islam qui mettait l'accent sur la pureté, l'autonomie individuelle et l'accès direct aux textes – même si cette vision était aussi profondément marquée par la modernité. L'auteur utilise ces facteurs pour expliquer non seulement pourquoi certaines pratiques ont été adoptées, mais aussi comment elles sont devenues centrales dans l'évolution des traditions, et pourquoi ces mêmes évolutions ont été abandonnées par la suite. L'analyse comparative de Rock-Singer sur l'Égypte et l'Arabie saoudite est particulièrement éclairante, démontrant comment des contextes structurels et politiques différents ont façonné des trajectoires salafistes divergentes. En Égypte, la croissance démographique rapide (de 14 à 30 millions d'habitants) a entraîné une forte densité urbaine et une mixité inévitable entre les sexes. Dans ce paysage urbain surpeuplé, où les salafistes étaient en concurrence avec les visions de la religiosité issues des Frères musulmans et de la faculté d'Al-Azhar, les acteurs salafistes ont mis l'accent sur la modestie et la dignité afin de réaffirmer l'éthique religieuse dans un contexte de sécularisation. À cet égard, l'ouvrage de Saba Mahmood, « La politique de la piété », apporte un éclairage essentiel : son étude ethnographique montre comment les femmes salafistes ont adopté cette rigueur éthique non par naïveté, mais pour imprégner leur quotidien d'une dimension religieuse, remettant en question à la fois le rejet libéral et la condescendance de l'islam dominant. À l'inverse, la richesse pétrolière de l'Arabie saoudite a permis une imposition religieuse étatique et centralisée – mosquées, universités, écoles – institutionnalisant la ségrégation des sexes et renforçant la domination wahhabite. Dans ce contexte, le salafisme n'était pas un mouvement de contre-culture, mais un projet du pouvoir en place. Les savants wahhabites ont utilisé cette nouvelle infrastructure religieuse pour réaffirmer leur autorité, se positionnant comme les gardiens de l'orthodoxie face aux puristes salafistes comme Cheikh al-Albani et aux réformateurs plus engagés comme le mouvement Sahwa, mené par des figures telles que Juhayman al-Otaybi (décédé en 1980). Autrement dit, le pouvoir saoudien était fragilisé de toutes parts : par les puristes salafistes d'un côté, et par les dissidents politiques de l'autre. De toute évidence, l'urbanisation rapide et la hausse du taux d'activité féminine ont été perçues très différemment en Égypte, pays densément peuplé, et en Arabie saoudite, riche en pétrole. Rock-Singer nous rappelle que, pour saisir pleinement les débats salafistes sur les rapports de genre, il est essentiel de s'intéresser non seulement à l'argumentation juridique, mais aussi aux conceptions de la société sous-jacentes que ces juristes présupposent tacitement. Réinventer la tradition au-delà du binaire « À l'ombre de la Sunna » est une lecture essentielle, non seulement pour les étudiants du salafisme, mais aussi pour quiconque s'intéresse sérieusement à la pensée islamique contemporaine ; en fait, pour quiconque s'intéresse à la manière dont la tradition religieuse est vécue, construite et contestée. Cet ouvrage évite les dichotomies simplistes telles que « authentique contre innovant » ou « traditionnel contre réformiste ». Il ouvre plutôt des dialogues plus francs, historiquement ancrés et sociologiquement éclairés. À la fin du livre, le mythe de la transcendance salafiste – selon lequel ses positions seraient immuablement préservées depuis les premières générations – est déconstruit avec subtilité mais fermeté. Rock-Singer ne prétend pas que le fiqh salafiste soit fondamentalement erroné ou invalide. Il démontre plutôt que ses prétentions à une authenticité unique reposent sur des interprétations historiques sélectives et des outils de diffusion modernes. Rock-Singer démontre de manière convaincante que la pratique salafiste est née en réaction aux pressions modernes – l’anonymat urbain, le contrôle étatique laïque et la concurrence religieuse mondiale – tout en se présentant comme intemporelle et imperméable à l’histoire. C’est là l’une des intuitions clés de Rock-Singer : le salafisme n’est pas l’antithèse de la modernité, mais bien un de ses produits. Son appel à la pureté, à l’immédiateté et à une authenticité sans intermédiaire reflète la logique même de la modernité laïque à laquelle il prétend s’opposer. Le désir de court-circuiter des siècles de médiation savante au profit d’une relation directe avec le Coran et la Sunna témoigne d’une sensibilité profondément moderne : une méfiance envers l’autorité héritée, une importance accordée à l’action individuelle et la conviction que le passé peut être purifié et retrouvé intact. Ainsi, le salafisme partage les instincts épistémologiques des projets laïques modernes, tout en prétendant les rejeter. Et si vous avez besoin d'une autre raison : Rock-Singer est de ces rares universitaires qui n'écrivent pas comme tels. « À l'ombre de la Sunna » est un ouvrage agréable à lire : clair, incisif et d'une fraîcheur désarmante. Il ne serait pas surprenant qu'il sorte des cercles universitaires et alimente les débats près de chez vous ; après tout, Rock-Singer a des arguments solides. Mais idéalement, il inspirera bien plus que des polémiques. Il devrait transformer notre approche de l'histoire des religions : non plus comme un ensemble figé de doctrines, mais comme une tradition vivante, façonnée par les individus, la politique, les textes et les mondes qu'ils habitent. Il devrait aussi nous inciter à la prudence face aux discours d'un mouvement. Bien que ces trois études offrent un éclairage essentiel sur la généalogie, la diversité et l'expression vécue du salafisme, elles soulèvent également des questions plus profondes quant à la portée de cette tradition. Il serait peut-être plus pertinent d'envisager le salafisme comme à la fois produit et catalyseur des transformations modernes de la pensée islamique, plutôt que de le considérer comme un courant marginal au sein de l'islam sunnite. Et si le salafisme n'était pas simplement un mouvement islamique parmi d'autres, mais le reflet des mutations structurelles, épistémiques et sociopolitiques qui ont remodelé l'ensemble de la tradition sunnite ? En passant de l'analyse textuelle et des récits historiques à une réflexion plus synthétique, on constate que les frontières entre la pensée salafiste et la pensée sunnite dominante ne sont peut-être pas aussi figées qu'on le croit. En effet, l'étude des origines, de l'essor et de l'évolution contemporaine du salafisme permet également de mettre en lumière la transformation de l'ensemble de la tradition savante musulmane au cours du siècle dernier. Dès lors, notre prochaine question n'est pas simplement de savoir ce qu'est le salafisme, mais quel impact il a eu sur l'autorité, l'authenticité et la conception que les musulmans se font de la tradition dominante. Le salafisme intérieur : des échos à travers la tradition L'islam majoritaire est aujourd'hui profondément influencé par les mêmes forces qui ont donné naissance au salafisme. Nombre des distinctions qui séparaient autrefois nettement le salafisme de la tradition sunnite au sens large ne sont plus aussi évidentes. On peut affirmer que l'islam majoritaire a été salafisé, non pas par une adoption massive de la doctrine salafiste, mais de manière plus subtile. Ses sensibilités épistémiques et méthodologiques ont insidieusement imprégné la tradition. Même si le salafisme semble en difficulté, il a subtilement remodelé le paysage intellectuel ; perdant peut-être de nombreuses batailles, mais remportant discrètement la guerre. L'ancienne dichotomie entre « traditionalistes » et « salafistes » s'estompe. Les néo-traditionalistes insistent de plus en plus sur le scripturalisme, revisitent la jurisprudence par le biais d'un ijtihad renouvelé et considèrent les madhhabs comme des cadres flexibles plutôt que des codes rigides. Nombre de figures soufies justifient désormais explicitement leurs pratiques par le Coran et la Sunna plutôt que par des cosmologies ésotériques. Ce qui paraissait autrefois contradictoire – l'étiquette de « néo-traditionaliste salafiste » – décrit aujourd'hui une grande partie du courant islamique dominant. Nous n'assistons pas simplement à un mouvement salafiste, mais à une salafisation plus profonde de la tradition elle-même, une tendance qui se reflète dans la manière dont les musulmans, toutes confessions confondues, appréhendent de plus en plus les textes religieux, l'autorité et la pratique à travers le prisme du salafisme. Il est donc crucial de distinguer le salafisme, un mouvement défini avec des savants, des institutions et des doctrines identifiables, de la salafisation , une tendance intellectuelle plus large, façonnée par des conditions historiques communes. La « salafisation » en tant que processus culturel La modernité a-t-elle un rôle à jouer ? Assurément, mais elle ne doit pas être perçue comme une force extérieure agissant sur l’islam ; elle est une condition partagée qui façonne tous les courants qui le traversent. Plutôt que de considérer la salafisation comme une trahison de la tradition, il convient de la voir comme le reflet de la manière dont un discours islamique répond aux transformations structurelles de la modernité. L’urbanisation, l’alphabétisation de masse, la montée de l’individualisme dans l’identité sociale et religieuse, l’affaiblissement des monopoles , l’essor de l’impression et de la diffusion des textes religieux, et l’avènement des plateformes numériques ont tous ébranlé les hiérarchies interprétatives traditionnelles qui définissaient autrefois l’autorité religieuse. Ces profondes transformations sociales ont remodelé la manière dont les musulmans vivent leur foi, permettant des modes d’engagement scripturaire plus directs et diversifiés. La résonance du salafisme dans le monde musulman tient à sa capacité à appréhender ces mutations, en offrant un cadre d’authenticité religieuse au sein d’un contexte de bouleversements intellectuels. [9] Il y a un siècle, l'Égypte était majoritairement rurale et analphabète ; aujourd'hui, elle est urbaine, instruite et saturée de médias. Ces bouleversements sociétaux redéfinissent inévitablement la manière dont les musulmans se perçoivent par rapport à la tradition. De même, l'expansion postcoloniale de l'enseignement a mis fin au monopole de l'alphabétisation longtemps détenu par les élites religieuses. Les laïcs pouvaient désormais accéder directement aux textes, ce qui a ébranlé les schémas traditionnels de déférence envers les savants. Le discours salafiste, avec son insistance sur l'étude directe des Écritures et la critique de l'autorité héritée, a trouvé un écho puissant auprès de ce nouveau public religieux. L'erreur consiste à imaginer que la tradition dominante demeure imperméable aux forces de la modernité. Si le salafisme est façonné par la modernité, comme le soulignent volontiers les critiques, pourquoi la tradition dominante serait-elle exempte de ces mêmes influences ? Toutes deux ont émergé sur un terrain commun : celui des bouleversements coloniaux, de l'éducation de masse et de la mondialisation. Ce à quoi nous assistons n'est donc pas seulement la diffusion de la doctrine salafiste, mais une transformation plus profonde du rapport des musulmans à leur tradition — une reconfiguration discrète et spontanée du raisonnement islamique lui-même. Autorité et critique : plaidoyer pour l'intégration dans les études islamiques Nombre de critiques associées au salafisme – opposition à l'innovation, scepticisme face aux excès soufis, appels à un ijtihād renouvelé – ne sont pas propres au salafisme. Elles font plutôt écho à des débats classiques bien antérieurs aux réformateurs des XVIIIe et XIXe siècles. Le problème de fond ne réside pas dans le fait de soulever ces critiques, mais dans l'incapacité de la tradition post-classique tardive à les intégrer de manière significative à un projet de renouveau plus vaste. Cet échec est renforcé par notre interprétation de l'histoire, souvent influencée par des présupposés hérités des réformateurs modernes. Dans cette perspective, la salafisation de l'islam majoritaire n'est pas une simple diffusion d'idées, mais le symptôme de tensions plus profondes et non résolues au sein de la tradition. Avec l'apaisement des polémiques, il apparaît clairement que ces critiques étaient fondées. Ce qu'il faut désormais, ce n'est pas les rejeter, mais les réintégrer avec soin – dans des cadres éthiques, spirituels et juridiques qui préservent la tradition au lieu de la fragmenter. Le salafisme a contraint la tradition dominante à remettre en question ses acquis. Sa « victoire », si l'on peut dire, réside moins dans une domination idéologique que dans sa capacité à formuler des questions restées sans réponse par la tradition post-classique tardive. En réalité, la tradition actuelle n'a plus grand-chose à voir avec ce qui l'a précédée. De fait, la résurgence du néo-traditionalisme ne constitue pas un rejet du salafisme, mais une salafisation discrète, souvent tacite, de la tradition classique elle-même. Ce processus révèle une vérité subtile mais cruciale : au cours du siècle dernier, les idées salafistes se sont insidieusement intégrées à la pensée islamique dominante, façonnant la manière dont les musulmans pensent, enseignent et pratiquent – même chez ceux qui prétendent les rejeter. L’influence salafiste relève moins d’un contrôle institutionnel que de la normalisation de certains modes de pensée : la priorité accordée aux Écritures, la remise en question de l’autorité traditionnelle et l’accent mis sur l’étude directe des textes. Aujourd’hui, les savants néo-traditionnels insistent de plus en plus sur le scripturalisme, considèrent les écoles juridiques ( madhhabs) comme des ressources flexibles plutôt que comme des sectes rigides et critiquent certaines pratiques soufies, autant de caractéristiques de la pensée réformiste des débuts. Ce faisant, ils adoptent souvent des présupposés épistémiques façonnés par la méthodologie salafiste, même sans le reconnaître explicitement. En ce sens, le « triomphe » du salafisme ne réside pas dans une domination institutionnelle ou doctrinale, mais dans la transformation profonde et durable qu’il opère sur la manière dont les musulmans, toutes tendances confondues, conçoivent leur religion. Le salafisme a contraint la tradition dominante à remettre en question ses acquis. Sa « victoire », si l'on peut dire, réside moins dans une domination idéologique que dans sa capacité à formuler des questions restées sans réponse par la tradition post-classique tardive. En réalité, la tradition actuelle n'a plus grand-chose à voir avec ce qui l'a précédée. De fait, la résurgence du néo-traditionalisme ne constitue pas un rejet du salafisme, mais une salafisation discrète, souvent tacite, de la tradition classique elle-même. Reconnaître cette transformation exige une honnêteté intellectuelle de la part de l'ensemble de la communauté sunnite. Au lieu de présenter le salafisme comme un « autre » polémique, les études musulmanes doivent prendre en compte les conditions communes qui ont engendré à la fois des réponses salafistes et traditionalistes. La véritable question n'est plus de savoir si l'islam a été salafisé, mais si nous avons le courage de le reconnaître. Ce faisant, nous ouvrons la voie à des perspectives plus constructives : comment intégrer les critiques réformistes – leurs pertinences comme leurs excès – à une compréhension renouvelée de la tradition ? Comment distinguer ce qui doit être renouvelé de ce qui doit être conservé ? Pour répondre à ces questions, il nous faut décloisonner des historiographies longtemps restées parallèles et dépasser les dichotomies réductrices qui occultent des transformations plus vastes. Seule une reconnaissance sincère permettra aux traditions intellectuelles musulmanes de dépasser les clivages profondément enracinés, de retrouver la richesse de leur héritage commun et de tracer une nouvelle voie pour la pensée islamique. Faheem A. Hussain est chercheur indépendant. Il est titulaire d'une licence (avec mention) en études arabes et islamiques de la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres, d'un certificat d'aptitude à l'enseignement (PGCE) en sciences des religions de l'université de Roehampton et d'une maîtrise en philosophie du Heythrop College (université de Londres). Ses écrits sont disponibles sur Substack [ https://faheemahussain.substack.com/ ] et occasionnellement sur Twitter (@FaheemAMHussain).