
2026-07-01
Écrit par Rédaction
Voici un texte précieux par son érudition et sa visée : il ne cherche ni à plaider ni à condamner, mais à comprendre, au sens fort du terme. Comprendre comment une tradition religieuse porteuse de valeurs universelles et exigeantes a pu être confisquée du fait d’une emprise et d’une domination du politique au cours de l’histoire. Comprendre, surtout, comment cette dépossession continue de peser sur les sociétés musulmanes contemporaines. Mohamed El-Moctar El-Shinqiti s’attaque à ce qu’il nomme sans détour une crise constitutionnelle de la civilisation islamique : une crise ancienne, structurelle, et toujours active. Ce faisant, il rappelle constamment la nature et l’essence de son objet d’étude, la « politique » : elle n’est pas une simple technique de gouvernement, mais un fait éthique total, engageant la conscience, la responsabilité et la dignité humaines ; la politique doit toujours être pensée comme au service des hommes dont elle vise, précisément, l’émancipation. Un auteur à la croisée des mondes Intellectuel mauritanien formé à la fois aux sciences islamiques classiques et aux sciences politiques contemporaines, El-Shinqiti appartient à cette génération de penseurs musulmans qui refusent le double piège de la sacralisation du passé et de l’imitation servile de la modernité occidentale. Son œuvre s’inscrit dans une tradition critique inaugurée, aux XIXe et XXe siècles, par des figures aussi diverses que Ali Abderraziq, Al Kawakibi, Malek Bennabi, Mohamed Iqbal, ou encore Mohammed Abed al-Jabri, tout en dialoguant de manière serrée avec l’héritage réformiste de Jamal al-Din al-Afghani et Rashid Rida. Cependant, quand certains ont cherché soit à séparer radicalement l’islam du politique, soit à refonder un islam politique normatif, El-Shinqiti opte pour une voie plus exigeante : déconstruire historiquement la confiscation du politique au nom même des valeurs musulmanes afin de proposer une nouvelle philosophie politique islamique. Une crise de la légitimité, non de la foi Dès les premières pages, Islam et Pouvoir pose un diagnostic sans concession : la crise du monde musulman n’est ni théologique ni spirituelle, mais fondamentalement politique et constitutionnelle. En s’appuyant sur des auteurs classiques comme al-Shahrastani ou al-Kawakibi, El-Shinqiti montre que la question de la légitimité du pouvoir a toujours été, historiquement, la source principale de violences et de divisions internes. Plus encore, le despotisme en est l’essence. Ce déplacement est décisif. Il permet de sortir de l’alternative stérile entre apologétique religieuse et critique culturaliste. À l’instar d’Ali Abderraziq, El-Shinqiti rappelle que l’islam ne prescrit pas de forme de régime politique particulier, mais qu’il impose en revanche des valeurs politiques : justice, responsabilité, consultation, refus de l’arbitraire et du despotisme. La tragédie historique tient au fait que ces valeurs, conçues comme normes contraignantes pour le pouvoir, ont été progressivement réduites à des vertus morales facultatives, puis neutralisées par la logique impériale. Contre la peur de la fitna : réhabilitation du conflit politique L’une des forces majeures de l’ouvrage réside dans sa critique frontale de ce que l’auteur appelle la peur obsessionnelle de la fitna. Cette peur, sacralisée par des siècles de jurisprudence politique accommodante, a conduit à préférer l’ordre injuste à la justice conflictuelle, l’unité factice à la légitimité réelle. Sur ce point, El-Shinqiti dialogue avec Mohammed Abed al-Jabri, dont la critique de La raison politique en islam avait déjà mis en lumière la prééminence de la logique de l’obéissance sur celle de la responsabilité. El-Shinqiti insiste sur la dimension éthique de cette servitude pour la pseudo « paix » de la communauté : accepter durablement le despotisme, même au nom de la stabilité, revient à trahir l’esprit même de la Révélation. Islam, démocratie et modernité : rencontre sans complexe Cherchant à sortir les musulmans des impasses politiques, Islam et Pouvoir ne cherche jamais à démontrer que la démocratie serait « contenue » dans l’Islam par quelque tour de passe-passe conceptuel. El-Shinqiti adopte une posture plus sobre et plus radicale : si la démocratie n’est pas musulmane par essence, elle constitue aujourd’hui le dispositif le plus abouti pour traduire institutionnellement les valeurs politiques de l’islam. El-Shinqiti propose alors une véritable théorie islamique de la légitimité, fondée sur ce qu’il appelle le principe de « commander le commandeur » : la communauté comme sujet politique actif, capable de choisir, contrôler et révoquer ses dirigeants. Ce principe essentiel, puissant et fidèle aux enseignements de l’islam, s’offre comme base d’une vision démocratique de l’organisation collective. Pourquoi lire Islam et Pouvoir aujourd’hui ? Parce que ce livre refuse les réponses faciles. Parce qu’il dérange autant les tenants de l’islamisme d’État que les partisans d’une sécularisation autoritaire. Parce qu’il rappelle, avec une rigueur rare, que la question du pouvoir est d’abord une question morale, et que toute réforme politique durable suppose une réconciliation lucide avec l’histoire – non pour s’y soumettre, mais pour s’en libérer. Dans un paysage intellectuel souvent saturé de prises de position idéologiques, Islam et Pouvoir offre ce que peu d’ouvrages osent encore proposer : une pensée patiente, exigeante, et profondément politique au sens noble. Un livre qui ne cherche pas à clore le débat, mais à le rouvrir sur des bases enfin solides. Mohamed El-Moctar El-Shinqiti, Islam et Pouvoir. Sortir de la crise Constitutionnelle ?, éd. Albouraq, coll. « Histoire », 600 p., déjà disponible, 39 euros. À l’heure où l’islam est sommé de se justifier sur le terrain du politique, tantôt accusé d’autoritarisme congénital, tantôt instrumentalisé par des pouvoirs qui le figent en idéologie d’État, les éditions Albouraq publient « Islam et Pouvoir » du grand penseur mauritanien Mohamed El-Moctar El-Shinqiti. Sous-titré Sortir de la crise constitutionnelle ?, cet ouvrage, inédit en français, remonte aux sources d’une profonde déchirure : la confiscation de la lumière de l’islam par des pouvoirs politiques qui s’en réclament, au prix d’un renversement de son esprit éthique et libérateur.