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30/10/2020
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Loi bioéthique : « Il y a un grand risque d’ouvrir la porte à un avortement sans limites »

Dans un entretien exclusif accordé à Mizane.info, Tareq Oubrou a répondu à quelques questions sur la nouvelle loi bioéthique et sur des cas pratiques concernant l’avortement. Tareq Oubrou est imam de la Grande mosquée de Bordeaux et essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et la société française.

Mizane.info : La loi de bioéthique vient d’être votée en seconde lecture et prévoit notamment d’autoriser l’Interruption médicale de grossesse jusqu’à son terme pour un nouveau motif qui est le cas de détresse psychosociale. Que vous inspire sur le plan éthique cette disposition ?

Tareq Oubrou : Il y a un grand risque d’ouvrir la porte à un avortement sans limites si ce n’est l’arbitraire lui-même. C’est un risque notoire. Toutes les religions sont pour la vie et non pour la mort. Ce principe est universel et inaliénable. La règle est de laisser la grossesse suivre son cours jusqu’à son terme. Il s’agit d’une loi naturelle et morale. Il ne faut pas que l’exception liquide complètement le principe. Il est question dans cette interrogation de l’exception à la règle, c’est-à-dire de la nécessité (ad-darura) pour raison médicale, douleur ou souffrance y compris psychologique.

Les cas d’enfants trisomiques justifient-ils le recours à l’IVG du point de vue de l’éthique islamique ?

Il est difficile de parler de position islamique car il y a dans l’islam des courants, des doctrines éthiques, des doctrines canoniques. Ce serait un abus de langage de dire ceci est ce qu’il est d’un point de vue islamique. Il y a des autorités compétentes pour former des avis mais il n’y a pas un droit canon ou une éthique canonisée. Nous ne sommes pas dans la configuration de l’Eglise catholique où les avis sont presque sacrés. Les bases de l’éthique ne sont pas les mêmes dans les différentes traditions. Le principe est que l’islam préserve la vie. Il interdit le crime, quelle que soit sa forme, si ce n’est la légitime défense ou en l’occurrence l’interruption de grossesse lorsqu’elle est nécessaire. Les textes de l’islam nous donnent une certaine latitude sur cette question de l’interruption de la grossesse. Jusqu’à quatre mois (120 jours). Il y a deux textes en vérité. L’un parle de quarante jours et l’autre de 120 jours. Nous pensons que c’est à partir de 120 jours que l’âme est déposée dans le corps. Sur la trisomie, il n’y a pas de fatwa spécifique. Il y a le parent, le médecin et l’éthicien musulman qui par pédagogie fournit des outils, des conseils, des mécanismes et des moyens pour aider le couple, et notamment la femme qui est concerné au premier chef, pour prendre leur décision. La fatwa fournit des éléments pour orienter et aider à la prise de décision en connaissance de cause. La nécessité doit être estimée à sa juste mesure. Or, cette juste mesure ne peut être appréciée subjectivement, physiologiquement et psychologiquement que par celui qui est concerné. Le mufti (celui qui est habilité à émettre une fatwa c’est-à-dire un avis juridique, ndlr) ne peut se substituer à cette personne. Il faut donc un collège d’experts (médecin, psychiatre, psychologue, éthicien) pour accompagner cette décision. Le fait que la loi permette une chose ne signifie pas que l’éthique l’autorise.

Quelles sont ces exceptions à cette règle première de protection de la vie ?

Les cas médicaux. Si la grossesse ou l’accouchement mettent la mère en danger, médicalement parlant. Si l’enfant aura un handicap sérieux ou insupportable, à distinguer du handicap supportable. « Dieu n’impose pas à une âme ce qu’elle ne peut supporter » dit le Coran. La notion de wus’a est importante. Il y a la capacité intrinsèque, lié aux capacités personnelles d’un individu et la capacité extrinsèque, liée aux circonstances extérieures, qui déterminent les limites de la dérogation. Ces mécanismes doivent être présent à l’esprit de l’éthicien qui doit aider à la décision sans décider lui-même à la place des autres. C’est au cas par cas. Si l’état mental de la femme est délabré, il peut avoir des répercussions sur celui de l’enfant, sur le couple ou la famille, il peut y avoir risque de divorce et d’éclatement de la famille, etc. Il y a tellement de paramètres à prendre en compte. C’est une équation à 20 variables.

Si le niveau d’une famille est socialement et affectivement relativement stable, quelle est la bonne orientation éthique dans ce type de décision ?

Il y a un autre critère à prendre en compte pour le mufti. Il s’agit du niveau spirituel et religieux du concerné. Tawakul ‘alAllah, le fait de s’en remettre à Dieu est un niveau spirituel. Certaines personnes ne prennent pas en compte la dérogation alors que leur décision peut impacter négativement leur niveau spirituel et mettre en cause leur foi. Il y a un risque à calculer. Il ne faut pas se surestimer. Les prétentions ne sont pas toujours à la hauteur de l’épreuve. Il ne faut pas être dupe. Un mufti doit être un psychologue et connaître les niveaux de la loi. Ahmed ibn Hanbal donnait des dérogations aux gens faibles, parfois même sur des situations potentiellement illicites, car s’il on perd la foi, on perd tout.

Dans le cas d’une famille stable qui refuserait un enfant trisomique, ne serions-nous pas confrontés à un risque d’eugénisme et de sélection de ceux qui doivent vivre et mourir ?

Bien sûr. Nous sommes déjà entrés depuis longtemps dans une ère d’eugénisme avec des manipulations génétiques. La technologie permet aujourd’hui cette nouvelle forme d’eugénisme, de sélection de l’espèce humaine. Les gens sont confrontés à des réalités douloureuses. Nous ne sommes plus au Moyen-Âge. Il n’y a plus la tribu, la grande famille, la société solidaire. Je me souviens avoir grandi dans des classes avec parfois des élèves handicapés qui vivaient normalement avec l’ensemble des élèves, la société ne leur renvoyait pas leur handicap au visage. Le handicap est aussi une notion sociologique et psychologique. Même si une famille est stable, son environnement ne l’est pas forcément.

En même temps, ne faut-il pas garder à l’esprit le rôle salutaire de l’altérité dans une société ? On le voit avec les personnes pauvres socialement ou déficientes (physiquement ou mentalement) qui rendent néanmoins possibles certaines fonctions dans une économie globale de l’être humain.

Oui, c’est ce que j’expliquais. J’ai consacré deux volumes à un ouvrage sur la doctrine solidaire. Le monde sera solidaire ou ne sera pas. Sans solidarité, il n’y a pas de vie. L’échange, le don, en sont des manifestations. Dans une fatwa, il ne faut pas découpler l’environnement immédiat d’une famille de son environnement global. Si un couple a un enfant trisomique, va-t-il le supporter ? Il y a un risque. La fatwa doit envisager ce risque en terme de probabilités. Il y a toujours un risque négatif de la fatwa dans les deux sens (le regret de la grossesse ou de son interruption, ndlr). La shari’a est venu pour atténuer les désavantages mais les désavantages sont là. Le Bien absolu ou la Justice absolue ne sont pas de ce monde. Le risque de la fatwa doit être calculé. Je préfère me tromper en donnant la vie qu’en donnant la mort.

Il y a aussi un autre niveau qui est celui de l’accompagnement affectif. Il y a la fatwa canonique, la fatwa ascétique et il y a l’incitation à la vertu. Il ne s’agit pas de dire seulement halal ou haram. Le discours doit accompagner la foi et le comportement et encourager les parents à garder l’enfant. C’est ce que je m’efforce de faire. Mais lorsque les parents ont une foi faible et que cette décision menace l’équilibre et la stabilité de la famille, je leur dit de prendre leur décision en fonction des éléments que je leur donne. Il y a le principe, il y a la technicité de la formulation éthique dans le cadre de la loi en vigueur avec, il faut le reconnaître, le risque bien réel d’ouvrir la porte à l’eugénisme. Nous vivons dans un pays qui a aboli la mort de l’espace public. La laïcité a mis de côté la mort. Même l’abattage des animaux se déroule dans l’invisibilité. La mort renvoie au métaphysique, au sacré. Les sacrifices d’animaux ont été supprimés. Quant à l’handicapé, il renvoie à la notion de péché originel dans le catholicisme. Il y a une épistémé (cadre général de pensée en vigueur à une époque donnée, ndlr) à prendre en considération. L’Homme n’est pas isolé de cette réalité inconscientisée. Aucune femme normalement constituée n’avorte par plaisir.

Vous parliez des nouvelles capacités technologiques et de ce qu’elles permettent de faire. On se souvient à ce propos du mot de Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Le problème n’est-il pas que le niveau de conscience de notre humanité est nettement inférieure à sa capacité technologique de destruction ?

Je ne pense pas que métaphysiquement et anthropologiquement parlant l’Homme moderne soit différent de l’Homme antique et médiéval. Il y a toujours eu des formes d’eugénisme et d’avortement. Je le vois en lisant la littérature canonique musulmane. Des gens ont vécu cette situation d’avortement et de détresse. C’est la technique qui a démultiplié le phénomène. La nature humaine est ce qu’elle est. Ce sont les femmes qui paient le plus souvent la facture car elles sont livrées à elles-mêmes. Avec les familles monoparentales, les risques de divorce, les femmes risquent de se retrouver avec un enfant handicapé. Il faut prendre en compte cette vulnérabilité de la femme post-moderne. La liberté et l’égalité sont des dons mais aussi des épreuves et un risque également. En donnant des droits, on crée des devoirs aussi.

On a vu que l’enfant était parfois conçu comme un droit au désir, par exemple chez les couples homosexuels, et non plus comme une fin en soi, ce qui marquait aussi un recul non seulement vis-à-vis d’une morale religieuse mais aussi d’une morale de type kantienne…

Il est normal que l’enfant soit l’objet d’un désir car la procréation passe par le désir. Maintenant, cela n’implique pas que l’enfant soit chosifié, réifié. L’être humain n’est pas un objet. Théologiquement parlant, nous ne sommes propriétaires de rien, pas même de notre vie. Nous sommes des gestionnaires, des khoulafas, des vicaires de Dieu sur la Terre. Tout nous a été donné.

Si la nature humaine est ce qu’elle a toujours été et que les moyens technologiques lui offrent une possibilité de nuisance unique dans l’Histoire, ne sommes-nous pas condamnés à une vision pessimiste de la destinée humaine ?

Il ne faut pas oublier que la technologie a augmenté les capacités de l’Homme en bien comme en mal. Il y a les deux. Nous vivons plus longtemps et profitons des bienfaits de cette technologie qui en soi est axiologiquement neutre (du point de vue moral, ndlr). La technologie a multiplié le bien comme le mal.

Diriez-vous que ce rapport entre la capacité bénéfique et nuisible de la technologie est équilibré ?

C’est le même rapport que dans le monde ancien. Nous retombons dans la moyenne. Diviser 10 par 100 ou 100 par 1000, c’est retrouver proportionnellement le même rapport. Cependant, la postmodernité a rendu l’Homme, psychologiquement parlant, plus vulnérable. La vulnérabilité est proportionnelle à la complexité. Lorsque vous vous retrouvé face à des situations de plus en plus complexes, vous êtes de plus en plus vulnérables, ce qui n’était pas le cas à des époques où la culture était stable, où les codes étaient stables et où un certain déterminisme était présent. Nous avons maintenant un inter-déterminisme, plusieurs déterminismes simultanés. En multipliant le bonheur et le plaisir, on a multiplié le malheur et la souffrance. Cette question de la vulnérabilité est importante. « Nous avons créé l’Homme faible », nous dit le Coran. Cette vulnérabilité est augmentée par l’incertitude de notre existence. On ne peut rien maîtriser, ni calculer ou prévoir. Ce principe d’incertitude doit être intégré dans la fatwa concernant l’interruption de la grossesse et dans une vision principielle et théologique globale. Il faut aussi avoir le courage de la dérogation quand elle s’impose.

Cette dérogation peut-elle aller jusqu’à des situations concernant une grossesse de 6, 7, 8 ou 9 mois ? En particulier pour les cas de détresse psycho-sociale…

Il y a une règle. Plus la grossesse est avancée, plus le délit d’interruption est grave sur le plan éthique, surtout s’il n’est pas justifié. Si la naissance de l’enfant provoquerait le décès de la mère, l’interruption est justifiée. La santé mentale fait partie des causes médicales. Il ne faut pas isoler l’état psychologique d’une personne. L’instabilité et la vulnérabilité mentale sont les maux de notre temps. L’un des effets de la sécularisation a été que l’éthique est devenue une technique coupée du sens. La religion apporte du sens. Je ne souhaite pas me retrouver coincée dans une éthique technique. Il faut rappeler le sens théologique et métaphysique de la vie et de la mort. C’est très important. Je ne suis pas un ordinateur où l’on appuie sur le bouton de la question pour avoir une réponse. Même Dieu n’a pas répondu à toutes les questions. Parfois, répondre est un piège. La décision doit être laissée à celui qui est concerné. Il ne faut pas dire « voilà la position de l’islam ». Il faut responsabiliser les individus et ne pas oublier la shari’a intérieure, le tawakkul. Nous avons réduit l’islam au halal et au haram. Il y a le halal et le haram, certes, mais ils sont connectés à un sens métaphysique et mystique. La loi se situe entre l’acte du cœur et l’acte de l’esprit. Les catholiques pour leur part ont beaucoup plus de théologique que de canonique. Les juifs quant à eux ont plus de lois que de théologie. Nous devons trouver notre propre voie médiane entre le théologique, c’est-à-dire le sens, et la pratique, sur ces questions de bioéthique, en sachant nous démarquer des autres sans copier d’autres systèmes de valeurs.

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