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30/09/2022
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L’essence de Dieu en islam : introduction théologique

Mizane.info vous invite à une plongée sommaire dans la quatrième partie (fî al-lawahîq wa al-mutammât) de l’ouvrage incontournable de la théologie islamique « Lawâmi‘ al-bayyinât fî al-asmâ’ wa al-çifât » (Le Livre des Preuves Éclatantes sur les Noms et les Qualités) de Fakhr ad-Din Razi. Un chapitre consacré aux noms attribués à l’essence de Dieu. 

Des noms d’essence de Dieu (asmâ’ al-dhât)

I – LE NOM AL-SHAY’ : LA CHOSE

La plupart des personnes professent que le nom SHAY’ s’applique à Allâh. Jahm b. Safwân (par contre) affirme qu’il n’est pas permis d’employer ce nom pour Allâh. (Pour affirmer que ce nom s’applique à Allâh), nous avons l’autorité du Coran et de la langue :

Du Coran, d’après les deux versets suivants : Dis : Quelle chose est plus grande en matière de témoignage ? Dis : Allâh, Témoin entre moi et vous… (qul ayyu shay’in akbaru shahâdatan. Qul Allâh shahîdun baynî wa bayna kum) (Coran VI, 19). Toute chose est périssante sauf sa face (ou Sa Face) (kullu shay’in hâlikun illâ wajhu hu) (Coran XXVIII, 88).

Il faut entendre par sa face, son essence (dhâtihi). Allâh fait du nom shay’ une exception (par la particule illâ : sauf, car il s’agit de la face de la chose ou d’Allâh qui est Son Essence). Or, l’exception (istithnâ’) portant sur une différence spécifique (khilâf al-jism) repose sur une différence fondamentale (khilâf al-açl).

De la langue :

Dans l’usage on dit : le non-existant n’est pas une chose (al-ma‘dûm laysa bi shay’(in)). L’existant est une chose (al mawjûd huwa al-shay’(un)). Dans ces deux propositions le même mot chose, shay’ est employé comme synonyme d’existant et ainsi, quand la chose est existante, l’existant est une chose.

Aussi, celui qui dit : l’inexistant est une chose, affirme bien la chose qu’il convient de connaître et d’exprimer. Il en résulte que la notion d’existant (al-mawjûd) est plus particulière que celle de chose (shay’). Or, si le particulier (khâçç) se vérifie, le général (‘âmm) se vérifie également. Il faut alors conclure qu’Allâh – exalté soit-Il – est nommé par le mot chose, shay’ (notion plus générale que celle d’existant appliquée à Dieu).

(Pour prouver que le nom : shay’ ne convient pas à Allâh), Jahm b. Safwân1 , argumente en s’appuyant sur le Coran et la raison :

Le Coran : il cite deux versets (à l’appui de sa thèse).

Le premier : Allâh, créateur (ou Celui-qui-détermine-la-juste-mesure-principielle) de toute chose 2 (Coran XIII, 16). Or, si Allâh s’était nommé par le mot chose, il résulterait, du sens obvie de ce verset, qu’Il est Créateur pour Soi-même (li-nafsihi) ce qui est absurde (car la fonction du Créateur est de manifester la création).

Il ne convient pas de soutenir qu’il s’agit en l’espèce d’une (proposition) universelle qui inclut l’attribution particulière (takhçîç), car la particularisation du général (takhçîç al-‘âmm) est seulement possible dans une figure (çûra) dans laquelle la compréhension du tout (majrâ al-kull) n’est pas envisagée comme s’appliquant au plus grand nombre (jary al-akthar).

Le Dieu-Producteur (bârî), Lui, est l’Existant le plus éminent qui n’est pourtant pas concerné par cet exemple, en l’occurrence. Il n’est donc pas possible d’affirmer que le verset précité Allâh (est) le Créateur de toute chose, soit considéré comme une proposition de sens universel dans laquelle la particularisation peut rentrer.

Le second verset est celui-ci. Aucune chose n’est semblable à Lui (ou comme Son semblable) (laysa ka mithlihi shay’un) bien qu’Il soit l’Oyant et le Voyant (Coran XLII, 11). Or, le semblable du semblable est identification (mith mithlihi huwa huwa).

Le fait qu’Allâh ait mentionné qu’aucune chose n’est semblable à Lui permet de conclure qu’Il ne peut être nommé par le mot chose. L’opinion de celui qui soutiendrait que la particule KA, comme, (dans ce verset) est explétive (zâ’ida) 3 n’est pas fondée car vouloir faire de la mention KA, comme, une faute ou une altération (du texte coranique) ne peut, c’est évident, être accepté quand il s’agit de la Parole d’Allâh – exalté soit-Il !

L’argumentation rationnelle : la preuve rationnelle (qu’apporte Jahm) est celle-ci :

Les Noms d’Allâh se réfèrent aux Qualités de Perfection et de Majesté. Allâh a dit : A Allâh (sont) les Noms les plus beaux. Invoquez-Le par eux (Coran VII, 180). Or, le nom chose n’implique ni perfection, ni majesté, ni même le sens de beau. Pourtant, il est confirmé que tout nom d’Allâh comporte le sens d’excellence au contraire du mot chose. Il en résulte que ce nom ne convient pas à Allâh. Il est plus sûr de s’en tenir à l’accord unanime des gens avant l’opinion de Jahm b. Safwân pour affirmer qu’Allâh s’est bien nommé par ce nom dès lors que le consensus omnium (ijmâ’) fait preuve 4.

II – AL-QADÎM : LE PRIMORDIAL, L’ÉTERNEL

Ce Nom se réfère à l’Existant (mawjûd) dont l’Existence (wujûd) n’a pas de précédent. Ce terme peut aussi signifier : celui dont l’existence s’est écoulée comme dans ces deux exemples coraniques :

En vérité, tu es dans ton ancien égarement (innaka la fî àalâlika-l-qadîm) (Coran XII, 95).

A la lune, Nous avons assigné des mentions jusqu’à ce qu’elle redevienne comme le rameau de palmier ancien ou vieilli (qadîm) (Coran XXXVI, 39).

Nous avons déjà démontré qu’Allâh est l’Existant qui n’a pas de précédent.

III – AL-AZALÎ : LE SANS-COMMENCEMENT

Le sens de ce Nom est essentiellement celui de al-qadîm que nous venons de commenter.

IV – WÂJIB AL-WUJÛD BI DHÂTI-HI : L’ÊTRE OU L’EXISTANT NÉCESSAIRE PAR SOI

(lit. : Celui qui nécessite l’Existence ou l’Être actuel par soi) 5.

Cette expression désigne la Réalité essentielle (Haqîqa) qui n’accepte d’aucune manière la privation d’existence (‘adam). Sache que la Primordialité (qidam) n’est pas la Nécessité (ghayr al wujûb) mais bien la continuité (dawâm) depuis le Sans Commencement (azal) jusqu’au Sans-Fin (abad). La Nécessité, elle, est la négation de la réceptivité de la non-existence (qâbiliyyat al-‘adam).

Sache que seuls trois Noms divins parmi les quatre-vingt-dix-neuf se rencontrent avec cette signification :

Le premier : al-qawî al-matîn, le Très-Fort et Très-Ferme, pour la raison que celui qui ne reçoit pas l’influence d’un autre est dit être fort. al-qayyûm, l’Immuable car la forme intensive de ce Nom exprime qu’une chose demeure indépendante par soi. Or, tel est bien Celui qui est l’Être nécessaire par soi.

V – AL-DÂ’IM : LE PERMANENT, LE CONTINUEL

Ce Nom implique d’être sans commencement ni fin.

VI – AL-JISM : LE CORPS (ANIMÉ), L’ENTITÉ CORPORELLE ANIMÉE

Les Karrâmites professent qu’Allâh peut recevoir le nom de corps (jism) du fait que celui-ci subsiste par soi (qâ’im bi al-nafs). Or, Allâh subsiste par Soi-même. Il faut donc qu’Il soit un corps. Selon nous, cette assertion est fausse puisque le corps implique composition. Ainsi on dit d’une chose dont le volume est des plus considérables qu’elle est plus corpulente qu’une autre.

Or, l’importance d’un volume indique la multiplicité des parties (qui le composent). Si donc ce qui est le plus corpulent (al-ajsam) comprend un plus grand nombre de parties, le mot corps comporte le principe de la composition et de l’arrangement. Dans le cas d’Allâh, cette disposition reste impossible et Lui attribuer le mot corps est absurde.

VII – AL-JAWHAR : LA SUBSTANCE

Les Chrétiens appliquent ce nom à Dieu mais pour nous cela est faux. La preuve en est que la substance d’une chose est son fondement (jawhar al-shay’ açluhu). En l’espèce, on dit : c’est un sabre de la meilleure substance ou cet habit est de la meilleure substance. Les Chrétiens entendent par Substance, la matière (mâdda) dont est faite cette chose. Al-jawhar est alors un nom pour désigner l’Essence (dhât). Elle peut assumer une forme (çûra) ou une figure (shikl) mais la vérité d’Allâh s’y refuse – Exalté soit-Il ! Il est donc absurde d’appliquer le terme al-jawhar, la substance, à Allâh.

Fakhr ad-Din Razi

Notes :

1 Sur Jahm b. Safwân, voir page 28, note 14.

2 Voir chapitre 10 al-Khâliq pour la traduction de ce verset.

3 Au chapitre 60 page 558, nous avons déjà remarqué que ce verset pouvait recevoir deux traductions selon que l’on valorise ou non la particule ka, comme. Dans ce cas, le verset devient : Aucune chose n’est comme Son semblable, celui-ci étant alors l’Homme universel (insân kâmil). Voir Ibn ‘Axâ’ Allâh. Traité sur le Nom Allâh, opus cité. Introduction.

4 Le nom d’action (coranique) shay’, qui s’applique à Dieu et aux réalités produites, vient de la racine verbale shaya’a, shâ’a qui a donné le nom d’action et de lieu mashî’a, volonté productrice (divine). Le shay’ est donc l’acte primordial de l’Intention divine inconditionnée et indifférenciée, lieu métaphysique de tous les possibles.

La chose (shay’) ainsi posée dans sa signification morphologique est « antérieure » à la Fonction divine (ulûhiyya) qui synthétise l’ensemble des Noms divins et de Ses Attributs. Les choses (ashyâ’) sont alors dans le Lieu métaphysique de l’Intention divine où elles se tiennent essentiellement immuables.

Sous cet aspect, la Mashî’a n’est pas un Attribut divin et est au-delà du Dieu « personnel » ou de la Fonction divine.

La tradition distingue un autre type de volonté appelée Irâda, terme qui vient d’une racine signifiant : aller de-ci de-là avec une motivation précise. Elle est l’un des sept attributs de l’Essence divine avec la vie, la science, la puissance, la parole, la vue et l’ouïe.

Cette Volonté donne une intention différenciée et normative à la première Volonté, la Mashî’a. C’est elle qui, de concert avec la Science, la Puissance et l’Acte de Dieu, actualise, par l’Ordre existentiateur, les choses contenues de toute éternité, homogènes et indifférenciées, en Dieu. Et alors ces choses ne pourront faire autrement que de manifester, dans les degrés cosmiques, leurs prédispositions latentes distinguées dans la Prescience divine.

5 Pour plus d’explication sur cette traduction, cf. Ibn ‘Arabî, La Production des Cercles, traduit et présenté par Paul Fenton et Maurice Gloton, édition bilingue, Editions de l’Eclat, Paris 1996, page 17, note 18.