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30/10/2020
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Laïcité et monde musulman : genèse d’une idée européenne 1/2

Diversement perçue dans le monde arabe selon les confessions et la vision culturelle, la laïcité a trouvé historiquement ses promoteurs chez les chrétiens arabes, puis chez des clercs musulmans. Professeur associé au département de langue et de culture arabe de l’Université de Pékin, le professeur BingBing Wu présente dans un article en deux parties, traduit par Mizane.info, les étapes historiques de l’introduction de l’idée laïque dans le monde musulman.

Le terme « sécularisme » a été inventé par le Britannique George Jacob Holyoake dans les années 1840.

Ce terme se référait chez lui à « une éthique sociale et utilitariste recherchant le progrès humain par la raison, la science et l’organisation sociale. » 1

Holyoake préconisait que l’État soit tolérant envers toutes les doctrines religieuses et philosophiques, et soit particulièrement impartial sur les questions religieuses.

Il avait joué un rôle clé dans le mouvement de laïcisation jusqu’à ce que Charles Bradlaugh développe une forme plus radicale de sécularisme (terme issu de l’anglais, très proche de la notion de laïcité, indiquant une distinction et une autonomie entre les sphères institutionnelles politiques et religieuses, ndlr).

Dans son ouvrage « Doutes en dialogue », Bradlaugh a ouvert la voie à la critique de toutes les religions, y compris celle du christianisme.

Par la suite, la séparation de la religion et de la politique est devenue la dimension clé du sécularisme.

« Au XXe siècle, la laïcité est généralement connue comme une idéologie qui prône l’éradication des influences religieuses dans les institutions politiques, sociales et éducatives. En tant que vision du monde, la laïcité a généralement mis l’accent sur la séparation entre les sphères religieuse et politique. »2

La laïcité est essentiellement apparue dans le monde arabe sous les traits d’une influence occidentale.

Laïcité et sécularisation

Fouad Zakariyya, l’un des laïcs les plus célèbres du monde arabe contemporain, souligne qu’il existe une divergence sur la dérivation linguistique et la signification du terme laïcité en arabe.

La forme correcte devrait être ‘ilmāniyyah si elle est dérivée du mot’ ilm (science) ou ‘alamāniyyah si elle est dérivée du mot’ ālam (monde) 3.

Fouad Zakariyya penchait en faveur du lien entre le terme laïcité et ‘ālam (monde), car le terme de laïcité dans les langues européennes est généralement lié aux questions temporelles.

En outre, il estime que les deux interprétations de la racine du terme arabe sont pour autant étroitement liées, car « le discours scientifique est de nature mondaine, se concentrant sur ce monde afin de comprendre ses lois », de sorte que la divergence sur la dérivation du terme laïcité en arabe aurait été très exagérée 4.

Pour Zakariyya, la laïcité s’incarne dans la séparation de la religion et de la politique, déterminée elle-même par le rationalisme.

Le rationalisme est considéré comme le fondement intellectuel de la laïcité qui propose la séparation de la religion et de la politique comme son principal objectif politique et social.

La laïcité est aussi liée à la sécularisation. Le premier terme renvoie aux conceptions et aux théories axées sur la séparation de la religion et de la politique, que les laïcs s’efforcent de concrétiser.

La sécularisation, quant à elle, est le processus global de cette séparation, considérée soit comme le résultat d’efforts intentionnels, soit comme le résultat naturel de l’interaction entre divers facteurs sociaux.

Dans le monde arabe, deux phases pouvaient être clairement identifiées dans le développement de la laïcité.

La première phase est apparue « à l’époque du choc civilisationnel du monde arabe résultant de sa rencontre avec l’Occident » et a duré de la seconde moitié du XIXe siècle au milieu du XXe siècle.

La seconde est la phase contemporaine de la laïcité qui commença dès la fin des années 1970 5.

Le premier moment est considéré comme une réponse au défi culturel posé par l’Occident, tandis que le second apparaît principalement comme la double critique de l’islamisme et du bilan culturel du monde arabe.

Les premiers développements de la laïcité dans le monde arabe

Au milieu du XIXe siècle, le monde arabe a commencé à faire face à d’importantes influences culturelles des pays occidentaux, et la laïcité « a fait son entrée dans le monde musulman accompagnée d’autres termes connexes tels que modernité, occidentalisation et modernisation dans le contexte du colonialisme ». 6

La laïcité, dans sa première phase, a été caractérisé par trois éléments, comme l’a souligné Fouad Zakariyya.

Le premier fait référence à sa volonté générale de reconstruire la société arabe selon le modèle européen moderne.

Le second désigne le projet intégré d’une modernisation complète de la vie arabe à la manière occidentale, projet incarné par Muhammad ‘Alī qui a proposé et réalisé la première vague de modernisation d’un pays arabe (Egypte), et a été à ce titre considéré comme le premier véritable laïc du monde arabe moderne.

Le troisième élément cible l’attitude négative envers l’Europe et le colonialisme européen 7.

Selon Albert Hourani, il y a eu deux générations de nouveaux intellectuels arabes au cours du XIXe siècle.

La première génération (1830-1870) était composée de ceux qui portèrent une attention particulière aux institutions politiques, à l’industrie et aux modes de transport du monde occidentale, les considérant comme des modèles à imiter plutôt que comme des menaces.

Au cours de la deuxième génération (1870-1900), l’Occident était considéré à la fois comme un ennemi et un modèle à imiter.

Pour les penseurs de cette deuxième génération, la principale préoccupation était de savoir comment réinterpréter l’islam et le mettre en conformité avec la vie sociale moderne. 8

Parmi les intellectuels de la première génération, on pouvait trouver des noms tels que al-Tahtāwī (1801-1873) en Egypte, Khair al-Dīn (1810-1899) en Tunisie et al-Bustānī (1819-1883) au Liban.

La deuxième génération comptait dans ses rangs Jamāl al-Dīn al-Afghānī (1839-1897), Muhammad Abduh (1849-1905) et Abd al-Rahmān al-Kawākibī (1854-1902).

Chez les chrétiens arabes, les débats sur la laïcité ont commencé dès la première génération de nouveaux intellectuels, alors qu’elle commença plus tard, à partir de la deuxième génération, chez les musulmans arabes.

La plupart des premiers laïcs arabes étaient chrétiens. C’est en partie parce que pour les chrétiens arabes, les demandes laïques avaient un caractère d’urgence.

Dans les sociétés islamiques classiques existait une stratification sociale clairement identifiable.

Durant la dynastie des Omeyyades, il y avait quatre rangs sociaux : les musulmans arabes, les musulmans non arabes, les Dhimmis, qui comprenaient les chrétiens, les juifs, les zoroastriens ainsi que d’autres communautés religieuses, et enfin les esclaves au bas de l’échelle sociale.

Dans l’Empire ottoman, la société était divisée en quatre millat (communautés ethniques-religieuses-politiques) : musulmans, grecs, arméniens et juifs.

Pour les chrétiens arabes de l’Empire ottoman, le principal objectif « était de jeter les bases d’un État laïc dans lequel musulmans et chrétiens pourraient participer sur un pied d’égalité totale. » 9

Les chrétiens arabes, pionniers de la laïcité

Une autre explication est que la laïcité était plus acceptable pour les chrétiens, comme le soutiennent certains chercheurs.

« Puisque, contrairement à l’Islam, la religion chrétienne ne s’occupe pas directement des affaires du monde, il n’est pas surprenant qu’il ait été beaucoup plus facile pour les chrétiens de prendre une position laïque. » 10

C’est dans ce contexte que les chrétiens arabes de la région du Sham (qui va de la Palestine à la Syrie) sont devenus les pionniers de la laïcité arabe.

Du milieu du 19e siècle au milieu du 20e siècle, les principaux laïcs chrétiens arabes étaient Shibli Shumayyil (1850-1917), Ya’qub Sarruf (1852-1927), Faris Nimr (1856-1951), Georgie Zaidan (1861-1914), Farah Antun (1874-1922) et Salama Musa (1887-1958).

La première proposition de séparation de la religion et de la politique a émergé dans les années 1850.

En 1855, Faris al-Shidyaq (1805-1887), un catholique maronite libanais, avait vivement critiqué l’Église pour avoir torturé à mort son frère Asad al-Shidyaq, qui s’était converti au protestantisme.

Il contesta le pouvoir pénal de l’Église, soulignant que Jésus-Christ lui-même avait dit : « Rendez à César ce qui est à César; et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Basilique au Liban.

Al-Bustānī a également critiqué l’Église. Néanmoins, il faut dire que cette critique « recherchait la séparation du pouvoir spirituel du pouvoir temporel de l’Église, et non de celui du sultan ottoman ».11

D’autres initiatives suivirent pour défendre les idées laïques suivirent à travers la presse arabe.

Ya’qub Sarruf et Faris Nimr, deux jeunes enseignants au collège protestant syrien, lancèrent un magazine nommé al-Muqtataf en 1876.

Pour échapper à la censure du Sultan ‘Abd al-Hamid II (1876-1909), ils se rendirent en Egypte en 1884 et publièrent le magazine pendant encore un demi-siècle.

Georgie Zaidan, qui a étudié lui aussi au collège protestant syrien, a fondé la revue al-Hilāl en 1892.

Le style d’al-Hilāl était différent d’al-Muqtataf, car il se concentrait davantage sur les sciences humaines et sociales (sociologie, psychologie, politique, géographie, histoire, langues, littérature et archéologie).

Les deux supports écrits avaient toujours défendu l’idée que le fondement de la civilisation était la science et que la science européenne était universelle. Les Arabes se devaient d’apprendre ce type de connaissances et de faire émerger de cette lecture un nouveau système social, autour du concept d’État-nation.

Les rapports complexes entre politique et religion

Autre figure de ce sécularisme, Shibli Shumayyil, diplômé du Collège de médecine affilié là encore au Collège protestant syrien, et qui poursuivit ses études à Paris, avant de déménager en Égypte où il s’installa.

Shumayyil pensait que la science devait être le fondement de toute chose, faisant plus spécifiquement référence à la science positive établie par Herbert Spencer sur la base de la théorie de Darwin.

Il considérait que le monde est engagé dans un processus de progrès continu poussé par la concurrence et la sélection naturelle, et que le despotisme interdisait le développement de la raison et bloquait le progrès du monde.

Shibli Shumayyil défendait l’idée d’un processus d’amélioration et de développement continu des institutions juridiques et politiques du monde arabe basé sur la libre pensée et la coopération sociale.

Fervent opposant du despotisme, il appelait aussi à une séparation de la religion et de la politique 12.

Shumayyil considérait cette séparation comme un processus naturel. Plus le pouvoir religieux s’affaiblirait, plus celui de l’État se renforcerait. Il estimait que la force des clercs religieux affaiblissait l’État.

Le Caire.

Il fut l’un des pionniers de la laïcité et du socialisme dans le monde arabe, et le premier à y avoir répandu la théorie de l’évolution.

Le journaliste libanais Farah Antun quitta Tripoli pour le Caire en 1897, où il dirigea le célèbre magazine al-Jāmi’ah.

Il traduisit en arabe la « Vie de Jésus » de l’orientaliste français Ernest Renan, dans le cadre de ses recherches sur la philosophie d’Ibn Rushd (1126-1198).

Farah Antun pensait que l’élimination de la tension entre la religion et la science devrait être réalisée en confinant chacune d’elles dans sa propre sphère.

Un État laïc devait selon lui être établi sur la base de deux principes : sur le plan religieux, la croyance devait être séparée des rituels; sur le plan de l’État, le pouvoir temporel devait être séparé du pouvoir spirituel.

Influencé par Shibli Shumayyil et Farah Antun, ainsi que par la théorie de l’évolution et le marxisme, Salama Musa publia pour sa part le premier livre sur le socialisme dans le monde arabe en 1912.

Farouchement opposé à la religion, il la considérait comme la première cause du déclin en Orient, convaincu que la sécularisation était la condition préalable à la libération du joug colonial.

Bingbing Wu

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