
2026-04-01
Écrit par Ousmane Timera
Ce texte vise à clarifier certains enjeux conceptuels, méthodologiques et géopolitiques apparus dans des débats publics récents, auxquels l’auteur avait participé. Il se fonde sur une approche à la fois sociologique et philosophique, pour interroger le concept de Oumma en tant que réalité socio-culturelle et concept philosophique-religieux. Introduction La question de l’existence de la Oumma musulmane revient régulièrement dans les débats contemporains sur l’Islam et la politique internationale. D’aucuns vont jusqu’à déclarer que celle-ci n’existe pas ou qu’elle n’a jamais existé, quand d’autres en font une idéologie efficace que certaines organisations malveillantes, telle que DAESH, utilisent pour leurs funestes desseins. Ainsi, voyons-nous souvent ce sujet être posé sur un mode binaire : soit comme une évidence idéologique mobilisée par des acteurs violents, soit comme une illusion dangereuse qu’il faudrait déconstruire au nom de la rigueur scientifique. Il semble que, dans le champ des études globales, la communauté musulmane soit l'une des rares à subir ce type de négation, qui ne s’encombre souvent pas des précautions, ni des précisions méthodologiques, qu’il est pourtant d’usage de respecter dans le domaine de la recherche. Affirmer sans ambages que la « Oumma n’existe pas », que ce soit en tant que réalité symbolique et socio-culturelle ou en tant que catégorie d’analyse, exige une démonstration méthodologique que nous sommes en droit de demander et d'interroger. Dans les deux cas, ce traitement de la notion de Oumma tend à sanctuariser l'ordre international westphalien (produit d'une histoire européenne imposée par la colonisation, comme un horizon indépassable) alors même que nous assistons au retour de grands ensembles transnationaux et fédératifs. Les cinq écueils méthodologiques La Oumma existe-t-elle ? Y-a-t-il une communauté musulmane ? Répondre à cette interrogation demande quelques définitions préalables, sans lesquelles toute discussion est impossible. Qu’est-ce qu’une communauté ? Qu’est-ce qu’une Oumma ? C’est cette absence de définition préalable des termes, qui semble peu préoccuper certains chercheurs, leurs permettant de se précipiter vers des conclusions, selon nous, intellectuellement et méthodologiquement périlleuses. Avant de nous pencher sur les termes « communauté » et « Oumma », qu’il nous soit permis de relever certains écueils méthodologiques qui, selon-nous, polluent une partie du débat sur cette question, et qu’il s’agit de dépasser pour permettre une meilleure appréhension du sujet. En effet, selon nous, cinq déficits majeurs caractérisent la façon dont est souvent abordée la question de l’existence (ou pas) d’une communauté musulmane (de Dakar à Djakarta), et que certains de nos collègues, docteurs et chercheurs, ne manquent pas de cocher : Ces cinq déficits majeurs caractérisent la façon dont une partie du débat académique, intellectuel et politique, aborde le sujet de l’existence d’une communauté musulmane et de la relation entre Islam et géopolitique. A partir de ces éléments, vous comprendrez que le présent texte n’a pas pour but de défendre une thèse idéologique particulière, mais de proposer une clarification conceptuelle et méthodologique. Il s’agit moins de savoir si la Oumma existe « en soi », que de comprendre à quel niveau elle existe, sous quelles formes, et avec quelles implications politiques et géopolitiques possibles. Qu’appelle-t-on une « communauté » ? Clarification préalable Toute discussion sérieuse sur la Oumma[2] suppose, en amont, une définition minimale de ce qu’est une communauté. Le terme « oumma », en arabe, renvoie à ce que nous entendons par le terme « communauté »[3] en français. Ainsi, si le terme français « communauté » souligne le partage d'un héritage ou d'un projet commun (du latin communitas), le terme arabe « oumma » renforce cette idée par sa dimension matricielle (racine u-m-m), désignant un corps social lié par une direction spirituelle (a-m-m) et une solidarité éthique[4] qui transcendent les frontières[5]. En sciences sociales et politiques, une communauté (une oumma donc) n’est ni nécessairement homogène culturellement, ni unifiée politiquement, ni institutionnalisée juridiquement[6]. Une communauté peut donc exister comme fait symbolique (Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, 1975) fait rituel (Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912), fait historique ou fait imaginaire (Anderson, L'Imaginaire national 1983) structurant, sans pour autant se confondre avec un État (Clastres, La Société contre l'État 1974), une nation unique ou un appareil d'État souverain au sens moderne du terme. À ce titre, la pluralité culturelle, linguistique ou politique n’invalide en rien l’existence d’une communauté (Lévi-Strauss, Race et Histoire 1952). Elle en est, au contraire, souvent une caractéristique constitutive (Glissant, Poétique de la Relation 1990). A lire sur le même sujet : La négation sociologique de la communauté musulmane : perspectives Ainsi s’appuyer sur les différences culturelles et ethniques, qui existent dans la communauté musulmane ou les conflits politiques qui opposèrent ou opposent des États musulmans (hier ou aujourd’hui), n’est pas un argument valable, aux yeux de la recherche contemporaine anthropologique et sociologique, pour déclarer l’inexistence d’une communauté, en l’occurrence ici, celle de la Oumma musulmane. Si ces éléments qui ont existé/existent entre les pays, royaumes et États européens, n’empêchent pas de parler « d’Occident » ou de « civilisation européenne » ; si leur existence au sein de la chrétienté[7] ou dans le judaïsme, n’empêche pas de parler de communauté chrétienne ou de communauté juive. Si cela est possible pour les autres communautés, pourquoi en serait-il autrement pour la communauté musulmane « uni-diverselle » ? La Oumma : un fait social, rituel et historique et un écosystème civilisationnel Les musulmans, à travers l’histoire et jusqu’aujourd’hui, partagent des rituels communs, une histoire spirituelle et civilisationnelle et une grammaire commune, et se perçoivent, malgré leurs discontinuités politiques ou doctrinales[8], comme appartenant à un même ensemble symbolique[9], qui donne lieu à un écosystème civilisationnel commun dans lequel plusieurs communautés culturelles et ethniques interagissent (Africains, Berbères, Arabes, Perses, Turcs, Kurdes, Indiens, Asiatiques etc.)[10]. Cela s’incarnait concrètement, en Afrique de l’Ouest notamment, par l’existence de réseaux intellectuels-religieux et confrériques dont l’existence, la fluidité, la pérennité et la capacité à faire vivre l’idée d’une communauté musulmane globale et à résister à la pénétration coloniale, ont été très bien documenté par les travaux de Jean Louis Triaud (Triaud La légende noire de la Sanûsiyya, 1995). Ce fait n’implique ni unité politique permanente, ni homogénéité doctrinale[11], ni continuité historique sans rupture. Il implique simplement l’existence d’un sentiment d’appartenance trans-locale,[12] variable selon les époques, les contextes et les conjonctures[13]. D’un point de vue scientifique et politique, nier l’existence de ce fait social et civilisationnel est plus problématique que d’en analyser les formes, les limites et les usages. Théologie, sémantique et confusion des registres Un écueil fréquent consiste à vouloir trancher la question de l’existence sociale de la Oumma, par une lecture strictement théologique ou sémantique des textes. Confondre l’analyse théologique interne des textes avec l’étude des dynamiques sociales et politiques relève d’un glissement méthodologique, qu’il est temps, en islamologie notamment (mais aussi dans d’autres disciplines, quand il est question d’Islam et des musulmans) de dépasser. Argumenter, dans une discussion académique portant sur la géopolitique et l’Islam par exemple, en se basant sur un verset du Coran mal cité et mal compris, ou sur des arguments d’autorité, relève d’une légèreté méthodologique inadmissible, que nous invitons à dépasser si nous voulons aborder avec sérieux et profondeur, la question de l’Islam et de ses manifestations historiques, sociales, culturelles, géopolitiques et politiques. Le grand bouleversement qu’apportèrent dans le monde l’Islam et les musulmans, en tant que vision, nation (unité spirituelle et symbolique) comprenant plusieurs communautés et structures sociopolitiques; la vaste production intellectuelle, réalisée par divers musulmans savants et génies de la pensée, d’origines ethniques diverses, de façon continue, sur tous les continents, depuis 1400 ans ; le partage des mêmes rituels principaux (pèlerinage, Ramadan, prières et fêtes etc.), des mêmes croyances essentiels (au-delà des interprétations), du même univers symbolique et des mêmes références historiques ( au-delà des positionnement idéologiques). Tout ceci, en tant que dénominateur et marqueur civilisationnels, est trop total, trop massif, trop profond, dans sa continuité historique et dans ses manifestations socio-politiques, culturelles et géopolitiques, pour être balayé sans arguments solides. Quant à l’existence de la notion de Oumma dans le Coran, désignant la communauté des croyants, les références sont si nombreuses, qu’utiliser l’argument du « Ibrahim était une nation (Oumma) » pour déclarer que l’idée de oumma en tant que collectivité n’existe pas dans le Coran, relève d'une lacune académique ou d'un parti pris idéologique. Comment en effet peut-on oublier, quand on se dit spécialiste de la question, ces célèbres passages du Coran qui s’adressent à la « oumma » : Comment oubliertout ceci, disions-nous, pour dire ou suggérer que la « Oumma n’existe pas », que « le terme est flou dans le Coran » ou encore que, « c’est une idéologie puissante entre les mains d’organisations terroristes » ? Le modèle de l’État-Nation issu du traité de Westphalie, représente une construction historique européenne aujourd’hui largement mise en tension. En Afrique, et notamment en Afrique de l’Ouest, tout comme dans le reste du Monde musulman, ce modèle a été imposé par la colonisation[16], souvent en contradiction avec des réalités civilisationnelles plus vastes. Les puissances coloniales avaient, eux, parfaitement perçu les liens transrégionaux existant entre certaines figures musulmanes majeures et les centres intellectuels, aux importants réseaux internationaux[17], démontrant ainsi la réalité de ces appartenances musulmanes trans-nationales, trans-ethniques et transculturelles. Le projet colonial était pleinement conscient que sa réussite dépendait de la fragmentation territoriale de cette unité culturelle et religieuse et sa transformation en réalité spirituelle restreinte, comme l'ont montré les travaux de Jocelyne Césari sur la nationalisation du sacré par les États post-coloniaux (Césari, The Awakening of Muslim Democracy: Religion, Modernity 2014). Il est important de signaler qu’avant la colonisation et l’imposition du modèle de l’État-Nation, peu de personnes, dans le monde musulman et afro-musulman, ne mettaient en avant son appartenance ethnique[18] pour se définir en rupture avec les autres[19]. Par ailleurs, les habitants du monde musulman d’alors qui allait de l’empire du Mandé (Mali) à l’empire Moghol d’Inde, pouvait traverser ce vaste territoire[20] sans rencontrer des difficultés administratives ou des refus de principe[21], malgré l’existence de plusieurs empires, royaumes et autorités politiques[22], qui pouvaient être en guerre[23]. En d’autres termes, l’existence de la communauté musulmane et des sociétés, bénéficiaient d’une grande indépendance vis-à-vis des États et de leurs politiques. La question centrale n’est donc pas : « la Oumma existe-t-elle ? ». Car cette question, au regard de la masse des faits sociaux observés, semble méthodologiquement infondée (sauf s’il s’agit de défendre certaines orientations idéologiques et politiques, qu’il faut alors expliciter). Mais bien : comment penser politiquement et éthiquement ce sentiment d’appartenance ? Trois attitudes sont possibles : Le concept de Oumma, dès son introduction historique à Médine au VIIème siècle, fut pensé pour dépasser les limites qu’imposaient le tribalisme ethnique et le communautarisme religieux[24]. Il se fonde sur le principe, au nom de l’unité et de la transcendance divine[25], de l’unité de la famille humaine[26], de la dignité partagée des enfants d’Adam[27], sur la solidarité sociale et économique et sur la délibération de la communauté (shūra), qui fonde le pouvoir politique, sa légitimité et sa gestion[28]. La question qui se pose aujourd’hui, est comment l’idée de Oumma continue-t-elle d’exister et de résister, en face de la prégnance importante du sentiment nationaliste et identitaire qui se forme autour des États postcoloniaux[29] ? Comment le sentiment d’appartenance à une communauté musulmane mondiale, au moment de la montée des fascismes, peut contribuer d’une part à la résistance symbolique des pays africains et musulmans dominés[30] et d’autre part, à guérir l’humanité de cette plaie qu’est le racisme[31] et la « guerre des civilisations », que d’aucuns veulent enclencher, au détriment de notre humanité en crise et de notre monde en quête d’un autre monde. Loin d’être un vecteur de repli, le sentiment d’appartenance à la communauté musulmane constitue une résistance philosophique face aux schémas imposés (Burgat, L'islamisme à l'heure d'al-Qaïda, 2005). C’est une invitation à dépasser les impasses de l’ethnicisme et du nationalisme pour embrasser une fraternité plus vaste. La notion de Oumma nous rappelle que nous sommes, avant tout, les héritiers d’une seule famille humaine. S’identifier à travers ce prisme, c’est choisir la relation plutôt que l’exclusion, et l’harmonie du projet divin plutôt que la discorde des frontières. Ainsi, il s’agit, à partir de l’idée de Oumma, de non seulement continuer le processus de libération et de décolonisation politiques et culturelles, mais aussi et surtout de construire « l’uni-diversité » spirituelle de l’humanité, qui sera la marque de sa maturité cosmique, que la situation géopolitique actuelle exige plus que jamais. Conclusion Ainsi, nous pouvons affirmer, sans crainte d’erreur méthodologique et conceptuelle, que la Oumma n’est ni un fantasme à sacraliser, ni une illusion à nier. Elle est un fait historique et symbolique dont les usages politiques doivent être pensés avec rigueur et responsabilité. Ousmane Timera [1] Le docteur en islamologie, qui répondait à nos interrogations et critiques méthodologiques sur cette question, voulut défendre l’idée que la Oumma n’existait pas, en indiquant que le terme « oumma » avait été utilisé dans le Coran pour désigner le Prophète Abraham. Cette réduction sémantique visait à contester la clarté du concept, occultant sa polysémie coranique et son historicité sociologique. Cela s’ajoutait aux arguments d’autorité qu’il égrenait pour démontrer que les savants musulmans n’étaient pas d’accord sur la signification du mot « Oumma ». Rappelons que nous étions sur un débat portant sur l’islam et la géopolitique. Et qu’une telle argumentation, qui peut être légitime dans d’autres registres, n’avait aucune pertinence dans celui-ci, qui demandait la mobilisation de concepts et d’approches sociologiques, anthropologiques et géopolitiques avant tout. [2] Qui se traduit en français par les termes « nation » et « communauté ». [3] Ferdinand Tönnies, dans Communauté et Société (1887), définit la Gemeinschaft (communauté) comme un lien basé sur la volonté organique, la proximité et la compréhension mutuelle, par opposition à la Gesellschaft (société) basée sur le contrat et l'intérêt personnel. [4] Lire Hichem Djaït, La Grande Discorde (1989). Il analyse dans ce livre, comment l'Oumma s'est constituée comme une entité politique et religieuse dépaDocteur en philosophie, écrivain, Ousmane Timera répond dans cet article à lire sur Mizane.info, à certaines critiques universitaires formulées contre la notion islamique de Oumma.




Bibliographie