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07/10/2022
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La Nakba et le chemin de la Résistance

Il y a 74 ans, débutait en Palestine ce qu’on a appelé la Nakba, « la catastrophe », événement commémorant la perte du territoire palestinien au profit de l’Organisation sioniste suivi de la création de l’Etat d’Israël sur une base coloniale. Activiste palestinien, fondateur du Collectif des étudiants musulmans et co-fondateur de la CLS (Coordination contre la Loi Séparatiste devenu Perspectives musulmanes) Taymour Ahmad nous dresse le récit de cet événement fondateur de la géopolitique du Moyen-Orient, dans un article exclusif publié sur Mizane.info.

14 mai 1948. La Palestine est un champ de bataille depuis plusieurs mois. Le Royaume-Uni met fin officiellement à son mandat sur la Palestine après plus de 30 ans d’occupation. Le jour même, l’Organisation sioniste proclame la création de l’Etat d’Israël. Dès le lendemain, le 15 mai, les pays arabes voisins, nouvellement indépendants, entrent en guerre pour empêcher l’établissement de cette nouvelle entité. Mais loin d’enrayer la menace, l’intervention des pays arabes précipite la victoire du camp sioniste… C’est la Nakba, la catastrophe, dont le 15 mai a été retenu comme date de commémoration.

Cette guerre se solde par l’exode de 800 à 900.000 Palestiniens (soit environ les trois quarts de la population totale), fuyant les massacres ou déportés hors de leurs terres, qui trouvent refuge dans ce qui n’a pas encore été occupé de la Palestine (Gaza, Cisjordanie) ou dans les pays limitrophes (Jordanie, Liban, Syrie…).

Le traumatisme profond de la Nakba

Sur cette année de conflit au moins 15000 Palestiniens sont tués – pour beaucoup dans des massacres de villages entiers – ainsi que des milliers de soldats arabes et de volontaires étrangers. Plus de 500 villes et villages sont rasés par le nouvel Etat. La composition démographique et civilisationnelle du pays est complètement bouleversée.

Chaque année cette date est commémorée à travers le monde par les communautés palestiniennes et les solidaires de la cause palestinienne. Elle symbolise un traumatisme profond dont le Moyen-Orient ne s’est toujours pas remis depuis 74 ans, celui de la perte de la Palestine et de la naissance d’une nation en exil. Aujourd’hui, la majorité du peuple palestinien est composé de réfugiés ou de descendants de réfugiés et le droit au retour des réfugiés (reconnu par l’ONU) est devenu l’une des principales revendications des mouvements de libération palestiniens.

Mais après 74 ans la Nakba pose question. En réalité plusieurs se bouscule et la première : n’est-il pas temps de tourner la page ? d’intégrer les réfugiés dans les régions où ils se sont installés ?

Non, la Nakba n’est pas un événement lointain sans lendemain. La tragédie palestinienne ne se résume pas à 1948 et son lot de massacres de masses poussant sur les routes des populations désarmées.

Depuis 1917 et l’occupation de la Palestine par le Royaume-Uni, une conflictualité permanente s’est installée entre Palestiniens d’une part et d’autre part sionistes et armée britannique. 1920, 1921, 1929, 1933, 1935, 1936-1939, autant d’années où des révoltes, parfois très violentes ont mobilisé les masses palestiniennes contre la colonisation et l’occupation britannique qui écrasa chacune d’elle. Cela sans compter le fait que les périodes « calmes » (et cela est toujours le cas de nos jours) sont émaillées de violences récurrentes.

Déjà lors du mandat britannique, des milliers de Palestiniens ont subit les déportations, les destructions de leurs habitations et villages. Un avant-goût de 1948.

De la Nakba à la Naksa, le périple palestinien

1948 ne marque pas un coup d’arrêt de la politique de nettoyage ethnique en Palestine. Les quelques 100.000 Palestiniens, parvenus à rester dans ce qui est devenu Israël, subissent des restrictions dans tous les domaines : déplacements, droits civiques, etc…

Il leur faudra des décennies de lutte pour acquérir une citoyenneté israélienne de seconde zone. Tout est mis en œuvre pour les pousser à l’exil. De même Israël poursuit les destructions de villages dans les zones frontalières encore poreuses. Les massacres se succèdent ainsi que les guerres.

Avec la guerre de Suez, Israël occupe de façon éphémère Gaza et le Sinaï provoquant massacres et déplacements de population. En 1967, la Guerre des Six Jours est un nouveau désastre pour la région. Gaza, le Sinaï égyptien, la Cisjordanie (dont al-Quds – Jérusalem) et le Golan syrien sont occupés par Israël en six jours.

Les armées arabes sont saignées à blanc (l’armée égyptienne à elle seule perd 15000 hommes) et des centaines de milliers de Palestiniens se retrouvent à nouveau réfugiés. Ce second traumatisme est appelé la Naksa.

La traversée des 5 guerres 

En 1973, la Guerre d’Octobre voit les pays arabes reprendre quelques jours l’avantage mais s’ensuit une défaite tout aussi cuisante que la précédente. Puis, en 1982, l’invasion du Liban par Israël et son occupation conduisent à l’expulsion des mouvements palestiniens, au massacre de des camps de réfugiés de Sabra et Chatila par les troupes israéliennes et leurs proxys libanais.

Les Intifadas de 1987-1993 puis de 2000-2005 ainsi que les blocus de Gaza depuis 2007, les 5 guerres successives que l’enclave a subies (2006, 2008-2009, 2012, 2014, 2021), la judaïsation de Jérusalem-Est sont autant de facteurs qui poussent les Palestiniens à quitter le pays. Cela sans compter que durant chaque période séparant deux conflits, la dure réalité coloniale prend le pas au quotidien.

La Nakba est en réalité le point de départ d’une conscience collective dans la région (…) Depuis 1948 cette conscience collective, accumulant les expériences, met à profit celles-ci pour progressivement obtenir des victoires.

Quant aux pays dans lesquels les Palestiniens ont trouvé refuge, la situation a rarement été des plus enviables. 1975 marque le début de la guerre civile libanaise au cours de laquelle les Palestiniens seront les cibles privilégiées des milices chrétiennes fascistes et de l’armée israélienne. En 1991, la Guerre du Golfe se solde par l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens du Koweït, installés depuis des décennies.

En 2003, la Guerre d’Irak et ses conséquences ont aussi affecté la présence palestinienne dans le pays. Depuis 2011, la Guerre civile syrienne a eu des conséquences désastreuses tant sur le peuple syrien que le peuple palestinien dont la présence dans le pays est devenue complètement marginale.

La Nakba n’est pas une fatalité !

La Nakba n’est donc pas un événement clos laissé à l’appréciation des historiens, mais bien un processus de dépossession continu du peuple palestinien, de sa terre, de sa culture qu’Israël mène à bien avec le soutien actif, direct ou indirect, de forces régionales et au-delà de la région.

Cependant, la Nakba est-elle seulement une succession de catastrophes sans fin ? Une tragédie dont la fin est la disparition totale du peuple palestinien de sa terre et de toute trace de la civilisation musulmane et chrétienne de Palestine ? Nous pensons autrement.

Pas plus qu’elle n’est un événement d’un passé révolu, la Nakba n’est pas non plus une triste commémoration de l’impuissance du pauvre peuple palestinien. La Nakba est en réalité le point de départ d’une conscience collective dans la région. Une accumulation des expériences des défaites et des échecs amenant les populations de la région (pas seulement palestinienne) à faire preuve d’une constante inventivité pour faire face au défi que représente Israël. Car depuis 1948 cette conscience collective, accumulant les expériences, met à profit celles-ci pour progressivement obtenir des victoires.

Le terme de Nakba – catastrophe – en soit n’aide pas à prendre la mesure du défi. La catastrophe laisse entendre que ce n’est pas une défaite, que c’était inéluctable à l’image d’un tremblement de terre qu’on ne pourrait prévoir. C’est ne pas reconnaître que son ennemi, bien que cruel, a été plus fort ne serait-ce qu’un moment. La Nakba enferme les Palestiniens dans un déni qui empêche de voir cette histoire dans sa globalité.

Certes, la Nakba représente pour les Palestiniens un traumatisme terrible mais au moment où la guerre commence en 1947, rien n’est encore joué. Car avant que les armées arabes n’entrent dans le pays, les milices sionistes armées, organisées, bénéficiant de la complaisance des Britanniques, ont eu à faire à des milices palestiniennes et à des volontaires issus des pays musulmans, mal organisées et très peu équipées, ayant subi des années de répression de la part des autorités britanniques.

Le réveil de la résistance palestinienne

Bien que dans une situation de déséquilibre flagrant, les milices palestiniennes et alliées parviennent à avoir l’avantage dans de nombreuses régions au point même parfois de faire reculer les milices sionistes. Même lorsque celles-ci entament leur politique de massacre et déportation systématiques, la situation n’est pas encore complètement perdue. Cela dénoté avec le récit habituellement servi.

Le démembrement territorial de la Palestine de 1946 à nos jours.

Lorsque la guerre est perdue, des milliers de combattants palestiniens continuent, individuellement ou par petits groupes, avec un équipement souvent dérisoire, à harceler les positions israéliennes dans les années 1950 dans une guerre larvée, peu connu, un combat sacrificiel qui donnera son nom à ces milliers d’anonymes les fidā’īyūn (ceux qui se sacrifient). Ainsi, déjà de nombreux Palestiniens ont acquis la certitude que laisser cette nouvelle entité se stabiliser sans rien faire était une acceptation du fait accompli.

En 1967, alors que la Guerre des Six jours fut de loin l’une des plus meurtrières (chaque front enregistrant des dizaines de milliers de victimes civiles et militaires en quelques heures), relativement peu de Palestiniens quittèrent leurs terres sans avoir été déportés manu militari. A cette époque, beaucoup comprirent (et le dirent) que quitter à nouveau leurs foyers signifiait ne plus y revenir. Rester dans les territoires sous occupation devenait un acte de résistance passive de masse. Situation qui, très rapidement, rendit cette écrasante victoire israélienne amère pour l’occupant.

La libération du Liban

En 1982, lorsque le Liban est envahi, plus d’un tiers du pays (dont la capitale Beyrouth !) est sous domination israélienne et le gouvernement israélien ne compte pas se retirer de sitôt (des projets de long terme sont envisagés, on commence à écouler des stocks de produits israéliens au Liban, etc…). C’est sans compter le fait qu’au regard des expériences de 1948 et 1967, la population libanaise et palestinienne infligea une guerre totale à l’occupant, l’empêchant de se stabiliser dans le pays.

Non seulement il ne fallait pas partir, sinon un tiers du Liban aurait pu finir comme ce qui est aujourd’hui Israël, mais en plus il fallait empêcher tout établissement durable de l’occupation pour ne pas finir comme Gaza et la Cisjordanie qui subissaient de plein fouet la colonisation au même moment. Cette stratégie a payé : en quelques jours, l’armée se retire de Beyrouth et en 3 ans le Liban est libéré en dehors d’une zone tampon au sud, libérée en 2000, grâce à l’action des organisations de la résistance dont le Hezbollah.

La Nakba doit être repensée autrement, comme le point de départ d’un peuple qui a tout perdu en 1948 et qui difficilement, lentement mais sûrement, au prix de grands sacrifices, tente de se reconstruire et de faire face à cette adversité pour aller même jusqu’à regagner du terrain là où il avait tout perdu.

De même en 1987, lorsque l’Intifada (soulèvement/insurrection) éclate à Gaza et en Cisjordanie, les Palestiniens sous occupation comprennent que plus aucune aide significative ne viendra de l’extérieur, un à un les pays arabes se désintéressent de la cause voire signent des accords de paix. La longue Intifada oblige Israël, pour tenter de mettre fin aux violences, à négocier avec l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et lui accorder une place dans le pays.

On connait la suite, ces accords tombent rapidement à l’eau et débute une nouvelle Intifada en 2000. Cette fois, le ton se durcit car les Palestiniens n’hésitent plus à s’armer pour défendre leurs villes. Si l’Intifada est écrasée dans le sang en Cisjordanie, à Gaza elle aboutit à la libération de l’enclave en 2005.

Taymour Ahmad.

Gaza et la révolution palestinienne permanente

La Bande de Gaza subit toutefois une mise sous blocus et se retrouve régulièrement sous le feu depuis cette époque. Mais il n’y a plus de soldats israéliens à Gaza et il n’est pas près d’y en avoir à nouveau et les Gazaouis ont prouvé qu’une situation coloniale implantée depuis 38 ans pouvait être inversée.

Face au blocus et ses conséquences néfastes, les mouvements de la Résistance palestinienne à Gaza, Hamas et Mouvement du Jihad islamique palestinien en tête, ont réussi à établir un semblant d’autonomie alimentaire – précaire – et parviennent même à se renforcer de jour en jour comme nous le constatons d’un affrontement à l’autre.

La Nakba, commémoration du drame palestinien, ou début d’un chemin long et sinueux d’une conscience collective régionale capable de penser collectivement, génération après générations les expériences et défis passés ? Peut-être un peu des deux. Car s’il faut retenir deux choses en ce qui concerne la Nakba, c’est :

1. Elle est n’est pas terminé, ce processus dure depuis que les Anglais ont mis le pieds en Palestine et depuis la création de l’Etat d’Israël. La Nakba est autant dans les massacres de Lidd et Dayr Yasin en 1948, que dans les expropriations de Palestiniens du quartier Shaykh Jarrah à Jérusalem en 2022.

2-La Nakba doit être repensée autrement, comme le point de départ d’un peuple qui a tout perdu en 1948 et qui difficilement, lentement mais sûrement, au prix de grands sacrifices, tente de se reconstruire et de faire face à cette adversité pour aller même jusqu’à regagner du terrain là où il avait tout perdu.

Taymour Ahmad