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24/10/2021
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Islam de France : « Depuis 40 ans, on tente une régulation par le haut qui n’amène à rien »

Dorra Mameri-Chaambi est chercheuse associée au groupe sociétés, religions, laïcités au CNRS. La rédaction de Mizane.info l’a questionné sur le devenir du CFCM, le sens de la fronde interne menée par les fédérations, et la politique de la France sur l’islam.   

Mizane.info : Comment comprendre la décision des quatre fédérations de quitter le CFCM ?

Dorra Mameri-Chaambi : Des problèmes similaires s’étaient produit au moment de la nomination de l’aumônier des prisons, il y a presque vingt ans. Il s’agit de faire du bruit et d’affirmer des positions de leadership. C’est une bataille de personnes et de réseaux dans un paysage islamique de plus en plus diversifié.

L’alliance Musulmans de France et Grande Mosquée de Paris est tout de même étonnante par son caractère contre-nature !

Cette alliance n’est pas nouvelle. Boubekeur l’avait faite il y a quelques années. Les alliances contre nature font parties des mécanismes de défense des institutions en perte de vitesse. Ce sont des alliances de circonstances, changeantes et établies dans un objectif commun, pour mieux se séparer et se critiquer par la suite. C’est le jeu de dupes du paysage islamique français. Boubekeur avait établit des alliances avec l’UOIF avant de les critiquer. Hafiz joue le même jeu politique.

Voulez-vous dire que les quatre fédérations ont quitté le CFCM à cause de leur perte d’influence, au profit d’autres acteurs institutionnels comme l’UMF et les fédérations turques (CCMTF, CIMG), en espérant briller par la création d’une autre structure ?

Absolument. Il y a eu un gros maillage de terrain réalisé par Moussaoui et les fédérations ressentent le besoin d’exprimer leur voix. En créant cette seconde voix institutionnelle, elles se réinstallent sur la scène. Mais cette stratégie trahit au yeux des fidèles un manque de lisibilité qui pourraît être hasardeuse et contre-productive.

Certaines fédérations sont coutumières de la sortie et de la réintégration du CFCM, comme le passé l’a montré. Sommes-nous dans ce même cas de figure ou y a-t-il un point de non retour ?

Non, pas de point de non retour. En tant qu’historienne, je vois ce phénomène depuis de nombreuses années sur ma scène cultuelle musulmane françaises. Aujourd’hui amis, demain concurrents, c’est ainsi que cela fonctionne. Le message de ces quatre fédérations est de dire : nous nous opposons à la prépotence de l’UMF (présidée par le président du CFCM, Mohammed Moussaoui, ndlr). Sans oublier le contexte géopolitique entre l’Algérie et le Maroc au Sahara occidental. Les lignes géopolitiques viennent se greffer bon gré mal gré dans les réalités institutionnelles du culte musulman.

Macron s’est rendu à la GMP quinze jours avant cette fronde. Faut-il y voir un lien quelconque ou est-ce un pur hasard de calendrier ?

Je ne verrais pas cela cyniquement, mais comme un hasard de calendrier. J’ose espérer que ce gouvernement est suffisamment intelligent pour ne pas saboter de lui-même tous ses efforts consentis. Le pouvoir a encore besoin du CFCM comme structure, il n’y a pas d’alternative. Quelles serait l’alternative de régulation par le bas du culte musulman ?

Dorra Mameri-Chaambi.

Dans ma dernière tribune au Monde, je proposais une réelle choura (consultation, ndlr) et une assise des musulmans pour qu’il décident de leur destin et des représentants qu’ils jugeront légitimes. D’autant que depuis 40 ans, on tente cette régulation par le haut qui n’amène à rien. Le CFCM n’a aucune lisibilité.

Cela reviendrait à une remise à plat du CFCM. C’est un peu la critique de Moussaoui selon laquelle les fédérations sortantes refusent la représentativité locale au profit de la cooptation qui leur permet de désigner la moitié des membres du Conseil d’administration. Cette critique est-elle correcte ?

Elle me semble téléphonée au sens où au lieu du national, on privilégierait le départemental. Nous aurons toujours des personnalité désignées mais au niveau local. C’est juste changer d’échelon de représentation. Ce n’est pas faire appel à un vrai consortium de musulmans volontaires sans appartenance à aucune fédération, l’islam n’étant pas un bloc monolithique mais pluriel. On met de côté tout un pan de musulmans sociologiques adepte d’un islam à la carte opposé à ce microcosme.

N’assiste-t-on pas à un échec complet de la politique de Macron sur l’islam, à la fois sur l’adoption de la charte des principes de l’islam de France, au vu des derniers événements, mais aussi sur sa volonté d’isoler les fédérations non signataires de la charte, notamment les fédérations turques, sur fond de conflit personnel avec le président Erdogan ?

On peut parler d’échec dans la lisibilité de cette politique qui a donné lieu à une réaction épidermique et sans véritable réflexion sur ses effets auprès des forces en présence. Les associations turques sont importantes notamment dans le nord est de la France, et sur le plan international la Turquie est un acteur qui pèse. Isoler ces associations turques en raison de tensions diplomatiques est une réaction épidermique. Toute la politique sur le CNI, la charte des principes de l’islam ou la loi séparatiste prend comme point de départ le fait que l’islam est exogène, ce qui met de côté tout un pan de la population. Nous parlons tout de même de la seconde confession française, en terme d’appartenance, et qui est française depuis la colonisation. On a ignoré cette histoire au profit d’une politique néo-gallicane du choix du prince.

Les acteurs institutionnels musulmans en conflit ont tous appelé les musulmans de France à les soutenir et ont revendiqué agir à leur service. Faut-il voir là une énième rhétorique purement communicationnelle au moment où le fossé entre ces acteurs et les musulmans français semble devenu insurmontable ?

Le fossé est devenu abyssal. Les acteurs sont aux antipodes complètes des réalités de terrain. Les mêmes personnages sont mis en scène depuis des décennies, sans justification. Au nom de quelle considération, les acteurs du culte musulman peuvent-ils appuyer une légitimité d’action alors qu’ils sont en place depuis si longtemps, sans résultat ? Il est temps que l’Etat se situe comme observateur attentif et non actif dans ce processus, conformément aux lois institutionnelles de la France. Le processus de consultation doit être redéfini. Dès le départ, il a été question d’istichara (consultation). Une manière d’adouber le processus d’institutionnalisation de l’islam d’une concertation qui n’a pas eu lieu. Une enquête sociologique n’aurait pas de difficulté à montre que le CFCM est très loin des préoccupations des Français qui le perçoivent comme un amusement.

Propos rapportés par la rédaction