
2018-08-17
Écrit par Redaction
La Grande Mosquée de Paris.
Dorra Mameri-Chaambi est chercheuse associée au groupe sociétés, religions, laïcités au CNRS. Spécialiste de la Grande mosquée de Paris et du CFCM, elle nous livre son analyse et ses éclaircissements sur les assises territoriales de l’islam de France dans cette sixième et dernière partie de notre dossier.
Mizane.info : que pensez-vous de l’organisation de ces assises territoriales de l’islam de France ?
Dorra Mameri-Chaambi : Cela nous rappelle l’istichara qu’avait lancée Chevènement dans les années 90 et plus généralement toutes les tentatives de régulation par le haut de l’islam. On essaie de faire du neuf ou du clinquant avec du vieux. L’approche est un peu flou. Il semble qu’on veuille mettre en place une sorte de mejliss, une assemblée ad hoc réunissant les Conseils Régionaux du Culte Musulman et plus généralement les acteurs du culte musulman, tout en oubliant l’impact fort qu’ont les chancelleries étrangères sur la structuration de l’islam en France. Si l’objectif est de créer un grand imamat de France, cela me paraît compliqué vu le déficit d’imams formés sur le territoire national. Etant donné les précédentes tentatives, je reste dubitative.
La question de la manière de fédérer les différents islams français est ouverte sur la place des femmes, des convertis et des différentes sensibilités musulmanes. La première responsabilité des pouvoirs publics est de veiller à ce que toutes les sensibilités puissent venir s’exprimer et, de ce fait, ouvrir un début de dialogue. Dans le passé, cela n’a pas été fait.
Ceci étant dit, dans le contexte des attentats qui ont endeuillé la France, les pouvoirs publics auraient pu difficilement ne rien faire, ce qui leur aurait été reproché. Mais cette démarche est-elle faite avec les bons mécanismes ? C’est une vraie question. Une autre grande interrogation est ce contournement de la laïcité et cette néo-gallicanisation de l’islam. Laisse-t-on les musulmans libres de s’organiser eux-mêmes, avec un filtrage de l’Etat qui correspond un peu à notre modèle césaro-papiste ? Quel sera le degré d’influence de l’Etat sur cette volonté d’organiser le culte musulman ? Ce sont des questions de fond qui m’interpelle.
Quels acteurs ont été écartés de ce processus de consultation ?
Les jeunes musulmans qui n’ont pas été représentés dans la structuration de l’islam de France. Beaucoup ont choisi de s’écarter de ce processus car tout avait été déjà décidé avec les chancelleries étrangères. C’est bien l’Etat qui a participé à légitimer les acteurs musulmans en lien avec les chancelleries étrangères. Bajrafil fait partie, a contrario, de ces nouvelles figures de l’islam métropolitain qui portent un discours religieux plus moderne. Il est légitime de se demander si dans un contexte fort de contestation, des imams formés à l’école de la République ne représenteraient-ils pas une sorte de menace pour l’Etat car des imams français formés en France seraient non contrôlables.
Entre l’exigence de non-ingérence de l’Etat dans les affaires du culte et l’immobilisme persistant des acteurs du culte musulman, quelle est l’alternative ?
La non-ingérence n’exclut pas un filtrage ou un accompagnement de l’Etat. Ce dernier doit avoir des interlocuteurs avec les corps constitués. Sur le plan administratif et juridique, l’Etat possède un droit de regard sur ces corps. Il n’y a donc pas de désengagement de l’Etat. L’Etat doit impulser sans être trop présent. La question est : de quel degré de présence l’Etat va-t-il faire montre ? Serons-nous confrontés aux sempiternelles divisions des musulmans sur des questions techniques du culte ? La question de la manière de fédérer les différents islams français est ouverte sur la place des femmes, des convertis et des différentes sensibilités musulmanes. Fédérer tous ces acteurs est difficile. Il y aura obligatoirement des mécontents. L’Etat doit, en tous cas, entendre tous ces acteurs et ne pas les laisser de côté. La première responsabilité des pouvoirs publics est de veiller à ce que toutes les sensibilités puissent venir s’exprimer et, de ce fait, ouvrir un début de dialogue. Dans le passé, cela n’a pas été fait.
Cela passe nécessairement encore par une sélection des acteurs…
Cela passe surtout par des recherches sur le terrain et une réelle connaissance de la multiplicité des acteurs. Ce qui signifie que l’Etat engage le monde universitaire à lui présenter ses recherches. Une multiplicité d’enquêtes pourrait être menée sur le ressenti des musulmans, chose qui n’a pas été réalisée.
Ne pensez-vous pas qu’il existe une confusion générale entre la représentation du culte musulman et la représentation des musulmans eux-mêmes ?
L’idéal serait de distinguer les deux. Mais dans la perception générale de l’islam, tout est intrinsèquement lié, le fidèle et le culte. Lorsque l’on dit représentation du culte musulman, chacun va penser à sa propre manière de concevoir le culte. Les musulmans eux-mêmes font cette confusion entre culte et représentation des individus.
Les pouvoirs publics et les représentants des islams français ont besoin d’une approche plus originale. Reprendre les mêmes ingrédients pour faire un nouveau plat n’est pas une solution. Il leur faut déblayer le terrain et faire table rase pour bâtir autre chose de neuf.
Cela n’a pas été le cas forcément pour les autres religions au temps du Concordat et de la politique menée par Napoléon. Lorsque l’ont dit représentation, on dit aussi représentants. Sur les questions techniques du culte, il n’y a pas par contre de dissensions majeures. Il existe pourtant un fossé entre les fidèles qui veulent pratiquer leur culte et les doléances des représentants.
