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31/05/2020
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C.O.V.I.D : les 5 lettres d’un dévoilement

C comme croyance, O comme oubli, V comme vivre, I comme intelligence et D comme destin. C’est sous ces auspices que Fouad Bahri nous propose dans ce texte que publie Mizane.info une petite escapade réflexive, le temps de porter un autre regard sur le C.O.V.I.D 19.

Nous souhaitions depuis longtemps coucher par écrit certaines des réflexions qui nous avaient fait l’aumône de leur présence en ces temps de confinement de l’esprit.

Nous avions eu de prime abord la possibilité de le faire succinctement dans un précédent billet que nous complétons aujourd’hui par ces quelques mots.

Faire du C.O.V.I.D une opportunité d’élévation et de redressement personnel et collectif en cette période de mise à l’arrêt est une entreprise plus accessible qu’on ne pourrait le croire.

Oui, l’Homme est ce compendium, cet abrégé de la création dans lequel s’est reflété l’esprit divin et où les éléments du Cosmos ont été réunis, même si les voiles obscurs de son ignorance et de son orgueil lui ont souvent masqué la réalité de cet Ordre et son harmonie subtile.

La saisie de chaque voile qui nous obstruait la vue nous a permis subséquemment de nous hisser à une nouvelle étape dans ce cheminement imposé par une épreuve qu’aucun parmi nous n’a souhaité, et qui, à ce titre précisément, est une grâce et comme toute grâce la manifestation de l’inespérée.

5 lettres pour 5 voiles (ou 50, ou 500…), 5 voiles vers 5 étapes.

C comme croyance 

La première des lettres de cette épreuve nous conduit à orienter notre regard vers nos croyances. En qui ou en quoi croyons-nous vraiment ?

On réduit couramment la croyance à la croyance religieuse, ce qui est faux. Tous les humains ont des croyances, parfois même des croyances contradictoires entre elles.

Il fait beau depuis 15 jours consécutifs. Je crois naturellement qu’il fera beau demain et si personne ne me pose la question, je ne mettrais pas cette croyance en doute.

Je crois pareillement que je me lèverais demain de ma nuit de sommeil, que je respirerais, que je prendrais un petit déjeuner et que je poursuivrais la plupart de mes activités quotidiennes.

Toutes ces choses comme tant d’autres relèvent de croyances et n’ont aucun caractère de certitude.

Je peux mourir dans mon sommeil, ou plonger dans un état de coma, je peux me lever et trouver mon frigidaire vide car j’aurai oublié de refaire les courses ou que mon fils m’aura devancé en terminant le paquet de céréales qui constitue mon premier repas, je peux enfin trouver ma connexion internet défectueuse, ce qui différera une partie de mes activités.

Cette observation nous permet d’indiquer que là où il y a certitude, il n’y a plus croyance. Je suis certain de mourir un jour, ce n’est pas là l’affaire d’une croyance.

Arrivés à la frontière de la Connaissance, nous avons compris qu’il était courant pour l’Homme d’entretenir de vrais rapports avec de fausses croyances et de faux rapports avec de vraies croyances et que la Vie véritable consistait à dépasser ces croyances pour les réaliser.

Cette remarque à son tour me permet de comprendre que la croyance est un état du cœur exprimant le degré qualitatif premier ou élémentaire de notre rapport à une chose, et qu’en fonction de nos connaissances ou de nos expériences cet état peut varier, changer et évoluer vers une conviction plus forte, de l’ordre de la foi, jusqu’à atteindre le niveau de la contemplation ontologique (relatif à l’être, ndlr), la vision plénière de l’Être (mushahhada), qui est le niveau intérieur de la certitude (al yaqin). Ou a contrario, stagner, régresser et sombrer dans la mort de l’être.

Le Covid a dévoilé beaucoup de nos croyances et pour certains parmi nous, nous a permis de distinguer le bon grain de l’ivraie doxastique (du grec doxa, désigne l’opinion ou la croyance, ndlr).

Nous croyions que nous étions libres de nos mouvements, que notre destin nous appartenait, au moins en partie, que la mort surgissait à l’improviste, sans faire-part et sans même nous laisser le temps de nous en inquiéter, et qu’en cas de maladie, nous avions les meilleurs hôpitaux aux portes de nos domiciles.

Toutes ces croyances, nous le savons à présent et, chose rare, nous le savons ensemble, étaient majestueusement fausses. La question est à présent : qu’allons-nous faire de cette découverte ?

D’autres croyances ont été mises à l’épreuve. Pour les croyants, la foi en Dieu, la confiance en la Miséricorde divine et l’espoir d’une vie meilleure, qui définissent parmi d’autres aspects la foi religieuse, a fait l’objet d’une introspection, d’un examen de conscience, d’une évaluation.

Avons-nous réellement confiance en Dieu au point de nous laisser guider paisiblement dans l’Océan tumultueux de notre destinée, au point d’accepter avec patience toutes les épreuves qui viennent à notre rencontre, de les accueillir avec sérénité ? Sommes-nous sincères ou nous attribuons-nous incidemment des diplômes de piété, arguant à qui veut l’entendre que « inchAllah, on va s’en sortir » ?

A chacun son examen de conscience. Sans doute que beaucoup parmi nous auront misé trop rapidement, trop fortement, sur la performance technologique des sociétés occidentales pour déterminer le cours de leur vie estimant, à mauvais droit, qu’ils pouvaient compter, dans le meilleur des cas, sur tous ces avantages matériels, voire même, la pensée a pu leur effleurer l’esprit, qu’ils pouvaient se passer des services de Dieu puisque leur compte bancaire était « blindé ».

La peur de la mort a été le grand révélateur de nos croyances. Combien de « croyants » ont découvert qu’ils étaient trop attachés à cette vie, aussi médiocre et misérable fusse-t-elle, incapables d’affronter la Mort, de l’accueillir, et qui plus est de voir le grand voile tomber pour enfin rencontrer Dieu ?

« Si Mon serviteur aime à Me rencontrer, J’aime à le rencontrer, s’il déteste Me rencontrer, Je déteste le rencontrer » (hadith qudsi). Nous n’étions donc pas prêts à mourir et à faire le grand voyage vers l’au-delà de la Mort. Nous n’étions pas prêts à vivre d’une Vie authentique et sans peur, d’une Vie divine. La question est encore : qu’allons-nous faire de cette découverte ?

Arrivés à la frontière de la Connaissance, nous avons compris qu’il était courant pour l’Homme d’entretenir de vrais rapports avec de fausses croyances et de faux rapports avec de vraies croyances et que la Vie véritable consistait à dépasser ces croyances pour les réaliser, ou autrement dit de passer de l’apparence à l’Être ou encore de la croyance phénoménale à la connaissance nouménale 1 (ma’arifa).

O comme oubli 

« Ne soyez pas comme ceux qui oublient Dieu ; car Dieu fait qu’ils s’oublient eux-mêmes. » (Coran, 59, 19)

Une chose m’a sauté aux yeux. Condamnés à ne pas sortir, enfermés comme dans une tombe, je repensais à nos vies d’avant. En ces temps linéaires, que faisions-nous ? Qu’avions-nous perdu ? De quel essentiel avions-nous été privés ? Curieusement, je ne me souvenais pas. Je ne voyais pas.

Et là j’ai compris. Nos vies étaient à ce point standardisées et uniformes, nous répétions chaque jour les mêmes gestes et les mêmes habitudes qu’il n’était plus possible de les distinguer.

Nous avions collectivement sombré dans l’amnésie, celle de la civilisation de l’oubli. Chaque nouvel instant effaçait le précédent.

Nous étions incapables de nous souvenir des textes que nous avions lus la veille, des vidéos que nous avions regardés, des conversations que nos proches nous tenaient.

Notre mémoire s’éteignait, de moins en moins de souvenirs étaient conservés. Nous ne vivions pas. Ce coup d’arrêt phénoménal imposé par le confinement n’avait fait que radicaliser le pré-confinement de nos existences, comme me le confiait un écrivain.

Soudainement privés de mouvements, de déplacements, de rencontres, nous saisissions avec force à quel point nos existences avaient été privées de l’essentiel, de ce qui ne peut être remplacé, et que nous devions cette privation à une autre infection virale : nos modes de vie.

L’insouciance, l’indifférence, la banalisation de tout à tout moment, l’anarchie virtuelle qui vous impose n’importe quelle forme de spectacle, le plus souvent grossier, absurde, violent, n’importe quand, tout cela avait poussé notre esprit à rejeter cette médiocrité qu’on appelle « le monde » et que j’appelais « l’écume ».

Nous avions en réalité déserté depuis bien longtemps ce monde pour le remplacer par une image animée en trois dimensions. La représentation s’était substituée à l’être.

Plus rien ne nous surprenait. La reconduction perpétuelle du même cycle d’insignifiance avait plongé nos cœurs en léthargie.

Vivre est une rencontre avec son destin. La rencontre est un choc, une surprise, et parfois même une souffrance. Il est impératif pour que cette rencontre ait lieu que nous soyons prédisposés à la faire, que nous soyons réceptifs, attentifs (…) Contempler son chemin avant que de l’arpenter c’est saisir la mesure de notre conviction.

La société de consommation qui se nourrissait de nos âmes, la prison du Moi dans laquelle nous heurtions à chaque nouveau pas les murs étroits, le néant spirituel de nos contemporains qui nous étouffait comme une brume toxique. Toute cette fatalité tuait nos cœurs lentement, distillant son poison efficacement à mesure que nos respirations vacillaient.

Au bord de l’extinction, notre humanité ne savait plus vraiment qui elle était et voilà qu’elle était invitée soudainement par la force de l’invisible à se ressouvenir.

Finalement, toutes ces considérations a priori négatives nous ramenaient, à la force de la pagaie, vers le rivage. Nous commencions à entrevoir le sol qui nous avait échappé. Nous revenions vers Dieu avec lenteur mais avec conviction. La Vie du Vivant nous aspirait de son souffle salvateur.

L’esprit reprenait ses droits. L’oubli du temps cédait à la Force de l’Instant. Par la privation, nous retrouvions le sens et la valeur de l’inestimable, et au terme de cette descente douloureuse nous étions reconduits jusqu’au seuil de l’Origine.

Avec toujours la même lancinante question : après le confinement, qu’allions-nous faire de cette découverte ?

V comme vivre

« A Lui appartient le Royaume des cieux et de la terre. Il fait vivre et Il fait mourir, et Il est puissant sur toute chose. » (Coran, 57, 2). « C’est Lui qui fait vivre et fait mourir, et à Lui vous retournerez. » (10, 56).

« Nous ne vivions pas », disais-je. Mais après tout qu’est-ce que vivre ? Respirer, marcher ? Cela s’appelle être vivant, ce n’est pas encore vivre. Vivre n’est pas seulement un état passif. Vivre est un acte de l’esprit, la manifestation d’une volonté de vivre. Il ne peut y avoir volonté que là où il y a un but, et un but ne peut prendre racine que dans la semence du sens, sur une Terre de vérité.

Nous sommes vivants, nous existons, mais quand donc ferons-nous le choix de vivre ? Cette question me hantait.

Le confinement nous a poussé à réfléchir sur le sens de cette existence, sur le sens de nos vies.

Le sens n’est pas une chose qui se crée ou qui se donne mais qui se trouve ou se retrouve.

Le sens est la conscience intime de participer à un Ordre plus grand que soi et dans lequel nous sommes appelés à accomplir de grandes et belles choses.

Le capitalisme, la société de consommation et tous les fléaux qu’ils portent en leur sein nous ont largement privés de cette quête initiatique nécessaire à la vie humaine.

Alors, le temps d’un confinement, nous nous surprenons à redécouvrir cette aspiration sacrée, précédemment voilée par le brouhaha silencieux des villes, par l’agitation frénétique des sous-Hommes urbains, et révélée à présent par le silence majestueux de ces paysages soudainement libérés de la botte humaine.

Vivre est une rencontre avec son destin. La rencontre est un choc, une surprise, et parfois même une souffrance.

Il est impératif pour que cette rencontre ait lieu que nous soyons prédisposés à la faire, que nous soyons réceptifs, attentifs.

Combien d’appels restés lettre morte faute de cœurs pour les accueillir. Contempler son chemin avant que de l’arpenter c’est saisir la mesure de notre conviction.

Comprendre ce n’est pas séparer mais unir. Dans la perspective coranique, le ‘aql est la faculté d’interprétation et de compréhension des signes existentiels (ayatallah) qui sont eux-mêmes la manifestation médiatisée de Dieu dans sa création.

La rencontre est un nouveau départ, une rupture avec l’ordre ancien. La rencontre, c’est Abraham quittant son père et son peuple idolâtre pour se lancer sur les routes de l’exil éternel.

C’est Muhammad (PBDSL) trouvant Dieu au sein d’une grotte préfigurant le « bâtin » de l’Ordre, découverte qui le mènera lui-aussi à s’arracher des mains païennes, vers le grand départ, la Voie.

Le secret de cette initiation est bien gardé. La clé en est la suivante. Il faut porter son cœur et sa volonté, les orienter soigneusement pour laisser leur énergie se répandre dans le monde et par ce geste sacrificiel, nous voir solennellement réinvestis vicaires de Dieu sur la Terre !

Oui, car la Vie est le don éternel du Vivant, Celui qui ne dort pas et qui ne meurt jamais.

Par là-même, nous sommes déterminés à nous éveiller du sommeil des illusions de ce monde et à faire de cette veillée l’occasion d’une œuvre de célébration du Vivant qui ne meurt pas, préparant, en cette Nuit de l’esprit, les mets que nous offrirons à nos hôtes à l’entrée du Jour dernier, celui qui ne sera plus suivie d’aucune Nuit

I comme intelligence

« C’est un Livre béni que Nous avons fait descendre sur toi afin que les hommes méditent ses versets et que réfléchissent ceux qui sont doués d’intelligence. » (Coran, 38, 29).

L’Homme se targue d’être une créature intelligente. Le sommet de l’univers. La conscience d’un monde obscure.

Affirmation à la fois risible et véridique. Un regard sur l’état de la condition humaine et sur le sort que l’Homme a réservé à la planète et à ses propres congénères ne peut que nous inspirer un sourire de pitié face à cette affirmation suintant à la fois l’insolence et la folie.

Et pourtant, l’Homme est bien un être d’intelligence, un être portant en lui l’intelligence à défaut de toujours l’actualiser.

Mais qu’est-ce que l’intelligence ? Une faculté nous menant vers la connaissance des choses, lit-on. Une capacité à organiser le réel sous forme de pensées, lit-on encore. L’intelligence est une aptitude à comprendre (du latin intellegere) les choses. Mais d’autres significations existent.

L’arabe ذكي (dhaki) traduit le terme intelligent. L’étymologie est intéressante. Polysémique comme souvent, elle évoque sous sa forme verbale l’idée de chaleur et d’intensité à travers l’action de brûler ou de répandre le sang (chaud).

Le lien est fait avec la pénétration d’esprit, la sagacité, la subtilité et l’idée de percer une chose, de voir au-delà de l’écorce, de savoir. L’intelligence serait-elle destructive par nature ? Une entreprise d’appropriation et d’assimilation ? Ce n’est pas sûr.

Un autre terme arabe souligne une autre idée, celui de عقل (‘aql) signifiant raison ou faculté de compréhension. Le ‘aql insiste sur l’idée de lier les choses, de les relier, de faire le lien entre elles. L’intelligence et la compréhension sont dans cette idée l’effet d’un acte de l’esprit, d’un effort pour saisir le lien qui unit les choses.

Comprendre ce n’est donc pas séparer mais unir. Dans la perspective coranique, le ‘aql est la faculté d’interprétation et de compréhension des signes existentiels (ayatallah) qui sont eux-mêmes la manifestation médiatisée de Dieu dans sa création.

L’Homme est le réceptacle de cette faculté de compréhension qui permet de cerner les choses, de les identifier et de les définir.

Mais la compréhension ne s’arrête pas aux frontières de la surface visible des choses. Le besoin de connaître ne connait pas de limites et nous sommes appelés à saisir derrière le signifiant, le signifié lui-même.

Ibn ‘Atallah As-Sakandari disait en ce sens dans ses Hikam (sagesses) : « Dieu t’a permis de regarder ce qui est dans les choses mais non de t’arrêter à ces choses mêmes. “Dis : Regarde ce qui est dans les cieux et sur la terre !” (Qur’an X, 101). Par les mots : “dans les cieux”, Il a ouvert pour toi la porte de la compréhension. Il n’a pas dit : “Regardez les cieux”, ce qui t’aurait conduit à constater l’existence des corps célestes. Les choses existent parce qu’elles sont par Lui affermies ; mais elles s’effacent par l’unité de Son essence. »

Ne pas s’arrêter aux formes, ne jamais s’enfermer dans les représentations et voir l’essence de toute chose là où elle se trouve in fine : dans le vouloir divin.

Le terme de علامات (‘alamat) que l’on retrouve dans le vocabulaire eschatologique (علامات الساعة), dérivé de ‘alama, qui a donné science (‘ilm) et savant (‘alim), abonde dans ce sens puisqu’il désigne aussi l’idée de signe, de marque distinctive, de repères. Dans chaque signe, quelque chose se donne à voir et à penser.

Le savant ou le sage est aussi celui qui parvient au terme d’un effort intellectuel (ijtihad) ou d’une méditation contemplative à voir les signes, à les repérer, à saisir leur distinction puis à les relier et à les articuler dans une compréhension (vision) globale.

Le terme de عالمين (‘alamin) employé pour « mondes » ou « univers » ne désigne pas seulement ici une délimitation spatiale mais signifie plus précisément un ensemble de totalités signifiantes 2. Le Grand Savant a marqué son œuvre de repères, comme autant de jalons pour nous permettre de la parcourir.

Cette connaissance ne s’obtient que dans un cheminement indéfiniment renouvelé, une quête exigeante et non une simple distraction de l’esprit. Elle implique un engagement complet de l’être.

Cette dernière observation nous impose un arrêt nous forçant à constater les liens étroits qui existent entre la connaissance et l’être.

On se souvient des rapports entretenus par l’ontologie cartésienne au terme d’une inversion opératoire entre la pensée et l’être, l’un étant déduit de l’autre presque comme l’effet d’une discontinuité (le « je suis » étant déduit du « je pense »).

Des siècles auparavant, Parménide le géant énonçait dans une brièveté légendaire cette scansion mémorable : « Penser et être sont une même chose ».

L’arabe wujud (وجود) traduit le terme d’existence et d’être. Dans la plupart des ouvrages de théologie, le nom al wajid (الواجد) bien que non mentionné dans le Coran, est recensé comme un nom divin, les noms coraniques mentionnés n’étant pas restrictifs mais descriptifs. Il est traduit par Celui qui existe ou Celui qui est.

Ar-Razi évoque trois autres significations dont la seconde nous concerne particulièrement 3. Al Wajid est « Celui qui trouve » et pour le mutakalim perse cette qualité se rattache à l’acte de savoir, à la prise de conscience, à la constatation.

« Celui qui est » est donc celui qui trouve l’être, qui sait où se trouve l’être étant celui qui en est muni d’une manière plénière et solennelle. Chez Dieu, cet attribut est éternel et bien au-delà de ce que nous pouvons concevoir.

Chez l’Homme, il n’est plus attribut mais attribution et relève du don divin singulier et de la co-participation essentielle à l’existence, exister signifiant « sortir du néant, se manifester, se montrer » (empr. au lat. class. ex(s)istere).

Avons-nous changé, à défaut de personnalité, de cap ? C’est toute la question. La direction est tout dans une vie. Lorsque l’Homme choisit une destination, il ne sait jamais à quel point celle-ci déterminera en retour sa vie entière. Il est un temps où on ne rebrousse plus chemin, où on est allé trop loin, où la fin nous attend au bout du chemin.

En arabe, al wujud est dérivé de la racine WJD qui renvoie à plusieurs signifiants parmi lesquels l’idée de « trouver, rencontrer ce que l’on cherche, retrouver, constater, découvrir ».

« J’étais un Trésor Caché et j’ai voulu être connu. Alors j’ai créé les créatures et Je Me fis connaître à elles de sorte qu’elles Me connurent » évoque une tradition sacrée.

Qu’on se souvienne que la prise de conscience d’une chose l’amène à devenir pour nous une réalité sue et constatée et qu’elle n’est pour nous qu’à cette condition. « Pensée et être sont une même chose », ce qui est advient à la conscience de ce qui pense.

L’être serait donc relationnel par essence. Il l’est sur le plan créationnel pour l’Homme 4 mais il l’est également sur le plan phénoménologique. « Toute conscience est conscience de quelque chose » dira en ce sens Husserl.

Ce rapport relationnel de l’être à lui-même, et de l’Autre en lui-même, nous offre une clé de compréhension provisoire pour saisir le sens de ce qu’est un authentique savoir-être.

Nos sociétés, saturées de savoirs et de savoir-faire, ont été privées d’une éducation au savoir-être qui est le savoir-vivre par excellence. Savoir-être c’est savoir-vivre, et savoir-vivre c’est savoir-être.

Au-delà de ces considérations, nous soulignerons que l’être est cette évidence foncière qui s’impose à l’étant d’une manière incontestable et irrésistible se passant de toute définition, comme l’écrivait déjà Molla Sadra Chirazi (Mashâ’ir) : « La réalité positive de l’être est la plus évidente des choses, étant une présence et une découverte immédiate. » 5

Relevons d’ailleurs au passage que le terme de « mawjida » de la même racine indique également la notion de tristesse (hazîn), ce qui évoque chez l’Homme l’expérience de l’angoisse existentielle, de la lourdeur de l’existence qui parfois comprime le cœur humain.

D’autres attributs divins pourraient compléter cette approche partielle de l’ontologie islamique qui nécessiterait de plus amples développements. 6

Être, c’est donc connaître. Dans sa dimension mystique, la connaissance totale (ma’arifa) est une identification ontologique et spirituelle aux attributs divins (at-takhalluq, imprégnation).

Elle les condense dans la nature humaine, en un sublime abrégé, un miroir sacré où la Divinité aime à se contempler, jusqu’au retour vers le monde manifesté dans lequel l’aspirant recherche les « traces » (الاثار) de son Seigneur, traces définies par Jurjani comme « ce qui découle nécessairement d’une chose qui en est la cause efficiente » (Ta’rifat).

Dans sa dimension horizontale, elle se fait lien entre les êtres, entre les choses. Cette faculté de lier est une fonction qui n’est pas réduite à l’entendement mais qui relève aussi d’une connaissance propre au cœur identifié comme le siège de l’esprit.

Cette étape marque le passage du lien formel entre les choses à l’union (ou la réunion) réelle des choses qui n’est possible que par l’amour.

Dit autrement, elle inaugure le passage du principe de non-contradiction au principe d’identité. La quête sincère mène à la découverte du lien, la connaissance approfondie du lien mène à l’amour, et l’amour crée l’identité. L’intelligence est ce qui relie et l’amour ce qui unit.

Où peut bien nous avoir conduit ce long détour ? Au déconfinement de l’esprit.

D comme destin

La dernière étape de ce voyage nous a transportés vers une destination commune car il n’est pas de destin sans destination.

On pense souvent à sa destinée comme à une histoire écrite au singulier, notre histoire. A contre-courant de cette pensée, le Covid-19 nous a révélé que nos histoires n’en formaient qu’une. Ici, pas de détermination singulière, aucune subjectivité inédite. Nous vivons la même épreuve et sommes logés à la même enseigne.

Certes, pas complètement. On concédera que vivre son confinement au sein d’une famille parquée dans un logement social exigu n’a rien de commun avec les bonnes siestes d’un couple de cinquantenaire en pavillon. Soit.

On ne vit pas le confinement en campagne comme on le vit à la ville, où dans les Hautes-Seine comme en Seine-Saint-Denis. C’est certain.

Pour autant, et où que nous soyons sur terre, la même épée de Damoclès est suspendue sur nos nuques. De quoi nous faire réfléchir. Une destinée s’écrit au pluriel et se conclut au singulier.

Le déconfinement se rapproche, du moins l’espère-t-on. Mais que lui avons-nous préparé ? Là-encore, la question est plurielle et la réponse sera singulière.

Avons-nous changé, à défaut de personnalité, de cap ? C’est toute la question. La direction est tout dans une vie. Lorsque l’Homme choisit une destination, il ne sait jamais à quel point celle-ci déterminera en retour sa vie entière.

Il est un temps où on ne rebrousse plus chemin, où on est allé trop loin, où la fin nous attend au bout du chemin.

La direction est déterminante et elle exige de la détermination. Nous savons quelle sera notre fin car nous avons choisi notre chemin. Nous ignorons seulement à quel moment nous l’atteindrons.

Et durant le laps de temps de cette incertitude qui remplit toute une vie, nous oscillons entre la confiance, la conviction, le doute, l’interrogation, la tristesse, puis l’espoir et finalement la joie des retrouvailles consacrées par la Rencontre ultime.

Le « qadar » (القدر, destin) désigne une quantité déterminée, un pouvoir, une valeur, une faculté, une évaluation. Théologiquement, il définit le décret divin « qui fixe les possibilités de tout ce qui existe ».

En langage aristotélicien, nous dirions que le qadar est ce pouvoir qui détermine les puissances et qui garantit les actes. La faculté fait référence au libre-arbitre et la valeur à ses actes qui sont l’objet d’une évaluation. La notion islamique de destin englobe toutes ces dimensions.

Le latin destinare, qui a donné destiner, puis destin, signifie « fixer, assujettir; affecter à; décider ».

On peut être en phase ou en rupture avec son destin. On peut choisir de le hisser très haut sur nos épaules ou se résoudre vulgairement et sans ambition à le laisser nous traîner.

Notre destinée, à l’instar de toute forme d’enseignement, comporte plusieurs étapes par lesquelles nous sommes appelés à passer.

L’étape de l’apprentissage existentiel auprès de maîtres-enseignants et dans le cadre d’une socialisation ou d’une fraternité déterminées par le partage d’une même appartenance et par des objectifs communs. Etape initiale aussitôt suivie de l’évaluation et de la mise à l’épreuve, sanctionnées par la réussite ou l’échec.

Au terme de ce parcours, il est un enseignement que tous les élèves retiennent, dans le succès ou l’échec : la responsabilité a une valeur et un coût. Bien compris, cet enseignement nous mène vers la réussite de soi. Incompris, il nous conduit vers tous les désagréments de l’existence où navigue notre irresponsabilité, session de rattrapage offerte à tous les distraits, les cancres et les rêveurs.

On ne peut échapper à son destin non pas parce qu’il s’imposerait de l’extérieur en nous réduisant à l’impuissance. On n’échappe pas à son destin car on n’échappe pas à sa responsabilité. Jamais.

Tant que l’Homme ne regardera pas en face sa responsabilité et ne l’assumera pas de haute main, la vie sera pour lui une succession de désillusions.

Assumer sa responsabilité et regarder ses actes en face est la chose la plus difficile pour un être humain, peut-être parce qu’elle touche au cœur de sa vocation. « O David ! Nous avons fait de toi un lieutenant (calife, successeur) sur la terre : juge les hommes selon la vérité ; ne suis pas la passion car elle t’égarerait hors du chemin de Dieu » (Coran, 38, 26).

La responsabilité est la vocation de l’Homme sur Terre, la voie de son autonomie.

Il ne s’agit pas là de son autonomie vis-à-vis de Dieu, ce qui est strictement impossible car tout est déterminé par Son Qadar, mais d’une autonomie vis-à-vis du reste de la création.

Cette autonomie ontologique qui est synonyme de singularité existentielle s’acquière en suivant résolument et consciemment la voie de la sagesse, de la tempérance, du bien, de la justice, de l’amour fidèle et de la vérité, autant dire la voie divine, la voie prophétique, la voie sacrée, de tout temps une dans son essence.

Il n’est pas donné à l’Homme de se donner  sa propre loi, mais de se saisir volontairement de cette unique Loi en la faisant sienne, en l’incarnant et en la faisant vivre à travers lui.

Il va sans dire qu’il ne s’agit pas seulement de lois sociales mais de lois générales applicables sur tous les plans (spirituels, intellectuels, moraux, sociaux, biologiques, etc).

La Loi est l’expression de la forme, de la limite, et de l’ordre, et à ce titre, l’expression privilégiée de l’esprit.

Alors autant dire, pour conclure cette échappée, qu’aborder le déconfinement avec un cap ferme sur notre destination est en soi une bonne résolution. Sans doute la meilleure qu’il nous reste.

Fouad Bahri

Notes 

1- Le noumène désigne la réalité supérieure de l’être qui se manifeste indirectement et “médiatement” dans l’existence, contrairement au phénomène, visible et tangible. Le noumène désigne par exemple chez Kant la question de la liberté, de l’immortalité de l’âme et de Dieu. En grec, le noumène fait référence à « ce qui est pensé », et le phénomène à « ce qui apparaît ».

2- « Une approche du Coran par la grammaire et le lexique », p 560, Maurice (Oubeïdallah) Gloton, éditions Albouraq.

3- « Traité sur les Noms Divins », p 527, Fakhr Din Ar-Razi, éditions Albouraq.

4- Dans sa relation au Créateur.

5- Sur la question de l’être chez Molla Sadra Chirazi, voir la très bonne synthèse de Mouhib Jaroui dans son article «Le problème de l’être chez Molla Sadra».

6- Citons Al Hayy (Le Vivant), al Qayyoum (l’Immuable), Al ‘Aly (Le Transcendant), Al Wasi’ (L’Englobant), Al Ahad (L’Un), Al Haqq (Vérité/Réel).

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