
2020-03-03
Écrit par Admin
Mal connu en Occident, le penseur iranien Molla Sadra est l'auteur d'une oeuvre vaste et difficile d'accès qui prouve que la philosophie ne s'est pas arrêtée avec Averroès. Dans un nouveau texte consacré à la présentation de la pensée de Molla Sadra à propos de ce que signifie l'être, Mouhib Jaroui montre l'originalité de la réflexion du penseur chiite né à Chiraz en 1571 et mort à Bassorah en 1641.
« Réserver à la théologie les textes révélés, à la philosophie les thèmes spéculatifs, c’est peut-être le fait caractéristique de toute une région de la pensée occidentale, dont les origines remontent à la scolastique latine. Mais c’est aussi la première laïcisation, celle qui soustrait la théologie au philosophe, tout en affectant de laisser celui-ci disposer de la philosophie, mais qui, en fait, érige la théologie en un pouvoir dont le philosophe ne peut qu’écarter l’idée comme lui étant étrangère », une « laïcisation métaphysique dont la gnose islamique n’eût jamais idée » Corbin
C’est ce que nous entreprenons de montrer à travers le problème de l’être chez Molla Sadra sous le prisme de la définition. Il est d’usage de définir un objet d’étude avant d’entreprendre de l’étudier en profondeur.
Le paradoxe est que malgré Sa manifestation pure, effective et immédiate, l’on est détourné par la recherche de ce qui est caché et obscure, les quiddités. Sadra cite ce verset au début de ses Mashâ’ir : « Ne te suffit-il pas que ton Seigneur soit un témoin présent à toute chose ? » (Coran, S. Fussilat, V.53).
A ce stade de l’argumentation, le lecteur peut d’ores et déjà entrevoir la question du divin dans cette ontologie qui prépare depuis le commencement le terrain à la théologie, à l’acte d’être, comme saisie immédiate et présentielle de Dieu.
En effet, si l’acte d’être ne peut être appréhendé par le régime quidditatif, il s’ensuit qu’il échappe aussi à l’équivocité du langage, à la nomination commune aux étants.
Pierre Aubenque a bien saisi le rapport problématique de l’être au langage, la quiddité « se réfère d’abord au langage : la quiddité s’exprime dans un discours par lequel nous disons ce que la chose est »[8], de façon générale, « la définition est elle-même composition, reconstitution de l’unité par la synthèse ; elle suppose que l’unité du défini ait été brisée par les divisions du discours ».
Puisqu’il est en effet incongru de qualifier l’acte d’être par concepts souvent métaphoriques, bien qu’il soit affirmation pure, il se prête plus facilement au discours négatif, c’est-à-dire ce qu’il n’est pas. C’est pourquoi les dix fameuses catégories d’Aristote deviennent chez Sadra inappropriées pour désigner l’être par excellence, c’est ce que dit en substance Christian Jambet :
« Voilà qui permet de congédier hors de saisie de l’acte d’être les dix catégories d’Aristote, qui sont bien les catégories de la quiddité, et qui sont placées dans le registre de l’universel. La différenciation qui singularise un acte d’être n’est pas la différence qui détermine une substance »[9].
Une façon donc très subtile de contourner les lacunes et les limites de la substance aristotélicienne et de ses prédicats accidentels. Molla Sadra écrit à cet effet :
« L’acte d’être est tel qu’on ne puisse se le représenter par la définition (hadd) ou par la description (rasm), non plus que par une forme (sûra) qui lui serait congruente, puisque la représentation de la chose concrète désigne l’actualisation de sa signification, et son transfert depuis la limite de la réalité concrète jusqu’à la limite de la pensée. Cela convient à ce qui est autre que l’acte d’être.
Quant à l’acte d’être, eh bien cela n’est pas possible, sinon par la pure et simple contemplation (moshâhada) et par la vision que l’on a par ses propres yeux, à l’exclusion de ce que désignent la définition et la démonstration, et à l’exclusion de la compréhension de l’abstraction intellectuelle et de l’explication.
Puisque l’acte d’être n’a pas d’existence mentale, dès lors il n’est ni universel, ni particulier, ni général, ni singulier. Il n’est pas absolu, il n’est pas déterminé (muqayyad), mais ces choses-ci sont impliquées par lui en raison des degrés et de ce qui existe par l’acte d’être d’entre les quiddités et leurs accidents.
Quant à lui (l’acte d’être) il est, en soi, une réalité simple à qui n’advient ni genre, ni différence, et qui n’a plus besoin, pour son actualisation effective, de l’addition de quelque détermination par la différence ou par l’accident, qui le classe ou le particularise »[10].
L’existence au présent n’est pas une dégradation de l’être, mais son triomphe. Plus intense est la Présence, plus l’être s’arrache aux déterminations de la matière et de l’espace sensible qui entraîne l’absence, l’inconscience et la mort. Plus l’existence de l’homme est Présence, moins elle est de l’être pour la mort, et plus elle est de l’être pour l’au-delà de la mort.
Après avoir distingué l’acte d’être et la quiddité déduite par abstraction cognitive, après avoir distingué le concept de l’existence (mafhoum al-wujûd) et la réalité de l’existence (haqîqat al-wujûd), il apparaît (évident) que c’est à l’acte d’être que revient la primauté par rapport à la quiddité.
C’est là la principale thèse « révolutionnaire » de Molla Sadra : Açâlat al-wujûd wa i’tibâriyyat al-mâhiyya. La quiddité n’est que « l’ombre » de l’acte d’être, elle n’est qu’un « point de vue », c’est-à-dire une abstraction, une détermination, une finitude.
Et Molla Sadra a longtemps cru en cette « métaphysique des essences » comme il l’avoue dans ses Voyages, c’est-à-dire en la primauté de l’essence par rapport à l’acte d’être, à l’instar de Sohravardî, et de son maître Mir Damad.
Pour finir, évoquons rapidement la démonstration de l’existence de l’Etre nécessaire qu’on appelle Borhân Assiddîqîn, « la preuve des justes » ou des véridiques, que l’on doit à Avicenne, qui au terme de sa démonstration, nous dit ceci : « médite comment pour établir l’existence du Premier, son unicité, son affranchissement de la matière, notre explication n’a pas eu besoin de porter la réflexion sur autre chose que l’être même, et n’a pas eu besoin de considérer qui l’a créé, ni qui l’a fait, bien que ceci donne une preuve du Premier.
Mais cette manière est plus solide et plus noble ; c’est-à-dire que, lorsque nous considérons l’état de l’être, l’être témoigne de lui en tant qu’il est l’être, et lui-même, après cela, atteste le reste de ce qui vient après lui dans l’existence », et Avicenne cite le même verset cité plus haut par Molla Sadra, « Ne te suffit-il pas que ton Seigneur rende témoignage de toutes choses ? », et d’ajouter, « ceci est la règle pour les justes qui en appellent à un témoignage porté par lui et non pas sur lui ».[17]
Ce qui montre que la philosophie islamique était en réalité relativement critique vis-à-vis de la philosophie grecque, et qu’elle avait toujours à l’esprit les enseignements fondamentaux du Coran et de la Sunna, même si l’on peut effectivement être frappé à première vue par la similitude du langage et des problématiques traitées par les deux philosophies.
La question de la définition de l’être est ainsi incontournable pour quiconque souhaite pénétrer davantage dans les bas fonds de la sagesse de Molla Sadra. Il s’agit de bas fonds en effet, car ici, Molla Sadra a bien dépassé la fameuse dichotomie superficielle entre nominalisme et réalisme[18].
Par exemple, le nominaliste Ibn Taymiyya, notamment dans sa Réfutation des logiciens, a longuement critiqué ceux qui pensent qu’une définition puisse atteindre l’essence de l’objet défini, reprenant pour l’essentiel en vérité les arguments des sophistes et des sceptiques grecs[19]. Nihil sub sole novum.
Pour finir, le lecteur familiarisé avec la philosophie existentialiste d’Heidegger serait tenté par mégarde d’y voir une similitude.
Certes, il est vrai, comme le dit Christian Jambet, que « la quiddité n’existant que par l’acte d’être, tout discours portant sur les quiddités est oubli de la réalité qui est à leur fondement »[20], mais c’est commettre une erreur que d’assimiler la sagesse sadrienne, toujours fidèle à la métaphysique, à la philosophie heideggerienne hostile à la métaphysique.
En effet, comme l’a constaté un traducteur des deux auteurs, Heidegger et Molla Sadra, « l’existence au présent n’est pas une dégradation de l’être, mais son triomphe.
Plus intense est la Présence, plus l’être s’arrache aux déterminations de la matière et de l’espace sensible qui entraîne l’absence, l’inconscience et la mort.
Plus l’existence de l’homme est Présence, moins elle est de l’être pour la mort, et plus elle est de l’être pour l’au-delà de la mort.
Et c’est la différence entre la métaphysique « existentielle » de Mollâ Sadrâ et l’ « existentialisme » de nos jours, la différence entre Hodûr et Dasein »[21]. Comment peut-on alors y voir une quelconque similitude en dépit de cette « différence » fondamentale ?!
Mouhib Jaroui
Notes :
[1] Molla Sadra, Le livre des pénétrations métaphysiques, p. 17.
[2] Molla Sadra, Le livre des pénétrations métaphysiques, p. 73.
[3] Abdelajabbâr Arrifâ’î, Mabâdi’ al-falsafa al-islâmiyya, 2001. Sans exagération, cet ouvrage est incontournable pour quiconque souhaite lire Molla Sadra en langue arabe et avec un style très pédagogue. Un ouvrage en deux volumes à lire avant d’entreprendre de lire directement les 9 volumes des Quatre Voyages de Molla Sadra.
[4] Ibrahim Madkour, L’Organon d’Aristote dans le monde arabe. Ses traductions, son étude et ses applications, 1934, p. 108.
[5] Molla Sadra, Al-Masâil al-qudsiyya, p. 6. Extrait traduit par Christian Jambet.
[6] Molla Sadra, Kitâb Al-Mashâ’ir, p. 86. Traduction de Henry Corbin, Le livre des pénétrations métaphysiques.
[7] Avicenne, Le livre de science, p. 136.
[8] Pierre Aubenque, Le problème de l’être chez Aristote, p. 460.
[9] Christian Jambet, L’acte d’être. La philosophie de la révélation chez Molla Sadra, p. 93.
[10] Molla Sadra, Al-shawâhid al-rubûbiyya, p. 6-7, extrait traduit par Christian Jambet.
[11] Lire à ce sujet A-M Goichon, La distinction de l’essence et de l’existence d’après Ibn Sînâ, 1937.
[12] Ibn Sina, Kitâb al-ichârât wa l-tanbîhât, 1951, p. 366, traduit par A-M. Goichon, Livre des directives et remarques. Lire la page 370 où il dit « il n’a donc pas de définition, et nul ne peut l’indiquer sinon celui qui possède avec pureté la connaissance mystique intellectuelle ».
[13] Molla Sadra, Kitâb al-mashâ’ir, p. 98. Traduction de Henry Corbin, Le livre des pénétrations métaphysiques.
[14] ‘AbdelMâlik Ben ‘Attou, Nathariyyat al-fi’l ’inda Sadr addîne ashirâzî, 2016, p. 211.
[15] Kamal ‘Abdelkarim Hussein Shalabî, Açalat al-wujûd ‘inda Shirazi, min markaziyyat al-fikr al-mâhawî ilâ markaziyyat al-fikr al-wujûdî, 2008, p.156.
[16] Molla Sadra Shîrâzî, Al-asfâr al-arba’a, vol. 3, p 88-89.
[17] Ibn Sina, Kitâb al-ichârât wa l-tanbîhât, 1951, p. 371-372, traduit par A-M. Goichon, Livre des directives et remarques.
[18] Abou Ya’rib al-Marzouqî, Içlâh al-‘aql fî al-falsafa al-‘arabiyya. Min wâqi’iyyat Aristou wa Aflâtoune ilâ ismiyyat Ibn Taymiyya wa Ibn Khaldoun, 1994.
[19] Ali Sâmî An-Nachar, Manâhij al-bahte ‘inda mofakkirî al-islâm, p.p. 149-164.
[20] Christian Jambet, L’acte d’être. La philosophie de la révélation chez Molla Sadra, p. 70.
[21] Molla Sadra Shirazi, Le livre des pénétrations métaphysiques. Lire la note n°112 d’Henry Corbin, p.227-228.