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L’islam contemporain face au double défi du wahhabisme et du libéral-réformisme

Entre les adeptes d’un islam rigoriste et décontextualisé et les partisans d’une dilution religieuse de l’islam dans la sécularisation, les musulmans d’Occident et plus particulièrement ceux de France se retrouvent souvent pris en tenaille et contraints à un grand écart douloureux. Fouad Bahri dresse, dans un article d’analyse exclusif, les contours idéologiques parfois flous et les enjeux recouverts par ces deux formes antagonistes de l’Islam contemporain, avec un éclairage particulier accordé au libéral-réformisme, moins connu.

L’islam contemporain est aujourd’hui confronté à deux types d’extrémismes d’origine, de nature et de forme antagonistes, qui ne cessent de se nourrir en miroir, alimentant dans leurs développements néfastes toute une myriade de nouveaux conflits et de divisions au sein des communautés musulmanes occidentales. L’extrémisme puritain de type wahhabite est le plus connu de ces deux extrémismes, celui qu’on identifie le plus aisément tant sa doctrine et ses pratiques sociales s’illustrent par leur violence, leur rupture, leur hégémonisme destructeur.

Manifestation de salafistes marocains.

Les dégâts durables de l’extrémisme wahhabite

Cette doctrine qui a essaimé dans le monde entier grâce aux mannes financières des pays du Golfe qui en ont fait leur outil de politique étrangère a créé toute sorte de conflits et généré une vague de violence dont on commence seulement à percevoir les effets. Même si la violence de sa forme et de son hétérogénéité ne lui a pas permis de trouver un terreau fécond à même de lui permettre de se développer durablement sur toutes les terres où il s’est greffé, la dialectique naturelle de sa violence ayant fini par se retourner contre ses promoteurs (« Tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée », Évangile de Matthieu), les dégâts résultant de sa doctrine et de sa praxis demeurent considérables. Ce type d’extrémisme, qui n’est pas nouveau dans l’histoire, s’est également illustré par son sectarisme intégral qui a excommunié ou diabolisé à peu près tous les autres courants de l’islam (soufisme, chiisme, ikhwanisme, etc) et s’est distingué formellement des autres courants de l’islam par son intensité et sa violence primaire, même s’il est important de souligner qu’il ne possède pas le monopole du sectarisme que l’on retrouve sous des formes diluées ou des degrés plus ou moins variés chez d’autres courants de l’islam contemporain. Cette forme prédominante de l’extrémisme étant clairement identifiée et déjà abondamment traitée dans de nombreux ouvrages, articles de presses, vidéos et émissions télévisuelles ou radiophoniques, il n’est donc pas utile de la développer davantage.

Convertir l’islam au dogme moderniste

La diffusion de cet extrémisme puritain a généré en retour celui d’une autre forme d’extrémisme bien différent et opposé du premier, tant dans ses formes que dans ses effets, l’extrémisme libéral qui a revêtu les vêtements du libéral-réformisme contemporain. Le libéral-réformisme musulman est un mouvement davantage qu’un courant, qui se distingue des précédents réformismes par la nature de son entreprise. Là où les primo-réformistes (Afghani, Abduh) voulaient réformer le monde musulman sous l’impulsion et l’exemple de la réussite matérielle et social d’un Occident colonial en pleine possession de ses moyens et par le biais d’une relecture actualisée de l’islam, là où leurs successeurs voulurent « islamiser » la modernité, ceux-là souhaitent aller plus loin et entendent convertir massivement l’islam au paradigme moderniste, un modernisme à l’agonie et en plein déclin. Purs produits social, intellectuel, culturel des sociétés occidentales, ses promoteurs, conquis par l’enthousiasme passé du progressisme mythifié, instauré par la modernité, entrevoient un aggiornamento complet, global et radical de l’islam. La première rupture opérée par ce courant, qui n’est rien moins qu’un nouvel avatar de la modernité en contexte idéologique islamique, est le passage d’un théocentrisme radical ou général, perspective caractéristique de l’islam, à un anthropocentrisme philosophique doublé d’un humanisme individualiste. Les tenants du libéral-réformisme n’inventent rien mais ambitionnent d’accomplir dans le contexte musulman ce que d’autres ont réussi dans le contexte chrétien, spécifiquement catholique : la sécularisation de l’islam, autrement dit le passage progressif du cultuel au culturel qui porte en germe la sortie de la religion.

C’est ce qui distingue radicalement l’entreprise libérale-réformiste de ses devancières : sa prétention à passer l’islam sous le spectre idéologique du modernisme

La curieuse synthèse entre Abduh et Arkoun

Mohamed Arkoun.

Représentants des classes moyennes ou supérieures, celles des centres urbains, diplômés, convertis au dogme de l’individualisme, au mantra de la déconstruction, adeptes des « sciences » humaines dont ils ne soulignent pas la non-neutralité ou ne semblent pas identifier l’orientation idéologique, ces partisans du libéral-réformisme se projettent dans un humanisme abstrait où l’islam, délesté de sa morale, de sa théologie, de sa Weltanschuung religieuse, ne subsisterait plus que sous la forme minimaliste d’une spiritualité ou croyance individuelle déconnectée de toute prétention universelle ou globale, voire d’un déisme interchangeable avec d’autres formes de déismes (philosophique ou post-chrétien). Prêts à tous les accommodements possibles susceptibles de leur offrir l’espoir d’une harmonisation sociale et surtout psychologique avec leurs compatriotes non-musulmans, dans un contexte de rejet et d’hostilité de la puissance publique et étatique à l’encontre de l’islam marqué par un anticléricalisme hérité de la Révolution, doublé d’un néo-colonialisme persistant et d’une paranoïa alimentée par les attentats, les tenants de ce mouvement ont procédé à la synthèse des thèses portées par l’agnosticisme séculier des nouveaux penseurs de l’islam et autres arkouniens dont ils sont les héritiers directs, avec l’ambition qui fut celle des islahistes et réformistes, notamment autour de la figure de Mohamed Abduh, mais une ambition reformulée et quasiment détournée. C’est ce qui distingue radicalement l’entreprise libérale-réformiste de ses devancières : sa prétention à passer l’islam sous le spectre idéologique de l’historicisme radical (arkounisme), de la sociologie politique (féminisme musulman) et de l’herméneutique (néo-réformisme), à le convertir au dogme moderniste, à ses piliers et à son projet d’émancipation de l’Homme de la tutelle des dogmes, des croyances, des institutions et des figures d’autorités religieuses pour lui offrir l’illusion d’un accomplissement individuel sous le sceau de la liberté et de la célébration œcuménique d’un humanisme obtenu au prix d’une révolte métaphysique contre Dieu.

Véritable cheval de Troie de la sécularisation de l’islam pensée et voulue par les élites françaises, le libéral-réformisme porte en lui la marque de ce projet d’autant plus subversif que son discours est véhiculé par des musulmans ou identifiés comme tels

Les trois illusions du libéral-réformisme

L’individu n’existe pas : tout Homme est à sa naissance l’héritier d’une histoire, le porteur d’un legs familial, l’addition de ce qui le précède et auquel lui-même apportera sa contribution positive ou négative. La mystique de la liberté est également un leurre : seul existe le libre-arbitre (jugement) et les conditions juridiques, politiques et économiques qui les déterminent, limitent autant qu’elles les garantissent, l’usage des libertés civiles. L’humanisme et l’apologie de l’Homme sont tout aussi illusoire. Vestige du christianisme paulinien, de la divinisation du Christ et de l’amour de l’Homme divin ou fils de Dieu, allégé au terme d’une sécularisation chrétienne de sa référence religieuse, l’humanisme, expression majeure de l’homme prométhéen, traduit le désarroi métaphysique et moral de l’homme moderne qui a tourné le dos à Dieu sans savoir vers qui ou quoi se tourner. L’humanisme du libéral-réformisme, qui se distingue nettement d’un humanisme religieux, traduit très bien cette rupture entre théocentrisme islamique et anthropocentrisme moderniste, et ce transfert de sacralité de l’un vers l’autre.

Hakim El Karoui.

Privé de principe, de fondement, l’humanisme contemporain s’est pourtant rapidement dilué dans l’indifférence d’un hyper-individualisme de marché axé autour de la consommation et du libertarisme conçu comme modalité de gestion, par l’ivresse anesthésiante qu’il génère, de ce désarroi et de cette angoisse existentielle. Véritable cheval de Troie idéologique de la sécularisation de l’islam pensée et voulue par les élites françaises (Le rapport Karoui de l’institut Montaigne en est l’une des traductions), perdu dans des contradictions inextricables, le libéral-réformisme porte en lui la marque de ce projet d’autant plus subversif que son discours est véhiculé par des musulmans ou identifiés comme tels. L’ambiguïté religieuse de leur posture et la confusion théologique entretenues par ses acteurs participent manifestement d’une stratégie de contournement de la tradition orthodoxe, une approche frontale ayant peu de chance d’aboutir. C’est à ces deux formes d’extrémismes, de nature antagoniste et non réductibles l’une à l’autre, que sont aujourd’hui confrontés les musulmans de France. Si la première forme de cet extrémisme s’est essoufflé sans toutefois disparaître, la seconde a su habilement exploiter ses dérives pour entretenir sa propre image et son ambition de porter une voie alternative à la violence extrémiste véhiculée par le wahhabisme et ses formes sectaires dérivées. Une voie néanmoins toute aussi obscure et qui semble avoir substitué à la violence que nous mentionnions, sa propre subversion, qui n’est qu’une autre violence, une violence faite au sens, à la vérité des Textes et des sources. Une violence sournoise contre la sacralité qui dérange, qui perturbe le bon déroulement du projet moderniste et de son puissant avatar, le capitalisme de marché.

Fouad Bahri

Du même auteur, à lire :

« Le goût de l’inachevé«