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jeudi 13 juin 2024

«Toute créature se tient derrière le voile de gloire de l’Unité »

Pour quelle raison la connaissance de l’Essence de Dieu est-elle interdite à l’Homme ? La réponse dans un profond texte d’Abd al Wahhab ash-Sha’rani extrait de son livre « Les gemmes et les joyaux dans l’exposition des opinions des grands maîtres » édité chez Albouraq (Al-Yawâqît wa Al-Jawâhir fî bayân ‘Aqâïd al-Akâbir), à lire en exclusivité sur Mizane.info.

D’aucuns diront: « Partant de ces principes, tout objet de connaissance est acquis par voie de causalité. En revanche, la réalité divine [étant au-delà des causes] demeure inconnue. » La réponse nous est donnée par le Sheikh au chapitre des secrets des Futûhât :

«Assurément, toute science des créatures est soumise à la causalité. Le Très-Haut seul jouit d’une science libre de toute causalité. Car l’éternité future tire son origine dans l’éternité passée et les analogies ne manquent pas de se lier dans les esprits aux données nouvelles. Dans le domaine rationnel, il faut en effet qu’il y ait un rapport d’analogie entre les données servant une déduction quelconque et les données déduites.

Quant à Dieu, Il ne saurait être appréhendé par les démarches déductives. Il n’y a donc nul moyen d’en connaître l’Ipséité. Il nous a invités à Le connaître. Ce faisant, Il nous invite à Le figurer. Car la connaissance doit nécessairement être liée à une représentation. Pour ce qui est de la raison, elle ne figure de Lui que transcendance. Quant à la révélation, elle y ajoute une représentation manifestement immanente (ou personnifiée). Sur quoi doit-on donc se baser: sur la première ou la seconde ? »

Il dit par ailleurs dans le même chapitre : « On ne peut connaître l’Essence que de façon conditionnée. » Il ajoute : « L’Essence est inconnue. Elle n’est ni une cause première, ni un effet. Elle n’est pas davantage l’objet d’une déduction. Car la déduction suppose que les données servant cette déduction aient un rapport d’analogie avec les données déduites. Or l’Essence n’est pas liée à quoi que ce soit, de même qu’elle n’est pas composée. »

Il dit par ailleurs: « Sache que l’expression de la transcendance, si éminente soit-elle, demeure limitée par l’individu qui l’exprime du fait que celui-ci doit lui trouver des équivalents [intelligibles pour la définir]. Quant à l’expression de l’immanence ou (de la personnification), elle revient à donner un double à son objet. Or, si l’expression de la transcendance revient finalement à celle de l’immanence (ou la personnification), où se situe la connaissance du Très-Haut? Ce qui veut dire qu’en définitive, la transcendance nous est signifiée à travers la révélation, mais demeure inintelligible. »

Il dit aussi : «Nul ne saurait jouir de l’intimité du Très-Haut. Car Dieu n’a nulle communauté de nature avec Sa création. Ceux qui revendiquent cette intimité n’entretiennent en réalité qu’un rapport d’intimité avec la lumière de leurs œuvres vertueuses. Je dirai pour éclaircir ce point que l’intimité n’a d’objet qu’entre deux êtres comparables. Or ce qui est comparable est différenciable, et ce qui est différent est contraire, or le contraire est un éloignement. »

Et le Sheikh déclare dans le livre Al-‘Abâdilah : «L’effort spirituel des gnostiques s’épuise et ils en sont toujours au début de la connaissance. Ils n’ont pas assez d’une vie pour honorer le devoir de connaissance seyant à Sa majesté divine vers laquelle leur aspiration spirituelle les faisait tendre. » Il déclare également dans son commentaire du Tarjumân al-Ashwâq : «Toute créature se tient derrière le voile de gloire de l’unité. C’est à ce voile qu’aboutissent les sciences des savants et les connaissances des gnostiques. Nul ne saurait franchir ce voile, fût-il un des grands aimés. » Sîdî ‘Alî Ibn Wafâ – Dieu lui fasse miséricorde – a dit à ce sujet : « L’Essence du Très-Haut est trop sublime pour être circonscrite en la science d’un homme ou pour être appréhendée par qui que ce soit. »

D’aucuns diront: « Si l’Essence n’est connue de personne, qu’entend-on par l’expression : un tel est un savant en sciences divines? » La réponse nous est donnée par le Sheikh au chapitre six des Futûhât : «Cette expression fait référence à la science que les gnostiques ont de Son existence et de Ses attributs de perfection. Elle n’indique en rien qu’ils connaissent son Essence, parce que cela ne leur est aucunement accessible. Dieu ne peut en effet être connu par le biais de déductions et d’arguments de quelque nature que ce soit. Nulle limite ne peut Le circonscrire. La connaissance que nous avons de Lui – exalté soit-Il – se résume en ce que « rien ne lui est semblable ». Quant à Son Ipséité, nous ne pouvons en aucun cas La connaître. »

D’aucun diront : « On entend dire que la connaissance du Très-Haut ne peut être parachevée qu’en Le connaissant par le biais de la transcendance d’une part et de l’immanence d’autre part: c’est-à-dire étant conscient du fait que son immanence est une réalité. » Je répondrai ceci : notre conviction est que l’immanence n’a pas d’existence réelle. Elle n’a de réalité que pour certaines personnes en raison de leur peu de discernement et de l’opacité du voile qui les aveugle. Si ce voile se levait, ils sauraient en toute certitude que le Vrai ne peut être comparé à Ses créatures en aucun des attributs à travers lesquels Il consent à se décrire pour se mettre au niveau de la raison de Ses serviteurs.

Considère ceci mon frère : l’assoiffé croit voir de l’eau dans un mirage, tant qu’il se tient à distance. S’il se rapproche du lieu observé, il ne trouve rien et comprend que son impression était fausse. Tu peux comparer à cela les paroles du Très-Haut exprimées à travers des sons et des lettres; ou à la vue de Sa Personne dans l’au-delà, à travers les diverses épiphanies. Tout cela a pour objet de Le mettre à la portée des intellects. Mais si Dieu levait le voile des gens à qui ils sont destinés, ceux-ci entendraient Sa parole sans avoir besoin de sons ou de lettres; et ils verraient le Très-Haut sans image intelligible. Du fait du voile qui les aveugle, ils ne peuvent comprendre Sa parole autrement qu’à travers des sons et des lettres, et ils ne peuvent L’appréhender autrement qu’à travers des images. Mais Dieu demeure bien au-delà de tout cela.

J’ai entendu Sidî ‘Alî al-Khawâç – Dieu lui fasse miséricorde – déclarer: «Tout ce qui va de Lui à toi est inconditionné ; et tout ce qui va de toi à Lui est conditionné. » D’aucuns demanderont : «En quoi l’Essence ne peut-elle être connue de l’existence, comme il est dit? » La réponse nous est donnée par le Sheikh au chapitre seize des Futûhât : «En cela que l’existence n’entretient de rapport qu’avec le degré [de l’Existenciateur] qui la requiert, comme le Créateur requiert la création, comme le Sustenteur requiert l’être à sustenter, etc. Il apparaît ainsi que l’Essence se dispense du monde et qu’elle n’entretient de lien avec personne. C’est pourquoi elle ne peut être connue de l’existence. »

D’aucuns diront: «Dans ce cas, la pensée n’a aucune prise sur l’Essence du Très-Haut, ni par le biais de l’intellect, ni par le biais de la révélation. » La réponse nous est donnée par le Sheikh au chapitre cent quarante-quatre : «Certes. Je dirais même que la révélation nous interdit de nous interroger sur l’Essence du Très-Haut. Celui-ci déclare en effet: «Dieu vous met en garde contre Sa Personne 261 » 262, c’est-à-dire, Il vous avertit de prendre garde à ne pas réfléchir sur Celle-ci. Un hadith rapporté selon une chaîne ininterrompue rapporte également que le Prophète a dit: «Vous êtes tous naïfs relativement à l’Essence de Dieu. » Ce qui veut dire que vous ne parviendrez pas à La connaître véritablement. »

D’aucuns demanderont: « Pourquoi est-il interdit de réfléchir sur l’Essence de Dieu ? » Je répondrai que cette interdiction est justifiée par le fait qu’il n’y a aucune correspondance entre notre essence et l’Essence du Vrai. C’est pourquoi les gens de Dieu ne font pas de la réflexion discursive un usage. Parce qu’elle demeure associée à l’incertitude : l’individu ne sait jamais s’il pense juste ou faux.

Le Sheikh déclare au chapitre cent quarante-cinq des Futûhât : « Si [les gens de Dieu] proscrivent la réflexion discursive, c’est parce que celle-ci n’offre que deux alternatives: soit l’individu s’interroge sur les créatures, soit il s’interroge sur Dieu. Or le plus qu’il puisse faire en s’interrogeant sur les créatures, est de faire d’elles des indices [de Dieu]. Et il est connu que l’indice est l’opposé de l’indiqué, si bien que les deux ne répondent pas à la même définition. Quant à l’interrogation sur Dieu Lui-même visant à faire de Lui une indication menant à la connaissance des créatures, elle dénote un manque de bienséance évident. Parce qu’elle consiste à chercher Dieu pour un autre que Lui, c’est-à-dire pour évoquer les créatures. L’homme agissant ainsi n’aspire donc pas à Dieu pour Lui-même. Ce qui est le propre de l’ignorance, car rien n’indique mieux un sujet que ce sujet lui-même. »

D’aucuns demanderont: «La connaissance qu’un individu a de Dieu peut-elle être au-delà de ce qu’il en appréhende par ses propres facultés individuelles. Et deux individus peuvent-ils partager une connaissance de Dieu équivalente et semblable ? » La réponse nous est donnée par le Sheikh au chapitre deux cent soixante seize des Futûhât : «La science que tout individu a de Dieu est à la mesure de ce qu’il en appréhende personnellement ainsi que de la disposition qui est la sienne. Il est impossible que deux personnes aient une connaissance de Dieu semblable dans tous ses aspects, de même qu’ils ne peuvent partager un caractère semblable. Il y a fatalement des aspects qui distinguent deux individus pour qu’il s’agisse de deux individus, sans quoi ils ne seraient pas deux. »

Il dit aussi au chapitre cent soixante-seize : «L’interdiction de s’interroger sur l’Essence de Dieu a été formulée. Mais l’intellect fauta en cela. Il transgressa et se fit du tort à lui-même. Le Très-Haut ne nous a pas commandé de connaître Son Essence. Il nous a simplement commandé de savoir qu’Il est un Dieu unique et qu’il n’est de dieu en dehors de Lui. Néanmoins, la plupart des intellects ne cessent de réfléchir à cette Essence. Ils s’emploient même à approfondir par leurs réflexions et leurs spéculations des questions parfaitement vaines. C’est si vrai que même des personnalités appartenant aux gens de Dieu se sont aventurées à cela, comme Abû Hâmid [al-Ghazâlî] et d’autres. » Il dit aussi au chapitre deux cent huit: «La plus ignorante des factions est celle qui cherche à connaître Dieu comme Il se connaît Lui-même. »

Abd al Wahhab ash-Sha’rani

Notes :

260. La nature de l’infini implique qu’aucun terme ne peut lui être assigné et donc atteint.

261. Nafs.

262. Coran 3: 28.

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