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11/07/2020
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Syed Farid Alatas : ce que signifie un islam progressiste

Syed Farid Alatas (à gauche) dans un entretien sur l’un de ses ouvrages sur la pensée d’Ibn Khaldoun.

Qu’est-ce qu’un islam progressiste ? L’expression a-t-elle seulement un sens et quel est-il ? Où et quand ce concept est-il né ? Syed Farid Alatas, professeur de sociologie à l’Université nationale de Singapour, nous propose dans un texte de The edge markets qu’a traduit Mizane.info, un exposé de ce que signifie un progressisme en contexte islamique.

Les idéologies et les orientations extrémistes ont toujours été le fait d’une minorité dans les sociétés musulmanes. Mais cela suffit pour causer des problèmes. Raison pour laquelle la question de savoir ce que signifie une interprétation progressiste de l’islam se pose.

Lorsque nous nous référons à l’islam progressiste, nous faisons réellement référence à une pensée progressiste musulmane sur diverses questions.

L’idée d’un islam progressiste ou de sa variante, les musulmans progressistes, est généralement considérée comme une notion qui s’est développée en Occident au cours des premières années de ce siècle, et plus encore après le 11 septembre 2001.

Diverses organisations et mouvements islamiques qui ont émergé à ce moment là se sont eux-mêmes qualifiés de progressistes. Citons à titre d’exemple l’Union progressiste musulmane d’Amérique du Nord (New York) et Muslims for Progressive Values ​​(Los Angeles).

L’idée d’un islam progressiste a été systématiquement discutée par Omid Safi, un universitaire iranien américain, il y a environ 15 ans. La pensée musulmane progressiste est souvent associée à la revue britannique Critical Muslim.

L’idée d’une herméneutique islamique progressiste, avancée par le spécialiste australien Adis Duderija, est également pertinente.

Islam progressiste : une expression d’origine malaise 

Cependant, il est à peine reconnu que l’idée d’un islam progressiste a réellement émergé dans le monde malais. Il suffit de penser au journal fondé par Syed Hussein Alatas alors qu’il était étudiant à l’Université d’Amsterdam, Progressive Islam, journal publié pendant deux ans en 1954 et 1955, à Amsterdam.

Dans l’éditorial de son premier numéro, on pouvait lire ceci : « Ce mensuel, que nous avons appelé l’islam progressiste, est la concrétisation d’une tentative de formuler une opinion sérieuse concernant la nature de l’islam et de sa relation avec la pensée moderne. La condition des peuples musulmans, la nature de la religion islamique et l’impact de la pensée occidentale sur les sociétés de l’Est seront la préoccupation première de ce mensuel… »

Outre le traitement des préjugés et des malentendus sur l’islam en Occident, l’objectif de l’islam progressiste était de publier des articles sur divers aspects de l’islam, « en mettant l’accent sur son fondement rationnel et philosophique ».

Il s’agissait de traiter certains des problèmes fondamentaux de la société musulmane. L’éditorial du deuxième numéro, intitulé «La régénération des sociétés islamiques», énumère cinq problèmes fondamentaux rencontrés par le monde musulman.

La nature du groupe exerçant le pouvoir, l’absence d’une bonne planification, l’ignorance des problèmes vitaux de la société, les influences déculturantes de l’Occident, le matérialisme et le positivisme.

Le problème du leadership était une préoccupation qui devait occuper la pensée de Syed Hussein Alatas pour le reste de sa vie.

En 1977, il publia un livre intitulé Intellectuals in Developing Societies. Ses nombreux livres et articles sur la corruption ont également souligné les problèmes consécutifs à toute forme de leadership irresponsable.

L’un des symptômes de la prédominance d’un mauvais leadership était pour lui le manque de planification.

Rationalisation et planification sociale

Syed Hussein Alatas.

En s’appuyant sur la lecture d’Ibn Khaldun, Alatas a noté que la sphère de la pensée et de l’action était influencée par la situation sociale, qui déterminait le fond de cette pensée et des attitudes pratiques qui en découlaient.

Une bonne planification est nécessaire pour créer des conditions sociales adéquates afin que les gens puissent vivre conformément à leur plein potentiel dans les domaines de la pensée et de l’activisme social.

La planification des réformes économiques était d’une importance primordiale. Pour Syed Hussein Alatas, les « vices sociaux » étaient le résultat d’une inadaptation et d’une exploitation économiques.

Une telle planification n’a pas été réalisée en raison du manque de sensibilisation aux problèmes vitaux de la société. Ceci, à son tour, était dû à l’absence d’un groupe de penseurs suffisamment important pour constituer une force dans la régénération des sociétés musulmanes.

Le résultat est que peu de musulmans étaient conscients des problèmes vitaux auxquels leurs sociétés étaient confrontées. Alatas considérait comme « une tâche de grande ampleur de diffuser des idées et d’inculquer une attitude dans l’esprit de millions d’hommes ».

Son intérêt pour le rôle des intellectuels en Malaisie et dans d’autres sociétés en développement s’est poursuivi jusqu’à la fin de sa vie.

Le retard de la société musulmane n’est pas seulement le résultat de carences constatées dans le monde musulman.

Il y avait aussi les influences décourageantes exercées par l’Occident. Alatas était particulièrement préoccupé par l’imitation et l’adoption sans critique du nationalisme auquel il opposait la glorification de la grandeur impériale passée et la gloire nationale d’une manière qui subordonnait les principes éthiques et moraux aux intérêts nationaux.

Définition et objectifs de l’islam progressiste

Ce n’est que 50 ans plus tard que le terme et l’idée d’un islam progressiste ont refait surface. En 2003, Safi, un partisan éminent de l’islam progressiste, l’a décrit de la manière suivante :

«L’islam progressiste englobe un certain nombre de thèmes : s’efforcer de réaliser une société juste et pluraliste à travers un engagement critique avec l’islam, une poursuite incessante de la justice sociale, l’accent mis sur l’égalité des sexes en tant que fondement des droits de l’homme et une vision pluraliste des religions et des ethnies. » («Qu’est-ce que l’islam progressif», Bulletin ISIM 13: 48-49, décembre 2003)

Les musulmans progressistes ont une approche universelle en ce qu’ils se considèrent comme les défenseurs de tous les êtres humains, pas seulement des musulmans.

Le principal problème concerne la domination sous toutes ses formes, c’est-à-dire la pauvreté, l’oppression et d’autres formes de marginalisation.

Comme l’a dit Safi, la tâche des musulmans progressistes est de «donner la parole aux sans-voix, le pouvoir aux impuissants et d’affronter les « pouvoirs en place » qui ne respectent pas la dignité humaine donnée par Dieu aux mustad’afin » (expression coranique désignant les faibles et opprimés sur cette Terre, ndlr).

En outre, les musulmans progressistes tirent leur préoccupation de la justice sociale à la fois de la tradition islamique classique et des orientations modernes, puisant dans des sources aussi diverses que le Coran et la Sunna ainsi que des universitaires et des militants comme Ali Shari’ati.

De plus, ils s’inspirent avec enthousiasme des traditions non musulmanes dans la mesure où ces traditions sont essentielles à la poursuite de leurs objectifs.

Ces sources externes comprennent la théologie de la libération de Leonardo Boff, Gustavo Gutiérrez et Rebecca S Chopp, et l’humanisme laïque d’Edward Said et Noam Chomsky.

Ce que prônent les musulmans progressistes

L’islam progressiste est donc l’humanisme islamique, fondé sur l’idée que, comme l’a dit Safi, « tous les membres de la race humaine ont cette même valeur intrinsèque parce que chacun de nous possède le souffle de Dieu insufflé dans son être ».

Les principaux partisans de l’islam progressiste sont des universitaires musulmans tels que Abdulaziz Sachedina, Khaled Abou El Fadl, Hassan Hanafi, Nurcholish Majid, Ulil Abshar Abdalla, Abdullahi An’Naim, Ahmad Moussalli, M Hashim Kamali, Muqtader Khan, Adis Duderija et Nader Hashemi.

Bien qu’il existe des différences entre eux, ce qui les rassemble dans la catégorie de l’islam progressiste est leur effort commun pour s’engager sérieusement et de manière critique dans la tradition islamique (turath) et leur position selon laquelle l’islam n’est pas seulement une question de croyance privée mais a un intérêt pour la politique.

En plus d’être enracinés dans la tradition, les musulmans progressistes, comme l’a noté Duderija dans son livre, Les impératifs de l’islam progressiste, sont également nourris par « des mouvements et des écoles de pensée qui ne font pas nécessairement partie de l’expérience historique de la trajectoire concrète de l’Islam. mais qui sont considérés comme conformes à ses idéaux, ses valeurs, ses objectifs et donc ses impératifs généraux ».

Syed Farid Alatas.

En terme de méthode, les musulmans progressistes cherchent à développer « des modèles herméneutiques systématiques et sophistiqués du Coran et de la sunna qui soient non patriarcaux, avec des interprétations de l’islam caractérisées par une herméneutique rationaliste, contextualiste et holistique qui privilégie la finalité ainsi qu’une approche fondée sur les valeurs de la tradition islamique, telles que la justice, l’équité et la miséricorde ».

Comme l’a dit Syed Hussein Alatas dans le premier numéro de Progressive Islam en 1954, «le nom d’islam progressiste n’implique aucune dissection quelle qu’elle soit quant à la nature de la foi islamique… En appelant ce document Progressive Islam, nous ne voulons pas dire que nous avons extrait une partie de l’islam qui est progressiste et laissé l’autre partie de l’islam qui n’est pas progressiste. Au contraire, le nom d’islam progressiste doit être considéré comme une autre façon de dire que l’islam est progressiste ».

Syed Farid Alatas

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