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Qui était Muhammad Naquib al-Attas ?

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Penseur musulman méconnu du XXIe siècle, Muhammad Naquib al-Attas a développé une oeuvre considérable sur les problématiques de la modernité et plus largement sur l’apport épistémique de l’islam dans les débats contemporains. Amir Suhail Wani nous présente sa pensée dans un texte à lire sur Mizane.info. 

Penseur musulman malaisien d’origine arabe, Syed Muhammad Naquib al-Attas compte parmi les intellectuels musulmans les plus importants du XXe siècle, notamment dans les débats sur la connaissance, la civilisation et l’éducation dans le monde musulman moderne. Son œuvre s’inscrit à une époque où de nombreuses sociétés musulmanes étaient confrontées aux conséquences intellectuelles du colonialisme, de la sécularisation et de l’expansion des paradigmes scientifiques et éducatifs occidentaux.

Bien qu’ancrées dans la tradition intellectuelle malaise-musulmane, les idées d’al-Atta revêtent une portée plus large, s’étendant à l’ensemble du monde musulman. Sa pensée aborde des questions qui demeurent d’actualité : le rapport entre religion et savoir, l’influence culturelle de la modernité occidentale et la possibilité de construire un cadre éducatif intégrant vie spirituelle et intellectuelle.

Une enfance sous le signe de l’éclectisme

Né en 1931, al-Attas était issu d’une lignée illustre remontant à la tradition des sayyids hadhrami. Son enfance l’a exposé à de multiples univers intellectuels. D’une part, il a reçu une formation islamique traditionnelle au sein des madrasas ; d’autre part, il a bénéficié d’un enseignement moderne dans les structures coloniales britanniques d’Asie du Sud-Est. Cette double expérience a joué un rôle déterminant dans la formation de son orientation intellectuelle.

Dans sa jeunesse, il suivit une formation militaire avant de se consacrer aux études. Il poursuivit des études supérieures à l’Université de Malaya, puis dans des institutions telles que l’Université McGill au Canada, où il côtoya d’éminents spécialistes des études islamiques et des religions comparées. Ces expériences lui permirent d’observer les présupposés intellectuels sous-jacents aux traditions académiques occidentales, tout en restant profondément ancré dans la pensée métaphysique islamique. La rencontre entre ces deux mondes devint le thème central de son projet intellectuel.

Les premiers écrits d’Al-Attas révèlent déjà un penseur préoccupé par les questions civilisationnelles plutôt que par les seuls enjeux académiques et techniques. Ses travaux sur le soufisme malais et l’histoire intellectuelle islamique visaient à démontrer que l’islam avait engendré des traditions sophistiquées de philosophie, de littérature et de métaphysique en Asie du Sud-Est. Cependant, ses intérêts s’étendirent rapidement à des réflexions plus larges sur la modernité. Il acquit la conviction que la crise qui frappait les sociétés musulmanes n’était pas seulement politique ou économique, mais fondamentalement intellectuelle.

« Le colonialisme avait introduit, selon lui, dans les pays musulmans une vision du monde fondée sur des présupposés qui séparaient le savoir du sens spirituel. Il en résulta une profonde confusion au sein des institutions éducatives musulmanes, où les disciplines scientifiques occidentales furent adoptées sans examen de leurs fondements philosophiques. »

L’une des contributions les plus marquantes d’al-Attas est le concept d’« islamisation du savoir ». Contrairement à certaines interprétations simplistes, cette idée ne consistait pas simplement à ajouter des références religieuses aux disciplines universitaires modernes. Elle renvoyait plutôt à une tâche intellectuelle profonde : libérer le savoir des interprétations fondées sur des idéologies séculières et le réorienter vers la vérité divine.

Réconcilier savoir et métaphysique 

Al-Attas soutenait que la connaissance provient en définitive de Dieu et doit donc être comprise dans un cadre reconnaissant la révélation comme source légitime de compréhension. Selon lui, la civilisation occidentale moderne avait progressivement dissocié la connaissance de ses fondements métaphysiques et éthiques, engendrant une vision du monde privilégiant le progrès matériel au détriment du sens spirituel.

Pour al-Attas, le problème ne résidait pas dans les sciences empiriques elles-mêmes, mais dans les présupposés philosophiques inhérents à la culture intellectuelle moderne. La modernité occidentale présentait souvent la connaissance comme neutre et purement objective, alors qu’al-Attas estimait que toute connaissance est façonnée par des présupposés culturels et métaphysiques sous-jacents. Lorsque les sociétés musulmanes adoptent sans esprit critique les cadres scientifiques occidentaux, elles risquent d’assimiler des idées séculières sur la nature humaine, l’éthique et le sens de la vie. Une telle adoption conduit à un état de confusion intellectuelle où les musulmans participent à la production du savoir moderne, mais demeurent incertains de leur propre identité civilisationnelle.

Pour remédier à cette crise, al-Attas a souligné l’importance de restaurer la vision islamique du monde comme fondement de l’éducation. Cette vision, ancrée dans le concept de tawhid (l’unicité de Dieu), conçoit la réalité comme un ordre cohérent où les dimensions physique, intellectuelle et spirituelle sont interconnectées. Le savoir n’est donc pas un simple outil de progrès technologique, mais un moyen de reconnaître l’ordre divin inscrit dans la création. Lorsque la connaissance est recherchée sans cette orientation, elle peut engendrer des crises morales et écologiques, car l’humanité en vient à traiter la nature et la société comme des objets de domination plutôt que comme des signes renvoyant à une signification supérieure.

« Un concept central de sa philosophie de l’éducation est l’adab, qu’il concevait comme le juste ordre du savoir et du comportement. Pour al-Attas, l’éducation ne devait pas se limiter à la transmission d’informations ou de compétences techniques ; elle devait former des individus capables de reconnaître la juste place de chaque chose dans la hiérarchie de l’existence. Cette culture de la discipline intellectuelle et morale, il la nommait ta’dib, une forme d’éducation qui intègre la formation éthique à l’entraînement intellectuel. Sans adab, affirmait-il, le savoir se fragmente et devient potentiellement destructeur. L’objectif de l’éducation est donc de former des individus sages et équilibrés, et non de simples experts techniques. »

Étroitement liée à cette vision, l’importance accordée par al-Attas au langage et à la clarté conceptuelle était primordiale. Il estimait que la crise de la pensée musulmane résultait en partie d’une confusion des termes intellectuels clés. Des mots tels que « religion », « science » et « laïcité » véhiculaient des significations façonnées par l’histoire occidentale, notamment le conflit entre l’Église et l’État en Europe. Lorsque ces termes étaient transposés tels quels dans le contexte intellectuel musulman, ils dénaturaient souvent le sens des concepts islamiques. Al-Attas soutenait que le renouveau intellectuel exigeait une attention particulière au langage, à la terminologie et à la structure conceptuelle même du savoir. À ses yeux, la reformulation des concepts islamiques fondamentaux était une condition préalable à tout véritable renouveau intellectuel.

L’université ne doit pas diviser science et valeurs

Les idées d’Al-Attas comportaient également une dimension institutionnelle. Il était convaincu que les universités jouent un rôle crucial dans la construction de la civilisation, car elles déterminent l’organisation et la transmission du savoir. Il observait que, dans de nombreuses sociétés musulmanes, les universités modernes reproduisaient souvent des modèles académiques occidentaux qui séparaient les études religieuses des autres domaines de la connaissance. Cette séparation renforçait l’idée que la religion relevait exclusivement de la sphère privée, tandis que la science et la vie publique fonctionnaient indépendamment des valeurs spirituelles. Al-Attas cherchait à remettre en question cette structure en préconisant un modèle d’université islamique où l’unité du savoir est préservée et où les disciplines sont intégrées au sein d’un cadre métaphysique cohérent.

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Ces idées se sont concrétisées en partie par la création de l’Institut international de la pensée et de la civilisation islamiques (ISTAC) en Malaisie. Cet institut visait à créer un environnement où les chercheurs pourraient se consacrer aussi bien aux études islamiques classiques qu’aux disciplines modernes, sans tomber dans la dichotomie entre savoir « religieux » et savoir « profane ». À travers ce projet, al-Attas s’est efforcé de démontrer que le renouveau intellectuel exige non seulement des idées théoriques, mais aussi des institutions capables de former de nouvelles générations de chercheurs.

« En Inde, par exemple, les débats sur l’éducation portent souvent sur la manière dont les communautés musulmanes peuvent pleinement participer aux économies du savoir modernes sans perdre leur identité intellectuelle et culturelle. La critique de l’épistémologie séculière par Al-Attas offre un cadre pour relever ce défi. Son approche ne rejette ni la science moderne ni la recherche rationnelle ; elle insiste plutôt sur le fait que ces formes de connaissance doivent être interprétées dans un horizon éthique et métaphysique plus large. Pour les savants musulmans indiens qui cherchent à combler le fossé entre les séminaires traditionnels et les universités modernes, les idées d’al-Attas fournissent un vocabulaire conceptuel permettant de penser l’intégration plutôt que la séparation. »

De plus, la tradition intellectuelle indienne elle-même recèle des ressources qui font écho à la vision d’al-Attas. La pensée islamique classique en Asie du Sud, représentée par des figures telles que Shah Waliullah et les réformateurs ultérieurs, a souvent mis l’accent sur l’unité des sciences religieuses et rationnelles. Le déclin de cette approche intégrée durant la période coloniale reflète le processus qu’al-Attas a identifié dans d’autres sociétés musulmanes. Son appel à un renouveau intellectuel par la clarification conceptuelle et la réforme de l’éducation fait donc écho à des préoccupations déjà présentes dans la tradition indienne.

L’Inde est une société profondément pluraliste où coexistent de multiples traditions religieuses et culturelles. Dans ce contexte, la question de la manière dont les communautés abordent la modernité tout en préservant leur héritage intellectuel devient particulièrement complexe. La critique d’al-Attas à l’égard du sécularisme occidental n’est pas simplement défensive ; elle encourage une approche éclairée du savoir moderne tout en restant ancré dans son propre cadre métaphysique. Cette perspective peut contribuer à un dialogue intellectuel plus équilibré, permettant aux érudits musulmans de participer aux débats académiques internationaux sans renoncer à leur identité civilisationnelle.

À bien des égards, l’œuvre d’al-Attas représente une tentative de restaurer la confiance intellectuelle au sein du monde musulman. Il estimait que les sociétés musulmanes avaient hérité d’une riche tradition philosophique, théologique et scientifique, mais qu’elles avaient perdu la cohérence conceptuelle qui unifiait jadis ces disciplines. En retrouvant les fondements métaphysiques de la pensée islamique, affirmait-il, les musulmans pourraient s’approprier le savoir moderne de manière créative, au lieu de se contenter d’imiter les modèles occidentaux. Cette vision d’un renouveau civilisationnel fait peser la responsabilité de la réforme intellectuelle non seulement sur les dirigeants politiques et les institutions, mais aussi sur les savants et les éducateurs qui façonnent les horizons intellectuels de la société.

En définitive, l’héritage de Syed Muhammad Naquib al-Attas réside dans son insistance sur le fait que la connaissance est indissociable des questions de sens, d’éthique et de civilisation. Son œuvre nous rappelle que l’éducation n’est jamais neutre : elle reflète toujours une conception particulière de la réalité et de la finalité humaine en son sein. Dans des sociétés où les débats sur l’identité, l’éducation et la modernité demeurent profondément imbriqués, ses idées continuent d’offrir un cadre pertinent pour repenser le rapport entre tradition et vie intellectuelle contemporaine.

Amir Suhail Wani

 

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