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24/09/2020
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Procès Charlie, caricatures, mosquées profanées : le piège de la provocation

Une nouvelle mosquée était taguée à Tarbes dans les Hautes Pyrénées après la double tentative d’incendie dans le Rhône de deux mosquées et au moment de la republication des caricatures de Charlie Hebdo en soutien aux journalistes tués dans les attentats de 2015 dont le procès vient de s’ouvrir. La rentrée est brûlante. Editorial.

C’est un procès exceptionnel qui vient de s’ouvrir au Tribunal judiciaire de Paris, le procès des attentats qui ont frappé la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’hypercasher en janvier 2015 faisant un bilan total de 17 morts.

14 accusés dont trois absents ainsi que plusieurs victimes comparaîtront durant deux mois et demi pour déterminer les mobiles et les moyens mis en oeuvre dans la commission de ces actes terroristes.

Un procès où l’ensemble des protagonistes (juge, avocats, témoins, accusés) s’exprimeront masqués pour cause de Covid-19 dans une audience qui sera, chose rare, filmée pour la postérité.

C’est dans ce climat tendu qu’on apprenait une nouvelle profanation de mosquée, hier, cette fois à Tarbes dans les Hautes Pyrénées.

Des tags racistes insultant le Prophète et l’islam, condamnés par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin dans un tweet.

Au même moment, la rédaction de Charlie Hebdo, en soutien à ses collaborateurs frappés par le terrorisme, décidait de republier ses caricatures de l’islam jugées blessantes par de nombreux fidèles.

Situation emblématique d’un malaise très français.

Alors que le procès des crimes des Frères Kouachi, d’Amady Coulibali et de tant d’autres jeunes embrigadés par Daesh dans une entreprise de mort sur leur propre territoire aurait du être un moment de communion nationale, un moment solennel de dignité et de quête de justice, des activistes racistes ont choisi d’en faire un temps fort de rejet et d’exclusion violente de l’islam, de ses symboles, de ses fidèles.

Espérant sans aucun doute provoquer une réaction de colère, de douleur et d’indignation.

Voire même peut-être rallier l’ensemble de la population française dans une conviction paranoïaque commune : l’islam serait un danger pour la République !

Malgré les renforts de CNews, BFM TV, Valeurs Actuelles, malgré les offices impeccables des prédicateurs de la division nationale, et en dépit de la prophétie païenne nous annonçant depuis des décennies à grands renforts de rapports, de sondage ou de projets de loi la menace que les Frères musulmans feraient peser sur la République, malgré tout ce tintamarre ostentatoire, rien n’y fait : la communauté musulmane de France reste stoïque, imperturbable.

Pas de violence. Pas de pugilat. Aucune provocation. Cette attitude paisible est une première victoire. Elle n’offre pas aux incendiaires ce qu’ils recherchent : l’allumette, la petite impulsion, le coup de sang qui provoquera une réaction en chaîne.

Pourtant, sous cette apparente impassibilité de façade, couve une douleur, une fatigue, une lassitude ancienne et une interrogation sourde : jusqu’à quand ?

Jusqu’à quand leur faudra-t-il faire les frais d’agendas politiques malveillants relayés sur des chaînes privées financées par la logique mortifère de la haine ? Jusqu’à quand serviront-ils de contre-feu à la dissimulation d’une colère populaire dévastée par trois décennies de néolibéralisme prédateur ?

Quand est-ce que nos élites comprendront que l’islam est de facto une composante pleine et entière de la France, de son histoire, de ses douleurs, de ses espoirs ?

Ce pays a atteint ces dernières années un niveau de violence politique sans égal.

La page de Valeurs actuelles présentant la députée Obono enchaînée comme une esclave en est la preuve incontestable tout comme le soutien politique dont jouit Eric Zemmour, délinquant de la haine condamné par la justice et néanmoins officiant sans complexe sur une chaîne de grande écoute.

Personne n’est dupe de ce qui se joue derrière ces mise en scène glauques, ces oppositions de façade entre chroniqueurs bien d’accord sur l’essentiel.

Nous sommes conscients de ce qui se trame derrière l’écran mais le savoir n’élude pas l’usure et le spectacle d’une reconduite permanente, lancinante des mêmes mensonges, des raccourcis identiques, de toutes les récupérations malsaines et de tous les procédés indignes caractérisant la logique de fonctionnement capitaliste des médias appuyé sur les émotions et au service d’un but de moins en moins occulte.

D’aucuns nous rétorqueront cette lapalissade : le terrorisme islamiste est une réalité, il a fait des victimes.

Oui, cela est vrai et le procès qui s’est ouvert est là pour nous le rappeler mais le dire bêtement est nettement insuffisant car ce terrorisme a des visées que plus personne n’ignore : provoquer une guerre civile en attisant le feu islamophobe dans l’objectif de rallier et acculer des musulmans humiliés et désespérés à une guerre aussi sanglante qu’illusoire.

Les alliés du terrorisme ne sont pas toujours là où on le croit. Il est bien curieux de dénoncer avec ferveur la violence du terrorisme tout en lui offrant quotidiennement des munitions et autant de hordes de supplétifs prêts, pour chasser leurs voisins, à allumer le feu dans leur propre bâtiment.

Mais alors, que faire ? Rien. Rien, sinon vivre. Rien de plus que demeurer soi-même dans la tempête et opposer à la force effroyable des vagues agitées l’impassibilité de notre volonté.

La calomnie est une nuit dense qu’il faut parfois se résoudre à traverser munie seulement, pour tout flambeau, d’une parole de vérité.

Face au rejet, intensifier sa sérénité. La marque authentique d’une expérience de vérité est d’être insaisissable.

La colère est stérile et elle s’épuise. Les grandes constructions portées par le temps n’ont pas été l’oeuvre de la frénésie mais de la patience et de l’intelligence.

Bâtir silencieusement et avec détermination quand d’autres s’emploient à détruire est un programme à la hauteur de nos ambitions.

Se défendre ? Oui, quand il le faut et de la bonne manière, en saisissant la justice et en tissant des réseaux de solidarité sociale dans notre société française qui en a plus que jamais besoin. La paix est une force cachée qui n’apparaît qu’au moment où elle est éprouvée.

Ce moment est arrivé.

Fouad Bahri

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