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01/12/2021
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«Pour la 1ere fois, nous donnons une vraie ampleur à l’ancrage historique des musulmans en France»

Jamel el Hamri est l’initiateur de l’exposition sur l’histoire de l’islam et des musulmans en France qui se tiendra du 11 au 21 novembre à Epinay-sur-Seine (voir note de bas de page). Sur Mizane.info, il revient sur les objectifs de cette exposition et les circonstances de sa genèse. Jamel el Hamri est docteur en histoire de l’islam contemporain à l’Université de Strasbourg, diplômé d’islamologie à l’EPHE-La Sorbonne, et fondateur de l’Académie française de la pensée islamique. 

Mizane.info : Qui sont tous les organisateurs de cette exposition sur l’histoire de l’islam et des musulmans de France ?

Jamel el Hamri : Je suis l’initiateur de ce projet porté par l’association SEVE (Savoir et éducation au vivre-ensemble), basée à Epinay-sur-Seine et créée en 2015, dont l’objet est de mettre en place des projets pédagogiques à l’endroit de la jeunesse française, notamment ceux des quartiers populaires. L’association SEVE est elle-même en partenariat avec l’association IMS (Intégration musulmane spinassienne), partenaire de la première heure, tout comme la mairie d’Epinay-sur-Seine. Nous avons également bénéficié d’un soutien financier de la Fondation de l’islam de France (FIF) et de la préfecture de la Seine-Saint-Denis. Une déléguée à l’égalité des chances a tout de suite été séduite par ce projet pour sa densité intellectuelle et parce qu’il s’inscrit sur le long terme, avec une approche culturelle et fédératrice qui suscite l’adhésion. Ce soutien financier nous a tout de suite permis de donner une ambition plus grande à cette exposition.

D’où est venue cette idée d’une exposition qui débute de 720 à nos jours ?

Après ma thèse sur Bennabi, je n’avais pas forcément envie de replonger tout de suite dans mon thème de recherche. Lecteur attentif de l’« Histoire de l’islam et des musulmans en France » de Mohamed Arkoun, j’avais donné plusieurs conférences où ces références avaient suscité un intérêt certain du public. Je m’étais dit alors qu’il serait intéressant d’élargir le propos et de le diffuser. J’ai préparé un cycle de séminaires de 4 ou 5 séances, à Paris, Bordeaux, Epinay-sur-Seine avec différents publics, et des dîners-débats autour de cette question de l’histoire de l’islam et des musulmans de France. L’étape suivante a été de proposer à des jeunes d’aller plus loin que la réception passive d’un savoir et de s’investir eux-mêmes comme acteurs pour construire quelque chose. L’idée de l’exposition a germé dans cette continuité. Nous avons sélectionné une dizaine de jeunes pour nous accompagner dans cette aventure. Nous les avons initiés à la recherche critique, à se spécialiser sur une ou deux questions, à confronter les sources et à voir ailleurs que sur Wikipédia, et être capable de faire eux-mêmes des power-points, des mini-exposés pour témoigner de cette histoire

Qu’est-ce que le public va découvrir dans cette exposition ?

Un grand voyage, qui va débuter en 720 avec l’émirat de Narbonne, jusqu’à nos jours. Il y a plusieurs étapes. Une période médiévale qui va de 720 à 1492. Une période moderne de 1492 à 1798. Une période contemporaine avec le 19e siècle. Puis le 20 et le 21è siècle. Un voyage au cours duquel ils découvriront des choses qu’ils ne connaissent pas forcément, les résultats de recherches universitaires rendues accessibles. Ces travaux seront accompagnés de toute une recherche iconographique : des miniatures, des illustrations de tableaux célèbres comme ceux d’Eugène Delacroix, des photos des musulmans durant les deux guerres mondiales…

Vous avez beaucoup parlé de la jeunesse. L’exposition s’adresse-t-elle à elle particulièrement ?   

L’exposition s’adresse à tout le monde. L’idée est de démocratiser ce savoir historique, et de rendre accessible une partie de l’histoire de France restée à sa marge. Dans un second temps, il y a des publics un peu plus spécifique, avec effectivement la jeunesse, dont la jeunesse de confession et de culture musulmane qui doit pouvoir s’édifier et se construire sur la base d’une histoire vieille de treize siècles mais aussi l’ensemble de la jeunesse qui va recevoir l’histoire de France avec cette dimension-là qui lui permettra de sortir d’une certaine étroitesse du roman national français.

Vous parliez de mise à l’écart de cette histoire. Faut-il l’attribuer au fait que l’Europe médiévale chrétienne s’est largement construite contre l’Autre musulman ? Ou cette mise à l’écart s’est-elle poursuivie à des périodes plus modernes et sécularisées ?

Vous mettez le doigt sur un élément important.

Nous avons un roman national qui s’est forgé fin du 19e siècle au moment de la IIIe République. Le besoin s’était fait ressentir de rassembler les Français autour d’une histoire commune. Sauf que cette France de la IIIe République, elle colonise également, ce dont on parle très peu. De la même manière, le fait même que l’identité européenne et française se soit constituée contre l’Autre musulman, cela traduit en soi une influence importante.

Au moment où on parle beaucoup d’identité française, souligner cet élément est fondamental. Nous pourrions parler aussi de la laïcité qui s’appliquait dans la France métropolitaine mais qui ne s’appliquait pas dans les trois départements de l’Algérie française. Or, dans la République, la loi est par principe une et indivisible. Il y a eu écart, contradiction. C’est aussi cette histoire-là que l’on veut regarder droit dans les yeux.

Cette exposition offre-t-elle les éléments d’un contre-narratif au roman national français ?

Il appartiendra à chacun de dire ce qu’il a retenu de cette exposition. Ce que nous souhaitons, c’est faire découvrir l’influence poly-forme de l’islam et des musulmans dans l’histoire de France. On le verra durant la période médiévale avec les travaux philosophiques d’Ibn Ruchd, les travaux médicaux d’Ibn Sina, qui ont exercé une influence déterminante à l’Université de Paris et l’Université de Montpellier, par exemple. L’exposition est un inventaire de toutes ces influences de l’islam en tant que religion, culture et civilisation et à travers ses acteurs. Pour la première fois, nous sommes capables de donner une vraie ampleur à l’ancrage historique des musulmans en France.

Jamel el Hamri.

Pendant très longtemps, on parlait de musulmans issus de l’immigration de la 1e, 2e, 3e génération et on en parle encore. Depuis 2005, on a commencé à parler des soldats musulmans morts pour la France durant la colonisation. Avec cette exposition, nous allons plus loin. Il faut savoir qu’entre la mort du Prophète et la bataille de Poitiers, il y a cent ans. On parle de treize siècles d’histoire. La présence musulmane à côté de Toulon, à Narbonne, plus tard à Montpellier au XIIe siècle, des Morisques, de tous ces ambassadeurs turcs, marocains, de tous les prisonniers musulmans dans les galères des corsaires en témoigne.

On peut parler également de l’influence linguistique. La langue arabe est la troisième langue, après le latin et l’anglais à avoir le plus influencé le français avec environ 500 mots. Il y a plus de mots arabes en français que de mots gaulois.

Pourquoi cette histoire n’a-t-elle pas été enseignée par l’Education nationale ?

Je pense que les institutions sont traversées par des idéologies. Nous avons au sein de la République une idéologie unitaire qui est très forte. L’idée du roman national au 19e siècle était celle-là, unir les Français. On voit bien que certaines régions françaises ne vont pas se satisfaire de cette vision unitaire, parfois parisienne, de l’histoire parce qu’elle n’a pas favorisé la diversité. Cela ne partait pas forcément d’une malveillance. Dans toute idéologie, il y a des angles morts. L’histoire de l’islam et des musulmans de France se trouve dans cet angle mort. De la même manière, l’histoire des régions de France, ou celle des Noirs dans cette même histoire, en font partie. On a encore un peu de frilosité dans notre pays à aborder ces histoires-là à cause de la peur de perdre cette unité. Or, il y a la place pour reconnaître la centralité de l’histoire de France et le fait que d’autres histoires se trouvent à la marge. Par exemple, on ne peut pas parler de l’histoire de la révolution français sans parler de celle de la bourgeoisie marchande qui s’est elle-même enrichie du commerce triangulaire des esclaves.

Cette exposition est-elle selon vous l’une des meilleures réponses qui puissent être apportée au discours d’Éric Zemmour ?   

C’est l’une des meilleures réponses car elle ne se positionne pas contre mais pour.

L’exposition fédère et regarde l’histoire de France avec ses zones de lumière et ses zones d’ombre avec la même sérénité. Cette démarche la rend plus subversive.

En étant ce qu’elle est, elle répond à des discours séparatistes comme celui de Zemmour, des discours qui divisent et montent les Français les uns contre les autres. Elle ne se positionne pas contre quelqu’un. Notre volonté est de fédérer un maximum de personnes autour de cette approche. Bien évidemment, des arguments fondés sur des faits historiques fiables pourront néanmoins y être puisés pour déconstruire l’instrumentalisation historique d’un Zemmour. Cette exposition, soulignons-le, s’appuie sur les travaux de plus de 70 universitaires et chercheurs. C’est certainement l’une des meilleures réponses qui peuvent être apportées à cette instrumentalisation de l’histoire.

Infos pratiques : Entrée libre. Du lundi au vendredi, de 14h à 20h. Le samedi et dimanche, de 10h à 18h. Espace Mendès France, 23 rue de Paris 93800 Epinay-sur-Seine.

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