
2022-06-29
Écrit par Redaction
Sociologue Franco-Turque, directrice d'études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Nilüfer Göle est l’une des grandes spécialistes de l’islam européen. Elle est également l’auteur de l’ouvrage « Musulmans au quotidien » (La Découverte). Dans cet entretien publié dans le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, la sociologue analyse la question de la visibilité religieuse des « musulmans ordinaires » telle qu’elle est définie dans le cadre des polémiques médiatiques.
Dans votre dernier ouvrage, vous parlez de « musulmans ordinaires ». Qu’entendez-vous par là ?
Nilüfer Göle : Ce sont des musulmans qui sont intégrés dans la société, des membres de la classe moyenne. Ils se sentent comme des citoyens tout à fait ordinaires et pourtant ils ne sont pas ordinaires. Ceux qui sont vraiment ordinaires disparaissent dans la société majoritaire. Mais ces musulmans se distinguent parce qu'ils veulent vivre leur foi dans leur vie quotidienne. En conséquence, l'Europe doit accepter les symboles de cette foi islamique - tels que les mosquées ou les foulards - qui apparaissent dans la vie publique. Les musulmans partagent l'espace public avec des citoyens établis depuis longtemps, dont beaucoup sont presque antireligieux en raison de la laïcisation. Cela conduit à une certaine proximité, mais pas vraiment à des liens étroits, et encore moins à une appréciation mutuelle.
La visibilité de l'islam semble être un gros problème pour beaucoup. Les conflits sont souvent déclenchés par des projets de construction de mosquées ou le foulard…
Non seulement l'aspect religieux est perçu avec appréhension, mais aussi le fait qu'avec les migrants un tout nouveau monde est arrivé au milieu de la société européenne. Une grande partie des Européens n'attend rien de moins que l'assimilation culturelle complète des musulmans.
Donc, le conflit concerne la culture ?
Il y a un rejet généralisé des étrangers et l'islam est en tête de liste. L'islam est critiqué non seulement par les populistes de droite, mais aussi par les intellectuels de gauche, les féministes et certaines sections du mouvement homosexuel. Ayant combattu longtemps et durement contre le pouvoir de l'Église afin d'atteindre la liberté sexuelle et l'égalité des sexes, beaucoup de gens se sentent maintenant menacés par le retour de la religion dans la sphère publique. Ils sont moins disposés à développer et partager de nouvelles normes avec des musulmans.
Y a-t-il un manque d'ouverture ? L'islam est pourtant un sujet dont on débat.
Oui, mais le débat n'évolue pas d'une manière qui nous rapproche. Quand il s'agit de questions de nourriture halal, par exemple, la discussion se tourne rapidement vers les droits des animaux. La religion est alors présentée comme un problème.
La société majoritaire serait donc limitée par ses frontières culturelles séculaires ?
Oui. Pourtant, même les musulmans européens ne pratiquent plus leur religion dans leur vie quotidienne comme leurs parents et leurs grands-parents le faisaient. Et ils ne le veulent pas non plus, parce qu'ils se considèrent comme faisant partie du paysage culturel européen. Pour la plupart d'entre eux, il ne fait aucun doute qu'ils doivent donc agir conformément aux lois laïques, tout en essayant de respecter les codes de conduite islamiques.
Les médias donnent souvent l'impression que la réalité musulmane consiste exclusivement en la radicalisation, le djihad et la souffrance des réfugiés. C'est un problème, car ce point de vue rend pratiquement impossible la perception de la majorité des musulmans qui sont bien intégrés dans tous les pays européens. Nous parlons d’eux, mais nous ne les connaissons pas.
Le fait pour un musulman de suivre des règles alimentaires islamiques fait partie de sa vie quotidienne et relève, pour lui, de la normalité. Mais ce mode de vie est parfois perçu comme une provocation ou même une agression pour les autres.
Comment faire face à cela ?
Nous devrions examiner plus attentivement la manière dont nous définissons les choses. En France, les gens parlaient d'abord du foulard puis du voile islamique. À un moment donné, seul le hijab a fait l'objet d'un débat, suivi de la burka. Pourquoi ce dernier terme a-t-il été choisi ? Il n'est même pas couramment utilisé en Afghanistan. Il est révélateur de voir quels mots sont véhiculés dans le débat européen
La dernière discussion portait sur le burkini…
Ce mot est assez ironique. Il n'existe même pas en arabe : c'est un porte-manteau culturel composé de bikini et de burka, tout comme les musulmans européens sont une composition culturelle faite d'influences différentes. Le burkini défie l'islam orthodoxe et ses règles et règlements et fournit un moyen pour les femmes musulmanes de prendre part aux activités de loisir occidentales. Donc le burkini n'est pas destiné à être agressif et pourtant il provoque toujours autant de ressentiment. Nos normes occidentales exigent que les femmes montrent beaucoup de leur corps à la plage. Certaines habitudes étrangères sont acceptées en Europe comme simplement exotiques, d'autres sont rejetées comme menaçantes. Ce dernier cas est vrai pour l'islam, qui ne peut être culturellement assimilé aussi facilement que d'autres pratiques.
Selon la perspective défendue par Hannah Arendt, porter un burkini pourrait alors être un moyen pour les femmes musulmanes de s'affirmer comme citoyennes ? Ce qui serait autre chose que la défense d’un projet de société parallèle.
Exactement. Certaines personnes pensent que les musulmans devraient avoir leurs propres plages. Mais cela reviendrait à promouvoir ce dont les musulmans sont accusés : la formation de communautés fermées. L'interdiction du port du foulard a été par exemple imposée dans les écoles publiques en France, de nombreuses filles musulmanes fréquentent des écoles privées, ce qui les isolent du public.
Quel rôle pensez-vous que les médias jouent dans le débat public ?
Le débat est dominé par des voix qui essaient de transformer l'islam en quelque chose de scandaleux et d'étranger au sens d'oriental. Ce type de stratégie implique une polarisation et des différences exagérées, comme si le public avait constamment besoin d'une escalade supplémentaire pour s'exciter. Les médias donnent souvent l'impression que la réalité musulmane consiste exclusivement en la radicalisation, le djihad et la souffrance des réfugiés. Mais la réalité est beaucoup plus complexe et connaît beaucoup moins d'extrêmes que ce que les gens semblent penser.
