Dans cette troisiĂšme partie de son Ă©tude* consacrĂ©e aux nouveaux paradigmes scientifiques et Ă leur rapport Ă Â lâintellectualitĂ© musulmane, Mohammed Taleb poursuit son odyssĂ©e intellectuelle en creusant davantage l’apport de l’univers de pensĂ©e islamique dans une rĂ©flexion sur le sens d’un nouveau paradigme Ă mĂȘme de nous sortir des impasses d’une certaine rationalitĂ© occidentale.
Les horizons apophatiques de la ConnaissanceÂ
« Que le christianisme occidental soit devenu a-cosmique paraĂźt Ă©vident (…) Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dans le thomisme tardif (plus que chez Saint Thomas dâAquin) la nature a Ă©tĂ© objectivĂ©e, livrĂ©e Ă la seule rationalitĂ©, plus ou moins sĂ©parĂ©e de la grĂące et du surnaturel, eux-mĂȘmes conçus comme créés. Humaines, trop humaines, la RĂ©forme et la Contre-RĂ©forme se sont concentrĂ©es sur la justification individuelle, sur le « Dieu et mon Ăąme » augustinien. »
Cette citation du thĂ©ologien et Ă©crivain orthodoxe Olivier ClĂ©ment a le mĂ©rite de rappeler la responsabilitĂ©, non pas du christianisme en gĂ©nĂ©ral, mais de sa trajectoire historique occidentale, câest-Ă -dire de celle qui a imprimĂ© sa marque au monde entier (Ă travers une logique missionnaire agressive et, Ă partir des ConquĂȘtes, coloniale), dans la dĂ©connexion des rapports entre lâidentitĂ© cosmique et lâidentitĂ© humaine.
Olivier ClĂ©ment souligne que la tradition orthodoxe du christianisme a maintenu une relative sacralitĂ© du cosmos, non pas dans le sens dâun panthĂ©isme qui Ă©tablirait un rapport dâidentitĂ© entre Dieu et le monde, mais dans lâoptique dâune inclusion du monde cosmique dans lâinfinitude divine.
Cette approche sauvegarde Ă la fois la transcendance de Dieu et la dignitĂ© spirituelle dâun cosmos qui nâest plus rĂ©duit, comme dans les thĂ©ologies de lâobjectivation, Ă un ensemble de choses mortes :
« Le christianisme oriental (…) a prĂ©servĂ© lâapproche ontologique et sacramentelle de lâunivers et tient « la contemplation de la gloire de Dieu cachĂ©e dans les ĂȘtres et les choses » Ă la fois comme une Ă©tape nĂ©cessaire et comme un fruit de la vie spirituelle. On ne se sauve pas seul, mais dans la communion de tous les hommes et la transfiguration de lâunivers. »
Face au panthĂ©isme, qui nâest quâun mode dâobjectivation de la divinitĂ©, il sâagit donc dâaffirmer les droits de ce que certains auteurs appellent le panenthĂ©isme.
Le panenthĂ©isme peut ĂȘtre dĂ©celĂ© dans toutes les pensĂ©es qui reposent sur cette conjonction paradoxale des contraires. Il est au cĆur de la thĂ©ologie dite apophatique (via nĂ©gationis), dont nous avons dĂ©jĂ dit la crĂ©ativitĂ© a-conceptuelle ainsi que la capacitĂ© Ă rendre intelligible non pas le Principe divin, mais la quĂȘte en vue de rĂ©concilier lâhumain, le cosmique et le divin.
Câest parce que prĂ©cisĂ©ment le cosmos est un « lieu » habitĂ© par la transcendance, quâil peut se donner Ă lâhumain comme possibilitĂ© dâĂ©veil, de libĂ©ration, de transfiguration, de nouvelle naissance.
Les perspectives d’un dĂ©passement de la thĂ©ologie nĂ©gative

Ainsi, Maxime le Confesseur, lâun des maĂźtres de la thĂ©ologie mystique de lâOrthodoxie, exprime cette approche en ces termes :
« Le voici Lui, le non-diffĂ©renciĂ©, dans les choses diffĂ©renciĂ©es ; Lui, le non-composĂ©, dans les choses soumises au commencement ; Lui, lâinvisible, dans les choses visibles ; Lui, lâimpalpable dans les choses palpables. Ainsi, nous rassemble-t-il en Lui Ă partir de toutes choses⊠»
Un dĂ©tour par lâhistoire chrĂ©tienne de la thĂ©ologie sâimpose tout naturellement Ă nous si nous souhaitons rendre compte de la participation du christianisme occidental Ă la mise en place des conditions qui ont permis lâessor du dĂ©senchantement du monde.
Certes, il ne sâagit pas de dire que le religieux ou le thĂ©ologique sont les seules causes dâun phĂ©nomĂšne aussi global, mais seulement de rappeler, ici, que lâidĂ©el nâest pas sĂ©parable du rĂ©el, de lâhistorique.
LâĂme est supĂ©rieur Ă la nature, et câest par elle que la nature peut ĂȘtre connue ; lâIntelligence est supĂ©rieure Ă lâĂme, et câest par elle que lâĂme peut ĂȘtre connue ; lâIntelligence ne peut enfin que renvoyer Ă ce qui lui est supĂ©rieur, Dieu Un qui lâenveloppe et dont lâessence est insaisissable. (Liber Platonis Quartorum)
Avec lâanthropologue Maurice Godelier, nous devons reconnaĂźtre « pleinement que lâidĂ©ologique ne peut ĂȘtre une « instance » sĂ©parĂ©e des autres et juchĂ©e en quelque sorte au sommet des superstructures avec pour seule tĂąche de « lĂ©gitimer » les rapports de productions qui existent dans une sociĂ©tĂ©, de servir Ă la « reproduction » de ces rapports et des formes dâexploitation de lâhomme par lâhomme quâils peuvent impliquer.
LâidĂ©ologique est pour nous une rĂ©alitĂ© prĂ©sente dans tous les rapports sociaux et cela dĂšs leur formation. » Câest par lâarticulation des donnĂ©es thĂ©ologiques, socio-politiques, Ă©conomiques et culturelles, que nous pouvons proposer une lecture de lâhistoire qui ne soit pas trop rĂ©ductrice.
La thĂ©ologie nĂ©gative (et dâabord celle des NĂ©oplatoniciens) ne doit pas ĂȘtre comprise comme une inversion de la thĂ©ologie affirmative (cataphatique), comme une contre-thĂ©ologie positive. La nĂ©gation, sâil elle est bien un instrument nĂ©cessaire dans la dĂ©construction de lâobjectivation du divin, doit ĂȘtre, elle-mĂȘme, dĂ©passĂ©e et donc faire lâobjet dâune « supra-nĂ©gation ».
En fait, le dĂ©veloppement de la pensĂ©e nĂ©oplatonicienne, son amplification correspond Ă une radicalisation, puisque câest la transcendance nĂ©gative elle-mĂȘme qui doit ĂȘtre mise entre parenthĂšses.
Le philosophe Joseph CombĂšs, lâun des meilleurs connaisseurs de Damascius, dernier grand reprĂ©sentant de lâEcole nĂ©oplatonicienne paĂŻenne, Ă©crit ceci :
« Tout ce que nous disons de lâineffable, tant sur le mode nĂ©gatif que sur le mode affirmatif, nâest que le report de nos propres Ă©tats. Les meilleurs prĂ©dicats ne lui conviennent pas, puisquâils naissent de notre besoin et de notre division : ni lâĂȘtre, ni lâun, ni le tout, ni le principe de tout ; ni mĂȘme sur le mode dâune transcendance nĂ©gative lâau-delĂ de tout. » (Etudes nĂ©oplatoniciennes, Ă©d. JĂ©rĂŽme Millon, col. « Krisis », 1996, p. )

La hiérarchie métaphysique de la science des Anciens
La conception nĂ©o-platonicienne « est exactement lâinverse de celle qui supposerait dâabord une nature pure ou un ordre naturel, fermĂ© sur lui-mĂȘme, et sur lequel viendrait ensuite se plaquer un ordre surnaturel.
Dans le nĂ©o-platonisme, les concepts dâordre et de nature sont toujours seconds. Il nâest pas sĂ»r, dâailleurs, que lâexpression dâ« ordre surnaturel », par la problĂ©matique des concepts quâelle rĂ©unit, ne vienne pas compromettre ce quâelle voudrait prĂ©server, câest-Ă -dire ce qui transcende toute nature.
Prise au sens strict, cette expression reconduit littĂ©ralement les notions de nature et dâordre sur un plan supĂ©rieur, lĂ ou ces notions, qui impliquent en elle-mĂȘme celles de nĂ©cessitĂ© et de limite, doivent absolument Ă©clater avec toutes les dĂ©terminations.
La notion de surnaturel, au meilleur du sens, sâĂ©claire par celle de suressentiel (…), câest-Ă -dire ce qui passe toute essence, et mieux encore par celle de prĂ©essentiel (…), câest-Ă -dire ce qui est antĂ©rieur Ă toute essence, Ă tout ordre et Ă toute nature, ou, selon lâheureuse expression de J. Trouillard, « ce qui toujours nous prĂ©vient et nous investis ». »
« Apprends que le but de la science des Anciens qui Ă©laborĂšrent en mĂȘme temps les sciences et les vertus est cela dâoĂč procĂšdent toutes choses, Dieu invisible et immobile dont la VolontĂ© suscite lâIntelligence ; par la VolontĂ© par lâIntelligence apparaĂźt lâĂme dans son unité ; par lâĂme naissent les natures distinctes qui gĂ©nĂšrent Ă leurs composĂ©s. Ainsi voit-on quâune chose ne peut ĂȘtre connue que si lâon connaĂźt ce qui lui est supĂ©rieur. LâĂme est supĂ©rieur Ă la nature, et câest par elle que la nature peut ĂȘtre connue ; lâIntelligence est supĂ©rieure Ă lâĂme, et câest par elle que lâĂme peut ĂȘtre connue ; lâIntelligence ne peut enfin que renvoyer Ă ce qui lui est supĂ©rieur, Dieu Un qui lâenveloppe et dont lâessence est insaisissable. »
Cet extrait du Liber Platonis Quartorum confirme lâenracinement nĂ©oplatonicien de cette science par laquelle lâhomme peut rendre intelligible la rĂ©alitĂ© qui sâoffre Ă lui.
Cette quĂȘte suppose une transcendance qui, jamais, nâabolit lâimmanence du Principe, parce que, prĂ©cisĂ©ment, la pluralitĂ© est une Ă©manation de lâUn. Nous avons dĂ©jĂ vu que lâun des enjeux majeurs rĂ©side dans la dĂ©finition des concepts employĂ©s.
En quel sens faut-il entendre lâUn ? La rĂ©ponse nĂ©oplatonicienne est claire : lâUn est le Principe de toute chose, son « fondement », sa « cause ».
Mais, parce que cette philosophie ne sâexprime pas Ă travers les catĂ©gories de lâontologie, lâUn ne peut faire lâobjet dâune saisie conceptuelle : lâUn nâest pas un objet, il est le Sujet par excellence, un Sujet vis-Ă -vis duquel le langage se trouve frappĂ© de silence.
Câest lĂ le motif mĂȘme de la Voie nĂ©gative ou apophatique. « LâUn, « au-delĂ de lâĂȘtre et de lâessence », et de lâun lui-mĂȘme, sâabsout, en son absolu, de toute ontologie et de toute thĂ©ologie », nous dit le logicien-philosophe Stanislas Breton .
Résonances musulmanes
âaql, ayĂąt et tawhid : fondements de la quĂȘte de sens

Le Coran est le socle de lâidentitĂ© spirituelle du musulman et de la musulmane. Parole de Dieu, il porte en lui des significations infinies, des perspectives indicibles, il ouvre des horizons proprement ineffables.
La tĂąche dâune thĂ©ologie islamique nâest pas de circonscrire cet infini, ni de clore lâacte qui consiste Ă lire le texte sacrĂ©, mais de contribuer, au contraire, Ă faire vivre dans la conscience du lecteur et de la lectrice les virtualitĂ©s crĂ©atrices, les potentialitĂ©s Ă©mancipatrices du Dit divin.
Si la thĂ©ologie (âilm al-kalam, âulum ad-din) est possible et nĂ©cessaire, câest dâabord parce que la quĂȘte de sens est ancrĂ©e au cĆur de lâaventure intĂ©rieure et collective du croyant et de la croyante. Câest prĂ©cisĂ©ment entre lâinfinitude du Coran et la finitude de nos lectures et interprĂ©tations que se dĂ©roule cette quĂȘte de sens.
Ce dernier est moins dans le texte lui-mĂȘme que dans lâacte de lecture.
Autant la raison procĂšde par rĂ©duction (de la Logique dâAristote au Discours de la MĂ©thode de Descartes), autant le âaql procĂšde par analogie, Ă travers un processus cognitif par lequel, au lieu de dĂ©couper, de dĂ©composer et de fragmenter la rĂ©alitĂ©, on procĂšde Ă son unification.
LâimpĂ©ratif coranique est, ici, explicite, et câest en lui que sâorigine lâaventure de lâislam : « Lis ! Lis » exige lâAnge Ă celui qui devenait, par lĂ mĂȘme, Messager de Dieu (rassoul allah). (« Lis au Nom de ton Seigneur qui a créé ! Il a créé lâhomme Ă partir dâun caillot de sang. Lis !… Car ton Seigneur est le TrĂšs-GĂ©nĂ©reux qui a instruit lâhomme au moyen du calame et lui a enseignĂ© ce quâil ignorait) [Coran XCVI, 1-5].
Si le sens nâest pas dans le Coran, il nâest pas non plus, contrairement Ă ce que pourrait croire un historicisme stĂ©rile, en lâhomme. Il serait utile – câest en tout cas notre perspective thĂ©ologique -, de penser en termes de relation et pas uniquement dâobjet.
Le sens Ă©merge de la relation entre le Coran et lâhomme. Cela signifie que la conscience doit se hisser Ă un site dĂ©passant Ă la fois la situation dans laquelle lâĂ©paisseur humaine du lecteur et de la lectrice est abolie (au nom dâune comprĂ©hension rĂ©ductrice de la divinitĂ©) et la situation dans laquelle câest lâhorizon transcendantal du Coran qui est niĂ© (au nom dâune comprĂ©hension rĂ©ductrice de lâhumanitĂ©).
Le sens, redisons-le, gĂźt au cĆur de la relation. Dâailleurs, il nâest pas inutile de rappeler que la lecture du Coran doit sâeffectuer sous la conduite du âaql.
Mais malheureusement on a coutume de le rĂ©duire Ă la raison (la ratio des Latins). Ce qui est proposĂ©, en fait, câest moins de lire le texte sacrĂ© selon les rĂšgles dâun rationalisme qui pourrait ĂȘtre mutilant, que dâintĂ©grer les acquis de la lecture « rationnelle » dans une perspective plus grande et plus stimulante pour la foi vive du croyant et de la croyante.
Nous renvoyons, ici, Ă lâĂ©tude de notre ami Eric YounĂšs Geoffroy intitulĂ© « Du dĂ©passement de la raison dans le soufisme »
‘Aql, raison analogique et correspondances
Dans le contexte qui est le nĂŽtre aujourdâhui (et il faut bien mesurer la distance avec le contexte de lâislam mĂ©diĂ©val), il nous semble important de souligner que le âaql de la langue arabe nâest pas rĂ©ductible Ă la raison occidentale dominante.
Autant la raison procĂšde par rĂ©duction (de la Logique dâAristote au Discours de la MĂ©thode de Descartes), autant le âaql procĂšde par analogie, Ă travers un processus cognitif par lequel, au lieu de dĂ©couper, de dĂ©composer et de fragmenter la rĂ©alitĂ©, on procĂšde Ă son unification.
LâĂ©tablissement des relations, des liens, des correspondances entre tout ce qui existe dans la rĂ©alitĂ© phĂ©nomĂ©nale est la visĂ©e ultime de lâusage du âaql, organe subtil de lâĂąme humaine.
Câest en ce sens que lâon peut dire que le âaql vise Ă ce que lâĂąme musulmane parvienne Ă la claire-conscience du tawhid, autrement dit de lâunitĂ© originaire entre le divin, le cosmique et lâhumain.
Cette prise de conscience de lâunitĂ© est un processus de type dynamique (qui Ă©voque le process de Alfred N. Whitehead) et le mot le dit bien : tawhid est le nom verbal de la 2Ăšme forme de la racine arabe WHD.
Or cette 2Ăšme forme est dynamique. Ibn âArabi a produit une belle Ćuvre Ă propos de cette unitĂ© dâorigine, antĂ©rieure Ă la dualité ; il suffit de relire ses pages sur la wahdat al-wujud.
Lâhorizon arabo-musulman du âaql est donc bien celui dâune mise en relation (en termes contemporains nous dirions dâune « mise en rĂ©seau » !).
Câest toute la diffĂ©rence entre la lecture transdisciplinaire et les approches disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire. Dans ces derniĂšres, nous sommes encore sur le terrain de la rationalitĂ©, de lâargumentaire, de la preuve, dâune sorte de âaql mineur (…) La transdisciplinaritĂ© assume la disciplinaritĂ© et la dĂ©passe radicalement (…) Soulignons que dĂ©passement nâest pas rupture et il nâest pas illĂ©gitime de dire quâil traduit le passage du âaql mineur au âaql majeur, comme un Ă©cho au âaql al-awwal dâIbn Sina et du nĂ©oplatonisme musulman.
Il y aurait matiĂšre Ă faire le rapprochement entre cet horizon et celui de la transdisciplinaritĂ© Ă laquelle nous invite le mouvement actuel de la science, des sciences dures aux sciences humaines, et si on veut Ă toute force parler de raison Ă propos du âaql, que lâon parle alors de « raison ouverte » au sens donnĂ© Ă cette expression par Edgar Morin ou encore de « rationalitĂ© ouverte » dans le sillage dâAntoine Faivre.
Dâailleurs, nous reprenons Ă notre compte ce quâil dit de la « rationalitĂ© ouverte » des Philosophes allemands de la Nature de la fin du 18Ăšme siĂšcle et du dĂ©but du 19Ăšme siĂšcle, une « rationalitĂ© susceptible de fĂ©conder la recherche en favorisant lâavĂšnement dâune transdisciplinaritĂ© bien comprise et aujourdâhui indispensable.

Une rationalitĂ©, enfin, nous dĂ©tournant de calquer notre reprĂ©sentation du monde uniquement sur les principes mĂ©thodologiques de la science positive, qui ne devraient jamais rester autre chose que des serviteurs de la connaissance, des ancillae philosophiae, câest-Ă -dire des moyens en vue dâune approche fonctionnelle du rĂ©el. »
Une lecture transdisciplinaire du Coran peut sâavĂ©rer fĂ©conde en ce quâelle ne se contente pas de lâanalyse rationnelle et de lâusage des disciplines scientifiques.
MĂȘme si la critique historique, lâanalyse littĂ©raire, la psychologie, lâanthropologie culturelle, etc., peuvent apporter des Ă©clairages importants (et les premiers Musulmans ne se privaient pas de recourir Ă des mĂ©thodes rationnelles comme la « Science des conditions de la rĂ©vĂ©lation » (asbab an-Nuzul)), ces sciences doivent ĂȘtre des « servantes », des outils dâune connaissance en vue du tawhid et de la rĂ©alisation intĂ©rieure.
Ta’wil et retour vers l’OrigineÂ
Câest toute la diffĂ©rence entre la lecture transdisciplinaire et les approches disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire.
Dans ces derniĂšres, nous sommes encore sur le terrain de la rationalitĂ©, de lâargumentaire, de la preuve, dâune sorte de âaql mineur ; et nous utilisons cette expression dans le mĂȘme sens que jihad mineur (jihad al-asghar).
La transdisciplinaritĂ© assume la disciplinaritĂ© et la dĂ©passe radicalement. Nous voilĂ revenus au « dĂ©passement de la raison » Ă©voquĂ© plus haut. Soulignons que dĂ©passement nâest pas rupture et il nâest pas illĂ©gitime de dire quâil traduit le passage du âaql mineur au âaql majeur, comme un Ă©cho au âaql al-awwal dâIbn Sina et du nĂ©oplatonisme musulman.
Le trans dit a la fois le Ă travers (les disciplines rationnelles) et le au-delĂ (de ces mĂȘmes disciplines). Dans cet au-delĂ , le processus cognitif convoque dâautres facultĂ©s intĂ©rieures et dâautres organes de connaissance sont sollicitĂ©s.
Nous sommes ici en prĂ©sence de la fameuse distinction entre le tafsir et le taâwil. Seyyed Hossein Nasr rappelle que câest « par un travail spirituel que lâhomme acquiert la possibilitĂ© dâatteindre le sens intĂ©rieur du texte sacrĂ©, par ce processus appelĂ© taâwĂźl, qui est lâinterprĂ©tation symbolique et hermĂ©neutique du Livre, comme le tafsĂźr est lâexplication de son aspect extĂ©rieur. » .
Il continue : « LâĂ©tymologie de taâwil indique le processus mĂȘme quâimplique ce mot arabe, dont la signification littĂ©rale est : reconduire quelque chose Ă son commencement, Ă son origine. PĂ©nĂ©trer les mystĂšres intĂ©rieurs du Coran, câest prĂ©cisĂ©ment remonter Ă son Origine, car lâOrigine est ce quâil y a de plus intĂ©rieur, alors que la rĂ©vĂ©lation, ou manifestation, du texte sacrĂ© en est Ă la fois une descente et une extĂ©riorisation. Toute chose, en effet, procĂšde du dedans vers le dehors, de lâintĂ©rieur vers lâextĂ©rieur, et nous, qui vivons « à lâextĂ©rieur », devons revenir Ă lâintĂ©rieur si nous voulons atteindre lâOrigine. Tout a un intĂ©rieur (batin) et un extĂ©rieur (zahir), et taâwil, câest aller du zahir au batin, de la forme extĂ©rieure au sens intĂ©rieur. »
Mohammed Taleb
** Article paru dans la revue Etudes orientales Nos 23/24, 2005-2006.
Partie 1 :
Partie 2 :
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