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28/10/2021
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Mohammed Hamdouni : pourquoi sommes-nous incapables de philosopher ?

Dans sa dernière chronique diffusée sur Mizane.info, Mohammed Hamdouni interroge l’incapacité de la production intellectuelle contemporaine et ses rapports avec la culture dominante.

La philosophie comme activité du Nadar (Intellect) était depuis toujours dans la culture musulmane une activité de contemplation dans les secrets du signe et de la chose, essayant de trouver entre les deux une passerelle à l’essence de l’Etre. Cette activité a donné depuis des siècles naissance à des esprits illuminés dans les différents champs du savoir humain. Aujourd’hui la raison des cultures outre occidentales se voit dans l’incapacité de réinventer ses propres modèles intellectuels.

Dans la culture arabe à titre d’exemple, la marginalisation perdure depuis des siècles, et laisse à poser la question à propos des raisons réelles de notre incapacité à renouer avec une telle activité sur un plan collectif et plus large, au-delà des tentatives intéressantes bien que marginalisées depuis la chute des derniers empires.

L’apport d’Ibn Khaldoun, en fondateur d’une conception de l’hégémonie culturelle, nous explique la relation de dépendance et de fascination qu’il y a entre le dominant (Ghalib) et le dominé (Maghloub) ; ce dernier étant toujours fasciné par les mœurs et les idéaux de son oppresseur.

De ce fait le dominé atteint du syndrome de Stockholm ne peut penser le monde et sa condition qu’à travers les lignes déjà définies par le dominant. Et si on admet cette relation de dépendance intellectuelle, nous devons admettre en conséquence que n’importe quelle promesse de pensée libératrice dictée par la même source d’oppression ne peut être que plus enfermante.

Dans ces conditions de domination, l’espace de l’émancipation intellectuelle n’est permis que dans la trajectoire prédestinée au dominé. Autrement dit, toute tentative de fonder un nouvel appareil conceptuel propre à notre trajectoire culturelle propre sera avortée de par la dépendance intellectuelle qu’il y a à l’égard des systèmes préétablis par le dominant. On peut toutefois objecter l’idée de l’indépendance intellectuelle par l’argument évoquant l’intersectionnalité qui existe entre les différents systèmes de pensée, mais nous tenons à préciser ici que chaque système de pensée peut avoir des points de départ différents, avec bien évidemment la possibilité de rencontre et d’échange avec les autres. Il reste à préciser que cette dernière opère dans le point de développement des systèmes et non dans leur fondation. De ce fait, le système du dominant ne peut qu’avoir la volonté de s’incarner pleinement dans le contexte dominé, car la relation de domination n’accepte aucun compromis de par sa nature.

Si l’on accepte l’existence du rapport de domination culturelle, et on admet l’incapacité de l’émergence de nouveaux systèmes émancipateurs de pensée, l’acte de philosopher dans le cas du dominé devient un simple acte de monographie conceptuelle au lieu d’être une activité de réinvention des systèmes de pensées. Dans ce sens, toute prétention à une découverte nouvelle n’est en son essence qu’un mimétisme intellectuel. En effet, les concepts empruntés à la culture du dominant n’impliquent aucun travail de conceptualisation autre que la croyance dans leur validité et leur importance dans le contexte du dominé. Le mimétisme du nouveau est antinomique à l’esprit philosophique en tant qu’activité intellectuelle de création des concepts qui répondent à une problématique donnée. A partir du moment où le concept emprunté apporte avec lui-même sa propre problématique il ne peut qu’être inadéquat avec le contexte dominé car les points de départs théoriques et axiomatiques ne sont pas les mêmes.

De nombreux intellectuels appellent à la nécessité de moderniser la société marocaine pour sortir des sentiers de la « régression » et de l’obscurantisme, tout en oubliant que l’esprit même de la modernité cristallisé dans L’Aufklärung de Kant pose la « sortie hors de l’état de tutelle » comme la première condition de la sortie vers les « lumières ». Comment peut-on alors sortir de la tutelle culturelle et intellectuelle si nous ne cessons pas d’être dans l’importation des idées et des concepts ?

La culture dominante ne peut pas contenir en elle-même les clés de la libération de sa tutelle sur la culture dominée. La pauvreté conceptuelle est due alors à une position de passivité et de paralysie qui fait qu’un intellectuel se trouve incapable d’exploiter son héritage parce que « désuet » du point de vue du dominant et impuissant d’inventer son propre système de pensée car toujours sous la tutelle de ce dernier.

Mohammed Hamdouni

*Texte publié initialement sur Inactuel.ma.

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