logo

Malevitch : la paresse comme vĂ©ritĂ© effective de l’homme

Malevitch : la paresse comme vĂ©ritĂ© effective de l’homme

2021-02-17

Écrit par Redaction

"Le rĂ©mouleur", de Malevitch. 

Artiste et thĂ©oricien polonais, nĂ© Ă  Kiev, fondateur du courant suprĂ©matiste en art moderne, Ă©lu dĂ©putĂ© du Soviet Ă  la rĂ©volution bolchĂ©vique de 1917 avant d'ĂȘtre emprisonnĂ© et torturĂ© en 1929, Kasimir Malevitch (1879/1935) est l'auteur d'un texte cĂ©lĂšbre qui rĂ©interroge le rapport de l'Homme Ă  la paresse et rĂ©habilite cette derniĂšre dans un Ă©crit prĂ©curseur du transhumanisme mĂȘlant et sĂ©cularisant souffle biblique et utopie socialiste. Un texte dont Mizane.info publie de larges extraits avec l'aimable autorisation de l'UQAC. 

J’ai toujours ressenti une impression Ă©trange en entendant ou en lisant des propos rĂ©probateurs sur la paresse avĂ©rĂ©e de tel ou tel, membre du gouvernement ou simple parent. “La paresse est la mĂšre de tous les vices” – c’est ainsi qu’on a stigmatisĂ©, que l’humanitĂ© entiĂšre, toutes nations confondues, a stigmatisĂ© cette activitĂ© particuliĂšre de l’homme. Cette accusation portĂ©e contre la paresse m’a toujours semblĂ© injuste. Pourquoi est-il Ă  ce point exaltĂ©, portĂ© sur le trĂŽne de la gloire et des louanges, quand la paresse est clouĂ©e au pilori, pourquoi les paresseux dans leur ensemble sont-ils couverts d’opprobre, marquĂ©s du sceau de l’infamie, du sceau de la mĂšre-paresse, quand le moindre travailleur est vouĂ© Ă  la gloire, aux honneurs, aux rĂ©compenses ? J’ai toujours pensĂ© que ce devait ĂȘtre exactement le contraire : le travail doit ĂȘtre maudit, comme l’enseignent les lĂ©gendes 1 sur le paradis, tandis que la paresse doit ĂȘtre le but essentiel de l’homme. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. C’est cette inversion que je voudrais tirer au clair. Et comme toute explication passe par la mise en Ă©vidence de symptĂŽmes, d’états existants, que toute analyse ou toute conclusion est fondĂ©e sur ces symptĂŽmes, je veux dans cette Ă©tude expliquer le sens que recĂšle le mot “paresse”.
Kasimir Malevitch (1879/1935).
De nombreux mots recouvrent frĂ©quemment des vĂ©ritĂ©s que l’on ne peut pas exhumer. Il me semble que l’homme a agi avec les vĂ©ritĂ©s de façon Ă©trange, Ă  la maniĂšre d’un cuisinier qui dispose de nombreux pots emplis de nourritures diverses.  Bien sĂ»r, chaque pot a reçu son couvercle propre, mais par distraction, le cuisinier a refermĂ© les pots en mĂ©langeant les couvercles, et maintenant, il est impossible de deviner ce qu’il y a dans les pots. Il s’est produit la mĂȘme chose avec les vĂ©ritĂ©s : sur de nombreux vocables, sur de nombreuses vĂ©ritĂ©s, il y a des couvercles, et ce qu’il y a sous le couvercle paraĂźt clair Ă  chacun. C’est, me semble-t-il, ce qui s’est passĂ© avec la paresse. Sur un couvercle, il y avait Ă©crit : “La paresse est la mĂšre de tous les vices.” On en a recouvert un pot au hasard et jusqu’à ce jour, on croit que ce pot contient l’infamie et le vice. Certes, l’usage du mot “paresse” pour caractĂ©riser l’homme est trĂšs dangereux. Pour l’homme, il n’y a rien de plus dangereux au monde ; il suffit de songer que la paresse est la mort de “l’ĂȘtre”, c’est-Ă -dire de l’homme, qui ne trouve son salut que par la production, par le travail – s’il ne travaille pas, le pays tout entier ira Ă  la mort, le peuple entier est menacĂ© de mort. En consĂ©quence, il est clair que cet Ă©tat doit ĂȘtre combattu comme un Ă©tat mortel. Afin d’échapper Ă  la mort, l’homme invente des systĂšmes de vie oĂč tous travailleraient et oĂč il n’y aurait pas un seul paresseux. VoilĂ  pourquoi le systĂšme du socialisme, menant au communisme, flĂ©trit tous les systĂšmes qui ont existĂ© avant lui, pour que l’humanitĂ© tout entiĂšre suive un seul chemin laborieux et qu’il ne reste plus un seul inactif. VoilĂ  pourquoi la loi la plus cruelle de ce systĂšme humain stipule : “Qui ne travaille pas ne mange pas”, voilĂ  pourquoi il est hantĂ© par le capitalisme, parce que celui-ci engendre des “paresseux” et que l’argent conduit Ă  coup sĂ»r Ă  la paresse. De sorte que la malĂ©diction jetĂ©e par Dieu sur les hommes avec le travail reçoit dans les systĂšmes socialistes la plus haute bĂ©nĂ©diction, sous peine de mourir de faim. Tel est le sens qui se cache dans le systĂšme ouvrier. Ce sens rĂ©side en ceci : sous tous les autres rĂ©gimes, jamais l’homme n’aurait ressenti la proximitĂ© de la mort de la communautĂ© et n’aurait vu que la production engendre du bien non seulement pour la communautĂ© dans son ensemble mais pour chacun en particulier. Dans le systĂšme laborieux commun, chacun se trouve confrontĂ© Ă  la mort, chacun n’a qu’un seul objectif : trouver une planche de salut dans le travail, la production du travail, sous peine de mourir de faim. Un tel systĂšme socialiste du travail a en projet, dans son action bien sĂ»r inconsciente, de mettre au travail toute l’humanitĂ©, pour accroĂźtre la production, pour garantir la sĂ©curitĂ©, pour renforcer l’humanitĂ© et par sa capacitĂ© de production affirmer son “ĂȘtre”. Certes, ce systĂšme, qui ne se soucie pas de l’individu, mais de toute l’humanitĂ©, est incontestablement juste. Mais le systĂšme capitaliste aussi. Il offre le mĂȘme droit au travail, la mĂȘme libertĂ© du travail, d’accumulation de l’argent dans les banques pour se garantir la “paresse” dans l’avenir, et prĂ©suppose donc que la monnaie est ce signe qui sĂ©duira parce qu’il apportera la fĂ©licitĂ© de la paresse Ă  laquelle, en rĂ©alitĂ©, chacun songe. En vĂ©ritĂ©, telle est la raison d’ĂȘtre de la monnaie. L’argent n’est rien d’autre qu’un petit morceau de paresse. Plus on en aura et plus on connaĂźtra la fĂ©licitĂ© de la paresse. Les gens d’idĂ©es, qui se prĂ©occupent du peuple, n’ont bien sĂ»r pas vu, consciemment ce principe et ce sens. Ils ont toujours Ă©tĂ© solidaires pour penser que la Paresse est la “mĂšre de tous les vices”. Mais, dans leur inconscient, il y avait autre chose : l’ambition de niveler tous les hommes dans le travail, autrement dit, de niveler tout le monde dans la paresse.
Le capitalisme et le socialisme ont la mĂȘme prĂ©occupation : parvenir Ă  la seule vĂ©ritĂ© de l’état humain, la paresse. C’est cette vĂ©ritĂ©-lĂ  qui se cache au plus profond de l’inconscient mais, qui sait pourquoi, on ne le reconnaĂźt toujours pas, et nulle part il n’existe le moindre systĂšme de travail qui ait comme slogan : “La vĂ©ritĂ© de ton effort est le chemin vers la paresse.”
Au lieu de cela, ce sont partout des slogans prĂŽnant le travail, et il en ressort que le travail est inĂ©vitable, qu’il est impossible de l’abolir, alors qu’en fait, c’est Ă  cela que tendent les systĂšmes socialistes, Ă  soulager du travail les Ă©paules de l’individu. Plus il y aura de gens au travail, moins il y aura d’heures de travail, plus il y aura d’heure d’oisivetĂ©. Le systĂšme capitaliste a formĂ© par tous les moyens bons ou mauvais une classe de capitalistes qui s’est assurĂ© la fĂ©licitĂ© dans la paresse. (
) Ne jouissent de la paresse que ceux qui sont assurĂ©s d’un capital. Ainsi, la classe des capitalistes s’est-elle affranchie de ce travail dont l‘humanitĂ© tout entiĂšre doit s’affranchir. La classe des capitalistes envisage le peuple entier comme une force de travail, de mĂȘme que les systĂšmes socialistes l’envisagent comme une machine de travail. Aussi le capitaliste cherche-t-il Ă  ravitailler le peuple travailleur pour que ses forces, qui lui sont indispensables, ne s’épuisent pas, mais comme il y a beaucoup de monde, mĂȘme ce dernier souci reste lettre morte. La lutte des capitalistes avec les systĂšmes non-capitalistes provient du fait qu’aprĂšs la victoire des systĂšmes non-capitalistes, il se produira un nivellement dans le travail. Alors, la classe capitaliste perdra sa fĂ©licitĂ© dans la paresse. C’est pourquoi on rĂ©quisitionne toutes les entreprises des capitalistes, afin de redistribuer tous les moyens Ă  parts Ă©gales, que ce soient les outils de travail ou les outils de paresse. (
) La classe capitaliste envisage la production tout entiĂšre comme une valeur garantissant le capital, et le capital comme des titres garantissant la paresse. De mĂȘme le systĂšme non-capitaliste socialiste voit dans la production une valeur garantissant les heures d’inactivitĂ© de l’ĂȘtre. La finalitĂ© de ce dernier systĂšme n’est pas la multiplication des heures de travail mais leur rĂ©duction. On ne produira pas plus de produits qu’il n’y en aura besoin pour l’humanitĂ©. Rien de superflu, aucune surproduction ne doit avoir lieu, car cela n’arrive que lĂ  oĂč rĂšgne l’aviditĂ©, qui bien souvent n’apporte aucun bien. Et comme dans le systĂšme socialiste l’intĂ©rĂȘt est commun Ă  tous les hommes, ce systĂšme sera garanti par tous les travailleurs Ă  parts Ă©gales. Et, faut-il croire, la rĂ©alisation de la perfection ne sera jamais obtenue pour satisfaire un besoin personnel. On n’y parviendra que par des efforts communs pour le bien commun. En fait, pour ce qui est des inventions, on peut dire que tout ce qui a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© a toujours eu en vue, par essence, le bien commun de l’humanitĂ©, mais qu’il a suffi que le crĂ©ateur de perfection porte dans le Monde son Ɠuvre, pour qu’elle soit immĂ©diatement accaparĂ©e par l’entrepreneur, qui s’en est servi en premier lieu dans son intĂ©rĂȘt propre, en exploitant ceux qui n’avaient pu en faire l’acquisition. On a construit une machine. Le capitaliste l’a tout de suite utilisĂ©e au service de son idĂ©e ; on a eu la possibilitĂ© de rĂ©duire la main d’Ɠuvre et d’accroĂźtre son travail ultime qui aurait Ă©tĂ© de recevoir de l’argent comme titre de paresse. Il en est restĂ© davantage Ă  l’entrepreneur. L’ouvrier a dĂ» se contenter de jours fĂ©riĂ©s pendant lesquels il pouvait se reposer physiquement, alors que les entrepreneurs jouissaient d’une paresse sans limite.
Image content
"Vassili Katchalov", de Malevitch.
Le systĂšme socialiste dĂ©veloppera davantage encore la machine, c’est lĂ  tout son sens. Son sens consiste Ă  libĂ©rer le plus possible la main d’Ɠuvre du travail, en d’autres termes, de faire de tout le peuple travailleur ou toute l’humanitĂ© un maĂźtre aussi oisif que le capitaliste qui reporte sur les mains du peuple tous ses cals et tout son travail. L’humanitĂ© socialiste reportera ses cals et sa sueur sur les muscles des machines et garantira aux machines un travail illimitĂ©, qui ne leur laissera pas une minute de rĂ©pit. Dans l’avenir, la machine devra se libĂ©rer et reporter son travail sur un autre ĂȘtre, se dĂ©barrassant du fardeau de la sociĂ©tĂ© socialiste, se garantissant elle aussi le droit Ă  la “paresse”. Ainsi, donc, tout ce qu’il y a de vivant tend Ă  la paresse. D’autre part, la paresse est l’aiguillon principal pour le travail, car c’est seulement par le travail qu’on peut l’atteindre, ainsi est-il Ă©vident que l’homme est tombĂ©, avec le travail, sous le coup d’une sorte de malĂ©diction, comme si auparavant, il se trouvait constamment en Ă©tat de paresse. (...) Dans la communautĂ© humaine, on prĂ©suppose que le travail n’est qu’une simple nĂ©cessitĂ© d’ordre alimentaire, qu’il n’est pas l’essentiel de la perfection humaine et qu’aprĂšs le travail, on doit pouvoir disposer d’un temps oĂč il serait possible d’Ɠuvrer en vue de la perfection. Des perfections de ce genre supposent des sciences et en gĂ©nĂ©ral toutes les connaissances, notamment celle du monde qui nous entoure. Partant, la rĂ©duction des heures de travail se trouve justifiĂ©e par ce dernier postulat. Mais on va jusqu’à compter le loisir parmi ces perfections : on a l’habitude de considĂ©rer l’art comme un loisir. Or, il me semble que justement, cette deuxiĂšme face de l’activitĂ© ne peut justifier la premiĂšre, le travail proprement dit, car la science tout entiĂšre, ainsi que les autres branches de la connaissance, sont, elles aussi, du travail, travail d’un autre ordre, certes, orientĂ© vers des rĂ©vĂ©lations crĂ©atrices, vers la libertĂ© d’action, vers l’expĂ©rience libre, la recherche. En cela rĂ©side sa supĂ©rioritĂ© sur la face uniquement laborieuse, dans laquelle l’acte crĂ©atif n’existe presque pas. Cet acte crĂ©atif sera atteint grĂące Ă  la manufacture, c’est-Ă -dire le fait que les objets soient reproductibles, transformĂ©s par la perfection crĂ©ative en vue de leur multiplication. Telle est la cause de l’aspiration du travailleur Ă  d’autres domaines de la production oĂč il se sentirait libĂ©rĂ© de la banalitĂ© et se retrouverait face Ă  un travail de crĂ©ation. La science et l’art procurent un tel travail, mais beaucoup, du fait des systĂšmes sociaux mis en place par les gouvernements, ne peuvent pĂ©nĂ©trer dans ce deuxiĂšme domaine de l’activitĂ© humaine. A dĂ©faut, le travailleur rĂ©clame et frĂ©quente volontiers des spectacles et des théùtres scientifiques de toute sorte. Mais, en approfondissant ces raisons, je remarque que c’est dans la deuxiĂšme face du travail humain que l’on place le repos. En d’autres termes, dans le repos ou dans l’art se cache un type particulier de “paresse”. Cet Ă©tat particulier conduit Ă  la rĂ©alisation de la pleine inactivitĂ© physique, en transfĂ©rant toute activitĂ© physique dans la sphĂšre particuliĂšre de l’activitĂ© de la seule pensĂ©e. Mais je parlerai de l’activitĂ© de la pensĂ©e plus tard. Pour le moment, il faut mettre en lumiĂšre l’identitĂ© qui existe entre les deux faces du travail humain, le travail proprement dit et la seconde face de la perfection, celle que constituent les sciences et autres formant un tout et tendant l’une comme l’autre Ă  la rĂ©duction des heures de travail mais aussi Ă  la rĂ©duction des heures de connaissances et de crĂ©ation des sciences. Et de mĂȘme qu’en travaillant, l’homme se hĂąte d’atteindre la “paresse”, de mĂȘme, dans leur totalitĂ©, les connaissances et la science ont l’ambition de donner Ă  reconnaĂźtre et Ă  comprendre l’ensemble de l’univers ; en d’autres termes, d’atteindre la totalitĂ© de la connaissance du monde. Cela, pas un seul homme ne peut le nier, il n’est pas un instant oĂč l’homme n’essaie de pĂ©nĂ©trer dans le systĂšme du monde et de comprendre ce qui lui est cachĂ©. Cette aspiration, je dirais que c’est l’aspiration vers Dieu, c’est-Ă -dire vers cette image que l’homme s’est donnĂ©e de quelque chose de parfait. Comment s’est-il reprĂ©sentĂ© Dieu ? Il se l’est reprĂ©sentĂ© comme un ĂȘtre omniprĂ©sent, omniscient, omnipotent, etc.
Si chaque pas de l’homme est calculĂ© en fonction de la perfection, c’est pour se rapprocher de Dieu. Et admettons que dans plusieurs milliers ou millions d’annĂ©es, l’homme atteigne la connaissance universelle, et par suite, l’omniprĂ©sence. Quel sera ce moment ? Il n’y aura rien Ă  atteindre, plus rien Ă  savoir, et naturellement, il n’y aura plus non plus besoin de ne rien faire.
Le monde est dĂ©couvert et tout son ĂȘtre se trouve dans la connaissance, l’univers dans toute sa grandeur, dans l’infinitĂ© de la crĂ©ation se mouvra selon la loi Ă©ternelle du mouvement, et tout son mouvement est connu dans ma connaissance, et chacun de ses phĂ©nomĂšnes est mesurĂ© Ă©galement Ă  l’aune de l’infini. Ayant atteint une telle perfection, nous atteindrons Dieu, c’est-Ă -dire cette image que l’humanitĂ© a prĂ©dĂ©terminĂ©e dans sa reprĂ©sentation, dans les lĂ©gendes ou dans la rĂ©alitĂ©. Ce sera alors l’avĂšnement d’une nouvelle inaction, cette fois-ci divine, un non-Ă©tat oĂč l’homme disparaĂźtra, car il entrera dans la suprĂȘme image de sa prĂ©dĂ©termination parfaite.
Image content
"La Charge de la cavalerie rouge", Malevitch.
Il en sera de mĂȘme avec le travail. Avec lui aussi, l’homme conquerra une perfection de ce genre, et tout ce qu’il produira entrera dans la nature et entrera aussi, sans le moindre effort, dans son organisme, Ă  la maniĂšre de la respiration qui est la force principale de tout organisme, en tant que vie. Cette image parfaite de Dieu, on la voit aussi dans le travail cherchant Ă  libĂ©rer l’homme du travail et Ă  atteindre cette Ă©poque de fĂ©licitĂ© oĂč toutes les usines et tous les ateliers humains fonctionneront d’eux-mĂȘmes. Alors cette petite action sera le modĂšle de la grande fabrique de l’univers, oĂč toute la production est Ă©laborĂ©e sans ingĂ©nieur spĂ©cialisĂ© ni ouvrier et qui, selon la reprĂ©sentation qu’en a l’homme, a Ă©tĂ© construite par Dieu, qui est tout-puissant et omniscient. Bien sĂ»r, la toute-puissance et l’omniscience peuvent ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©es et dĂ©montrĂ©es par de nombreuses imperfections qui conduisent toutefois Ă  la perfection. Mais peut-ĂȘtre le mĂ©canisme entier de l’univers, Ă©bauche en mĂȘme temps que principe capital, est-il absolu dans sa perfection, et seuls sont imparfaits ses dĂ©tails intelligibles, comme une de ses formes parfaites, l’homme. Mais en fait, l’homme reprĂ©sente une petite copie de la construction de l’univers. Il cherche Ă  tout construire sur terre selon la loi de l’univers. En atteignant dans la connaissance et le travail le but unique d’une totale omniscience et de la production, l’homme atteint Dieu, la perfection. En d’autres termes, il s’incorpore Ă  lui ou l’incorpore Ă  soi et arrive le moment de la pleine inactivitĂ©, arrive le moment de la totale “paresse”, ou de l’activitĂ© comme contemplation de l’autoproduction, car mĂȘme moi je ne peux plus participer Ă  la perfection, elle est atteinte. L’homme, le peuple, l’humanitĂ© entiĂšre se fixent toujours un but et ce but est toujours dans le futur : un de ces objectifs est la perfection, c’est-Ă -dire Dieu. L’imagination humaine l’a dĂ©crit et a mĂȘme donnĂ© le dĂ©tail des jours de la crĂ©ation, d’oĂč il ressort que Dieu construisit le monde en six jours et que le septiĂšme il se reposa. Combien de temps ce jour se prolonge-t-il, on ne le sait pas, mais en tout cas, le septiĂšme jour est celui du repos. On peut admettre que le premier moment de repos soit un repos physique, mais en rĂ©alitĂ©, il n’en a pas Ă©tĂ© ainsi : s’il avait dĂ» construire l’univers, Dieu aurait dĂ» travailler autant qu’un homme ; il est clair qu’il ne s’agissait pas d’un travail physique, et qu’en consĂ©quence il n’avait qu’à prononcer les mots “Que cela soit”. Depuis ce temps, Dieu ne crĂ©e plus, il se repose sur le trĂŽne de la paresse et contemple sa propre sagesse. Mais ici se pose une question : est-ce que par sa contemplation, Dieu n’a pas atteint une plus grande perfection ? Apparemment non. Sa sagesse est celle qui, dans l’univers, s’offre Ă  notre regard. Dieu est tellement parfait qu’il ne peut mĂȘme pas ĂȘtre en Ă©tat de pensĂ©e, car tout l’univers Ă©puise la perfection de la pensĂ©e divine. (
) Il y a dĂ©jĂ  beaucoup d’hommes qui sont arrivĂ©s Ă  la perfection d’action par la seule pensĂ©e, mettant en marche une population entiĂšre Ă  l’aide de la pensĂ©e et forçant la matiĂšre Ă  prendre un autre aspect. De tels hommes existent, ce sont les meneurs d’hommes, les donneurs d’idĂ©es, les faiseurs de perfection. En fait chaque donneur d’idĂ©e, par l’action de sa pensĂ©e, a trouvĂ© une idĂ©e qui tĂŽt ou tard viendra soulever un peuple tout entier et le refondra dans de nouveaux modes de vie ; chaque faiseur de perfection qui dĂ©couvre un nouveau corps, une nouvelle machine, un nouvel appareil, mobilise une nombreuse main-d’Ɠuvre pour exploiter sa dĂ©couverte. La monde prend alors un autre aspect, s’engage dans la voie de la perfection future. Sa pensĂ©e crĂ©e des machines qui multiplient son Ɠuvre et libĂšrent l’homme du travail. Et comme le processus de perfection de l’homme continuera Ă  se poursuivre dans le futur, il nous mĂšnera nĂ©cessairement Ă  l’état de Dieu, qui a fait le monde avec des “Que cela soit”. Tout souverain ne fait que remuer la vie Ă  coups de “J’ordonne” et de “Que cela soit”. Nous en connaissons dĂ©jĂ  quelques exemples, mais tout ce qui a Ă©tĂ© fait dans le passĂ© ne l’a Ă©tĂ© que par l’homme ; aujourd’hui, l’homme n’est dĂ©jĂ  plus seul : la machine l’accompagne ; demain, il ne restera que la machine ou quelque chose qui en tiendra lieu. Alors il n’y aura plus qu’une seule humanitĂ©, assise sur le trĂŽne de sa sagesse préétablie, sans chefs, sans souverains et sans faiseurs de perfection ; tout cela sera en elle ; de la sorte, elle s’affranchira du travail, atteindra la paix, l’éternel repos de la paresse et entrera dans l’image de la DivinitĂ©. (
) Dans la vie, Ă  l’égard de la paresse, on a une opinion tout Ă  fait diffĂ©rente de celle que j’expose, et, je dirai mĂȘme, une opinion Ă©trange. Il est clair pour tout le monde que chacun cherche Ă  Ă©viter le travail et aspire Ă  la fĂ©licitĂ©, au repos ou Ă  tout autre Ă©tat qui permette de ne pas travailler et qui, mieux encore, fasse en sorte que toute la pensĂ©e ne soit plus occupĂ©e Ă  pĂ©nĂ©trer le secret de la nature des choses. Ainsi, cette deuxiĂšme face de la vie de l’homme serait Ă  ce point parfaite qu’elle pourrait s’étendre Ă  toute chose, permettant Ă  tous les phĂ©nomĂšnes de la nature de devenir transparents.
Cette si grande perfection doit toucher la condition humaine, et cet homme-lĂ  doit utiliser toute sa force pour arriver Ă  cette grande force préétablie de la clairvoyance et de la connaissance. Mais comme c’est curieux : pour cet homme, cet Ă©tat suprĂȘme peut ĂȘtre un Ă©tat Ă©ternel, mais alors, c’est comme si la vie s’arrĂȘtait en lui, car il n’y aura plus de lutte. Or la vie est un combat victorieux. Peut-ĂȘtre aussi, la vie – ce que nous appelons le bonheur et le malheur – n’est-elle qu’une monstruositĂ©. Dans ce cas, atteignant l’état Ă©ternel de clairvoyance et de connaissance, peut-ĂȘtre l’homme quittera-t-il la vie pour le grand principe oĂč la rotation universelle des secrets deviendra la plĂ©nitude de son achĂšvement.
C’est la paresse qui conduit Ă  cet Ă©tat, elle que l’on dĂ©nigre et que l’on fustige. Et, me semble-t-il, si l’on a clouĂ© la paresse au pilori, c’est que le sage qui a lancĂ© sur elle l’anathĂšme voyait clairement qu’elle n’était pas du tout ce que son nom laissait entendre et qu’en la couvrant de honte, c’est plutĂŽt de mensonge qu’il couvrait le peuple. Il craignait de montrer sa rĂ©alitĂ©, il craignait de dire qu’elle seule recelait ce trĂ©sor dont l’homme rĂȘvait. L’étrangetĂ©, c’est qu’on ne se prĂ©cipite pas Ă  grandes enjambĂ©es vers cette suprĂȘme pensĂ©e humaine, au lieu de cette constance dans la malĂ©diction et cette ardeur Ă  s’en Ă©loigner, Ă  empĂȘcher toute manifestation de paresse, Ă  l’empĂȘcher au besoin par la faim et la mort. Tel est le systĂšme de la lutte contre la paresse, et en mĂȘme temps ce systĂšme utilise tous les moyens qui mĂšnent Ă  elle. Bien sĂ»r, l’accĂšs Ă  toute fĂ©licitĂ© doit ĂȘtre entourĂ© de multiples prĂ©cautions, faute de quoi la fĂ©licitĂ© peut se transformer en mort, et Ă  un moment donnĂ©, il se passe la mĂȘme chose avec la paresse : elle est un rĂȘve et elle est la mort. Et si l’humanitĂ© entiĂšre voulait utiliser la “paresse”, elle serait vouĂ©e Ă  la mort, car rien pour le moment ne peut avancer de soi-mĂȘme, la production a besoin des mains de l’homme, elle n’est pas encore incluse dans l’état naturel du mouvement. A vrai dire, beaucoup de gens ont Ă  moitiĂ© atteint cet Ă©tat : le capitaliste, amassant des titres de paresse, y parvenait uniquement en libĂ©rant ses muscles du travail et se satisfaisait de la contemplation et de la transformation de son mode de production par l’application de son idĂ©e. Mais mĂȘme cela n’allait pas sans difficultĂ©s. Chaque changement d’idĂ©e s’accompagnait de la peur de perdre ce qui avait Ă©tĂ© acquis, aussi le systĂšme du capitalisme est-il imparfait.
Image content
Auto-portrait de Kasimir Malevitch.
Le socialisme du systĂšme non-capitaliste est plus proche du but, mais le plus proche est le systĂšme de la fabrication de la perfection, de l’intĂ©gration des canaux de la force Ă©ternelle au mouvement de la production et de l’auto-production humaine existante. Le danger de la paresse est grand, car elle est une force capable de tout transformer en non-ĂȘtre, c’est-Ă -dire que le non-ĂȘtre vaincra l’homme. Ce contre quoi l’homme combat avec son ĂȘtre, autrement dit sa production, parce que le non-ĂȘtre renferme la menace de la perte de tous les biens, dont la paresse elle-mĂȘme – et c’est pourquoi le penseur de l’humanitĂ© mobilise toutes les forces des hommes et des animaux dans son combat contre le non-ĂȘtre, affirmant par lĂ  son ĂȘtre, l’ĂȘtre lui Ă©tant nĂ©cessaire pour atteindre la fĂ©licitĂ© et la paresse. Une telle fĂ©licitĂ© ou paresse apparaĂźt toujours chez un seul homme, qui porte en lui la pensĂ©e du bien-ĂȘtre de l’homme. Habituellement, tout le bien-ĂȘtre de l’homme se concentre dans son nouveau systĂšme de production matĂ©riel ainsi que spirituel et culturel. Bien sĂ»r, il se peut que le penseur, au moment oĂč il crĂ©e un nouveau bien pour l’homme, n’ait Ă  l’esprit que la prospĂ©ritĂ© immĂ©diate et ne soupçonne pas que son projet final n’est rien d’autre que la paresse, que tout son systĂšme de bien-ĂȘtre indique la voie qui mĂšne Ă  la paresse. Souvent, ce penseur du bonheur de l’humanitĂ© apporte un nouveau systĂšme de vie, l’inonde du sang des peuples et rĂ©pand l’enfer sur la terre. Mais c’est ainsi que naĂźt une nouvelle idĂ©e Ă©ternelle, et je ne sais pas si un jour le penseur sera reconnu par le peuple comme nouveau donneur d’idĂ©e, si le peuple se reconnaĂźtra lui-mĂȘme en lui ou se rendra compte de sa propre fĂ©licitĂ©, ou bien encore s’il lui jettera toujours des pierres et le tuera sans croire Ă  la pensĂ©e qu’il aura aperçue. Cependant, un penseur de ce genre ne reste jamais seul, et c’est pourquoi aucun gouvernement Ă©tatique ne peut l’éliminer comme perturbateur et criminel cherchant Ă  renverser le rĂ©gime instaurĂ© par la vĂ©ritĂ© prĂ©cĂ©dente. Chaque vĂ©ritĂ© porte en elle le travail comme moyen d’atteindre la paresse, cela n’apparaĂźt clairement ni au peuple, ni Ă  l’Etat, de sorte qu’une vĂ©ritĂ© nouvelle. Mais celle-ci est difficile Ă  extirper, car il est difficile d’attraper une goutte d’eau dans la mer. Si la mer tout entiĂšre Ă©tait cette idĂ©e neuve, ou si le peuple dĂ©couvrait l’idĂ©e d’un seul coup, il serait simple alors de dĂ©celer cette idĂ©e et de la dĂ©truire. Mais comme une idĂ©e est toujours une goutte d’eau, il est difficile, impossible de s’en saisir. Toute l’histoire tĂ©moigne de cet Ă©trange phĂ©nomĂšne, mais, qui sait pourquoi, les gouvernements n’en prennent jamais acte. Ils s’empressent toujours au contraire de chercher Ă  vaincre cette idĂ©e neuve et Ă©chouent immanquablement. Il en est de mĂȘme dans la lutte contre la paresse, contre la plus haute forme d’humanitĂ©, contre sa vĂ©ritable reprĂ©sentation. Toute la philosophie du travail consiste Ă  libĂ©rer la paresse, mais tout le monde pense que le travail sert Ă  atteindre une autre fĂ©licitĂ©.
Aussi, peut-ĂȘtre pour la premiĂšre fois, je porte le nom de paresse, ou “mĂšre de tous les vices” sur la place publique, sur cette mĂȘme place oĂč on l’a clouĂ©e au pilori. Et pour la premiĂšre fois peut-ĂȘtre, j’ai touchĂ© le front de sagesse ou de la sagesse de l’homme en elle, et j’ai effacĂ© le sceau d’infamie. Puisse-t-on lire tracĂ© sur son front qu’elle est le principe de tout travail, que sans elle, il n’y aurait pas de travail. Elle Ă©tait aux origines mĂȘmes, et par la malĂ©diction du travail, elle doit restaurer son nouveau paradis.
La paresse Ă©pouvante les peuples et ceux qui s’y adonnent s’en trouvent persĂ©cutĂ©s, et cela parce que personne ne l’a comprise comme vĂ©ritĂ©, mais qu’on l’a appelĂ©e la “mĂšre des vices” alors qu’elle est la mĂšre de la vie. Le socialisme est porteur de la libĂ©ration au niveau inconscient, mais lui aussi la calomnie, sans comprendre que c’est la paresse qui l’a engendrĂ©. Et ce fils, dans sa folie, la qualifie de mĂšre de tous les vices. Ce n’est pas encore ce fils-lĂ  qui supprimera l’anathĂšme, c’est pourquoi, avec ce petit Ă©crit, je veux rĂ©duire Ă  nĂ©ant la calomnie et faire de la paresse non la mĂšre de tous les vices, mais la mĂšre de la perfection. Kasimir Malevitch Notes : 1- NDLR : La lĂ©gende dĂ©signe dans le catholicisme le "rĂ©cit de la vie du saint du jour, lu au rĂ©fectoire et Ă  l'Ă©glise, en particulier Ă  l'office de matines". Par extension, la lĂ©gende est un "rĂ©cit Ă  caractĂšre merveilleux, ayant parfois pour thĂšme des faits et des Ă©vĂ©nements plus ou moins historiques mais dont la rĂ©alitĂ© a Ă©tĂ© dĂ©formĂ©e et amplifiĂ©e par l'imagination populaire ou littĂ©raire." A ne pas confondre avec le mythe, "rĂ©cit relatant des faits imaginaires non consignĂ©s par l'histoire, transmis par la tradition et mettant en scĂšne des ĂȘtres reprĂ©sentant symboliquement des forces physiques, des gĂ©nĂ©ralitĂ©s d'ordre philosophique, mĂ©taphysique ou social." Source : CNRTL.

#théoricien#artiste#suprématisme#travail#paresse#éloge#pensée#Kasimir Malevitch

Laisser un commentaire

Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.

Actualités Connexes

1 / -2